Jusqu’à la bête : Timothée Demeillers

Titre : Jusqu’à la bête

Auteur : Timothée Demeillers
Édition : Asphalte Noir (31/08/2017)

Résumé :
Erwan est ouvrier dans un abattoir près d’Angers. Il travaille aux frigos de ressuage, dans un froid mordant, au rythme des carcasses qui s’entrechoquent sur les rails.

Une vie à la chaîne parmi tant d’autres, vouées à alimenter la grande distribution en barquettes et brochettes. Répétition des tâches, des gestes et des discussions, cadence qui ne cesse d’accélérer…

Pour échapper à son quotidien, Erwan songe à sa jeunesse, passée dans un lotissement en périphérie de la ville, à son histoire d’amour avec Laëtitia, saisonnière à l’abattoir, mais aussi à ses angoisses, ravivées par ses souvenirs. Et qui le conduiront à commettre l’irréparable.

Jusqu’à la bête est le récit d’un basculement, mais également un roman engagé faisant résonner des voix qu’on entend peu en littérature.

Critique :
De tous les personnages que j’ai croisé dans mes lectures, j’ai rarement eu droit à un qui bosse dans un abattoir aux environs d’Angers. On peut même dire que c’est assez rare dans la littérature.

Erwan bosse à la chaîne, baigne dans le sang des bovins qui arrivent dans son frigo et son boulot est répétitif, sans embellie aucune pour cet jeune homme qui a quitté l’école trop tôt que pour lui donner accès à d’autres professions plus lucratives et moins abrutissantes.

Bosser dans un abattoir, au milieu de toutes ces carcasses de viande, de leurs tripailles, de leur sang, fait que lorsque vous rentrez chez vous, malgré la douche, malgré le savon, vous ne sentez pas la rose printanière. Cette odeur est engoncée dans vos narines et elle vous poursuit partout.

Erwan va nous conter sa vie, une partie de son enfance, son boulot abrutissant, ses chefs narquois, sa recherche de l’amour et sa déchéance car dès le départ, nous savons qu’il est en prison, mais sans savoir le délit ou le crime qu’il a commis.

Non, ce roman noir n’est pas un manifeste vegan ou végétarien, loin de là, ce serait réducteur de l’accuser de cela. Il est un fait que durant sa lecture, on grincera des dents en découvrant le travail dans les abattoirs et on ne regardera plus la barquette de viande dans un hypermarché de la même manière et sans avoir une pensée pour tous les Erwan qui ont trimé pour que nous l’ayons au rayon froid.

Lors de ma lecture,j’ai repensé à une de mes connaissances qui est devenue végétarienne et qui avait un jour, fait une charge assez virulente sur les employés d’un abattoir, les accusant d’être des assassins.

Lorsque je lui avais souligné que s’ils faisaient ce métier, c’était plus de manière alimentaire, parce qu’ils n’avaient sans doute pas le choix d’un autre métier et que les cadences devaient être infernales, elle n’avait rien voulu entendre. Trop jeune elle était, avec une vision du Monde en noir et blanc, sans nuances aucune.

Si ce roman ne fera pas de moi une végétarienne, il pousse tout de même à la réflexion de savoir qui est responsable de toute cette merde dans les abattoirs.

Est-ce de la faute des ouvriers qui sont sans cœur, ou est-ce la faute des directions qui veulent toujours pousser plus fort la chaine pour arriver à des rendements de malade, quitte a pousser ses travailleurs jusqu’à ce qu’ils tombent ?

Ou tout simplement est-ce la faute à la société de con-sommation qui consomme toujours plus, qui consomme mal, qui ne vit que par la consommation de masse, voulant toujours plus alors qu’elle n’en a pas un besoin vital ?

Un peu de tout ça, bien que je classe les ouvriers des abattoirs en fin de liste car j’ai l’impression qu’ils ne sont que les symptômes résultant de notre société malade et de cette course au profit puisque la réserve de bras est inépuisable. L’un tombe ? Il y en a d’autres qui attendent sa place.

Ce roman noir est sanglant, non pas à cause d’un crime, mais à cause de cette société qui consomme trop et qui se fiche de savoir si d’autres trinquent derrière pour arriver à produire cette masse ou si les éleveurs vendent à un bon prix leurs bêtes vivantes (et là, je vous assure que non, ils ne gagnent pas assez, les intermédiaires s’en foutent plein les poches, mais pas les agriculteurs).

Un roman social dérangeant, qui gratte là où ça fait mal, qui pique, nous offrant un personnage principal dont le portrait tourmenté est plus que réussi, qui suscite l’empathie et on le plaint car sa déscolarisation a fait qu’il n’a pas eu de nombreuses possibilités d’embauches, la crise n’ayant pas arrangé le reste non plus.

Un roman social noir troublant… Horrible… Beau et puissant. Une écriture qui n’a pas puisée son encre dans les bas morceaux de la bête, mais dans son arrière-train, là où se trouvent les plus nobles quartiers de barbaque.

Un roman social qui laisse un goût amer en bouche, un goût de sang.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019).

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Les Tuniques Bleues – Tome 33 – Grumbler et fils : Raoul Cauvin & Willy Lambil

Titre : Les Tuniques Bleues – Tome 33 – Grumbler et fils

Scénariste : Raoul Cauvin
Dessinateur : Willy Lambil

Édition : Dupuis (08/04/1992)

Résumé :
Le 8 juillet 1862, la loi Morril est votée à Washington. Elle interdit la polygamie. Ce texte vise en premier lieu les communautés de mormons. L’armée est envoyée dans l’Utah pour informer ces communautés et les convaincre de changer de mœurs.

Parmi ces soldats, le sergent Chesterfield et le caporal Blutch. Tous deux sont missionnés auprès des mormons de Bloomington.

Blutch refuse d’assister aux débats car il estime que les mormons ne gênent personne si ce n’est leur voisin, Grumbler, jaloux de leur réussite, lui qui a pour fils quatre bons à rien.

Chesterfield, lui, est bien décidé à convaincre les mormons de changer. Mais les choses ne vont pas du tout se passer comme prévu.

Critique :
1862, une nouvelle loi interdit la polygamie et le tout est de faire appliquer cette nouvelle disposition aux Mormons…

Comme porteurs de la bonne nouvelle et chargés de faire changer radicalement cette communauté, l’armée n’a rien trouvé de mieux que d’y envoyer le sergent Chesterfield et le caporal Blutch…

Pauvres Mormons, aurions-nous envie de dire.

Si j’ai toujours apprécié cet album, c’est parce qu’il nous emmène ailleurs que sur un champ de bataille, dans les vertes prairies et nous plonge dans une communauté à part, celle des Mormons, que nous connaissons mal.

Déjà, saluons le travail de documentation réalisé par le scénariste prolifique qu’est Raoul Cauvin pour la géniale idée qu’il a eue de nous faire découvrir cette communauté et cette nouvelle loi de 1862.

Saluons aussi le travail réalisé sur les personnages du père Grumbler et de ses quatre fils, chancres de la médiocrité et dont le père n’arrive à rien faire d’eux, si ce à s’en prendre aux Mormons et à les faire tabasser par ses quatre bons à rien de fils.

Avec un humour subtil, le scénariste nous déroule toute cette histoire qui ne manquera pas de rebondissements, mais aussi de tendresse, de colère, de désespoir de la part d’un père vis-à-vis de ses quatre fils.

Et de rédemption aussi car dans cet album, le rôle de redresseur est dévolu à Blutch qui, non seulement devra ramener son sergent Chesterfield dans le droit chemin de l’armée, mais qui essayera aussi de transformer quatre bons à rien en travailleurs, ou du moins, à ce qui pourrait s’en rapprocher le plus.

Pour une fois que notre caporal Blutch aurait pu déserter sans problèmes, le voilà qui se démène pour récupérer son sergent, comme quoi, ces deux là ont beau dire qu’ils se détestent, lorsque l’un a besoin de l’autre, l’amitié parle en premier et chacun est capable de se décarcasser pour l’autre.

Cet album, en plus de posséder des connaissances sur la communauté mormone, de l’humour et des situations comiques avec le running gag de la cloche, comporte aussi une réflexion sur l’acceptation d’autrui avec ses différences et puisque selon Blutch, les Mormons ne font de mal à personne en vivant avec plusieurs femmes, pourquoi le leur interdire ?

Un album champêtre qui nous éloigne des champs de bataille et de la guerre, ce qui n’est pas pour me déplaire, un scénario excellent (on en a eu des moins bons par la suite), un album drôle, pas gnangnan, avec des personnages hauts en couleur et qui pourraient nous révéler bien des surprises en prenant des chemins qui ne leur sont pas habituels.

Le Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018), le Challenge « Polar Historique » de Sharon, le Challenge « XIXème siècle » chez Netherfield Park, le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et Le « Mois Américain – Septembre 2017 » chez Titine.

Retenir les bêtes : Magnus Mills

Retenir les bêtes - Magnus Mills 2

Titre : Retenir les bêtes

Auteur : Magnus Mills
Édition : 10-18 (2002)

Résumé :
Entrez dans le monde de Tam et Richie, austères travailleurs écossais. Deux types bougons et paresseux, mais bien décidés à filer au pub tous les soirs contre vents et marées.

Voici que nos deux compères, avec leur nouveau contremaître, commencent à révéler au grand jour des profondeurs cachées.

Expédiés sur un chantier en Angleterre par leur patron Donald, ils vont solder définitivement le compte de leurs clients tout en restant invariablement cramponnés à leurs petites habitudes, jusqu’au jour où le Destin viendra les frapper à leur tour. Les brillants débuts d’un écrivain au talent inquiétant !

Critique :
♫ L’patron m’a dit d’monter sur la colline, de l’attendre avec toutes mes bobines de fil ♫ J’ai monté les piquets et j’ai creusé tant que j’ai pu ♪ Les fils de fer on les a tendu, tendu ♪ Aie aie aie ♫

Ne vous fiez pas à la clôture en barbelé mal fichue de l’image, nos héros sont des spécialistes de la clôture à forte tension, ce qui veut dire des piquets alignés et des fils d’acier tendus à l’extrême.

Non, ceci n’est pas un Poisson d’Avril qui viendrait en juin, je viens bien de lire un roman où des types travaillant pour une société écossaise montent des clôture, creusent des trous et tendent des fils d’acier.

Un boulot assez répétitif, en somme, le leur. On creuse un trou avec sa pelle (un beau trou), on plante le piquet, on tend un fil entre deux piquets et on aligne les autres dessus. Ensuite, on met les fils et on les tend le plus possible.

J’oubliais qu’entre deux piquets, on fait une pause clope et que nos deux zozos écossais sans kilt (Tam et Richie), vaut mieux les surveiller comme le lait sur le feu sinon le travail avancera moins bien, leur contremaître (anglais, lui) l’a bien remarqué.

Au début, Tam et Richie marchaient à la baguette, accomplissant leur besogne comme Donald l’aurait aimé, mais je savais que cette frime ne ferait pas long feu. Ils préféraient appliquer dans le travail une approche plus libérale, attaquant leurs tâches comme elles se présentaient plutôt que dans un ordre déterminé.

Hélas, on ne peut pas dire qu’il sache y faire avec eux, pas comme leur Big Boss, Donald, qui lui, d’un seul regard, fait activer nos deux Laurel et Hardy de la clôture à forte tension.

Tam et Richie, on peut dire qu’en plus d’être des loosers assoiffés et des champions de la crasse, ce sont aussi les roi de la pause clope ou pause tout court.

— Bon, dis-je. Vous voulez bien finir de trier ces machins ?
— Pas spécialement, fit Richie.
Je tentai une approche différente.
— OK. On range et après on va chez M. McCrindle.
— C’est quand la pause ?
— Vous venez de la faire.
— Quand ?
— Quand vous avez déjeuné.
— Ah bon.
— On peut s’en fumer une petite, d’abord ? dit Tam.
— Si vous voulez.

Ah, parfois on rompt la monotonie du « planté du piquet » en tuant le client, sans le faire exprès, bien entendu. Et puis, ben ensuite, on l’enterre, ni vu ni connu et terminer la clôture.

Quoi qu’il en soit, ses paroles s’estompèrent quand il tomba dans les pommes. Je m’avançai pour le rattraper et découvris combien il est difficile de maintenir sur ses jambes quelqu’un qui n’en a plus envie. Je l’appuyai à la clôture. M. McCrindle avait l’air tout surpris. Ses yeux étaient écarquillés, mais, apparemment, il était mort.

— Qu’est-ce qu’on fait de M. McCrindle ?
— Eh bien, dis-je, on n’a qu’à l’enterrer.
Ce fut ma première grande décision en tant que contremaître.

Parfois, on est même tenté d’aller manger à un autre râtelier que celui de son patron et, tout en montant la clôture pour le chef, on va en faire une autre pour un autre type, avec tous les problèmes que ça peut entrainer…

Il faut prendre ce titre avec toute son ironie. Les bêtes en question qu’il faut retenir sont nos deux jeunes loosers écossais, Tam et Richie pour lesquels l’essentiel dans la vie est de ne pas rater la fermeture du pub. Et ça ferme tôt les pub en Angleterre.

C’était un samedi soir typique d’un bourg anglais. Les foules se déplaçaient de pub en pub comme un troupeau de gnous à la saison des pluies.

Les problèmes vont commencer dès les premières pages, quand leur Big Boss les envoie tous les trois faire une clôture en Angleterre et Tam déteste les anglais… Leur contremaitre nommé depuis peu va avoir fort à faire pour motiver ses troupes.

Ce court roman est assez répétitif dans ses actions : le planter du piquet, les pauses, le briquet qu’on cherche dans le pantalon, les réveils difficiles, les pintes au pub, mais ce qui est jubilatoire, ce sont les dialogues et l’humour noir de gris qui parsème les pages.

— Comment va-t-il ? dis-je.
— La question n’a pas de sens. Il est mort.
Il me prit le manche et l’inséra dans la tête du marteau. Il avait du jeu.
— Ça m’étonnerait, dit-il, qu’on paie cette facture-là.

Une sorte de métro-boulot-dodo à la sauce des planteurs de piquets : réveil-thé-boulot-pause-boulot-pause-boulot-pause-boulot-pub-bières-dodo.

Ils se tuent à la tâche tous les jours, même le dimanche, même le jour du réveillon de Noël et n’aspirent qu’à une chose : terminer la journée de travail, s’asseoir au pub et boire de la bière, même si pour ça il faut faire quelques kilomètres !

Et le vendredi, c’est le gros lot parce que nos deux amis se lavent les cheveux (qu’ils ont longs) ! Se raser ? Non, pourquoi ? Laver nos assiettes sales et maintenir la caravane propre ? Heu, faut pas trop en demander non plus !

Un roman qui te donne une grande bouffée d’air frais, exposé ainsi que tu es aux vents écossais et ensuite anglais, sans oublier qu’après sa lecture, tu seras un pro de la pose de clôture à forte tension !

Et un pro de la disparition des corps aussi.

Étoile 3,5

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2015-2016) et Le Mois anglais 2016 (Saison 5) chez My Lou Book et Cryssilda.

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