La vraie vie : Adeline Dieudonné

Titre : La vraie vie

Auteur : Adeline Dieudonné
Édition : L’Iconoclaste (29/08/2018)

Résumé :
C’est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres.

Le père est chasseur de gros gibier. La mère est transparente, amibe craintive, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu’au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.

Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, avec ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l’autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l’existence.

Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l’espoir fou que tout s’arrange un jour.

Critique :
Vous avez déjà lu un livre en apnée, vous ? Sans respirer, ou alors comme si vous haletiez après un effort, à la recherche d’air ?

Sans vous arrêter aux points, ni marquer une brève pause aux virgules ?

Lire de la même manière qu’un assoiffé avalerait une bouteille d’eau ?

C’est ce que je viens de faire avec ce roman d’une compatriote : 270 pages sans respirer, sans lever le nez de ma lecture, le monde pouvant s’écrouler tant j’étais captivée par les personnages et leur vie.

Une fois de plus, je suis descendue dans une famille où la mère est une amibe et le père un crétin bas de plafond qui ne pense qu’à chasser et exposer des trophées des animaux abattus.

Chez nous, les repas familiaux ressemblaient à une punition, un grand verre de pisse qu’on devait boire quotidiennement. Chaque soirée se déroulait selon un rituel qui confinait au sacré. Mon père regardait le journal télévisé, en expliquant chaque sujet à ma mère, partant du principe qu’elle n’était pas capable de comprendre la moindre information sans son éclairage. C’était important le journal télévisé pour mon père. Commenter l’actualité lui donnait l’impression d’avoir un rôle à y jouer. Comme si le monde attendait ses réflexions pour évoluer dans le bon sens.

C’était un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d’équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca. En dehors de la chasse, mon père avait deux passions dans la vie : la télé et le whisky. Et quand il n’était pas en train de chercher des animaux à tuer aux quatre coins de la planète, il branchait la télé sur des enceintes qui avaient coûté le prix d’une petite voiture, une bouteille de Glenfiddich à la main. Il faisait celui qui parlait à ma mère, mais, en réalité, on aurait pu la remplacer par un ficus, il n’aurait pas vu la différence.

Bon, qu’on ne soit pas très malin, ce n’est pas si grave, mais le problème vient du fait que le père, en plus d’être un abruti, est violent, brutal avec sa femme, piquant des colères monumentales pour un oui ou pour un non, regardant à peine ses deux gosses, une fille, l’aînée (10 ans au début du récit), et un garçon, Gilles, de 4 ans son cadet.

Il riait tout le temps, avec ses petites dents de lait. Et, chaque fois, son rire me réchauffait, comme une minicentrale électrique. Alors, je lui fabriquais des marionnettes avec de vieilles chaussettes, j’inventais des histoires drôles, je créais des spectacles juste pour lui. Je le chatouillais aussi. Pour l’entendre rire. Le rire de Gilles pouvait guérir toutes les blessures.

Si on ne parlait pas des célèbres smoutebollen (croustillons, friandise typiquement bruxelloise), on aurait pu se croire dans l’Amérique profonde, celle qui a votée pour Troumpette et qui l’encense. 

Une fois que j’ai commencé à lire le récit de cette jeune narratrice, plus moyen de décoller du récit que j’ai dévoré avec passion, mais aussi avec les tripes nouées tant j’avais peur pour elle et pour son petit frère.

Et puis, il y a eu l’accident et Gilles s’est mis à changer, comme si la hyène empaillée de leur père s’était emparée de son esprit. Ça pourrait paraître drôle, mais l’image est parfaite pour exprimer le changement dans la tête de son petit frère et l’éloignement qu’il va prendre d’avec sa grande sœur.

Gilles a lâché la main et s’est tourné vers la bête. Il s’est approché et a posé ses doigts sur la gueule figée. Je n’osais plus bouger. Elle allait se réveiller et le dévorer.Gilles s’est laissé tomber sur les genoux. Ses lèvres tremblaient. Il a caressé le pelage mort et a passé ses bras autour du cou du fauve.

Ce qui vivait à l’intérieur de la hyène avait progressivement migré vers la tête de mon petit frère. Une colonie de créatures sauvages s’y était installée, se nourrissant des lambeaux de sa cervelle. Cette armée grouillante pullulait, brûlait les forêts primaires et les transformait en paysages noirs et marécageux.

On pourrait croire qu’à pousser sur un terreau aussi pourave, les enfants ne s’en sortiraient pas, mais si Gilles commence à virer du côté obscur de la Force, sorte de mini-clone de son père, notre narratrice va élever son esprit et son cerveau bien au-delà de ce que le commun des élèves est capable de faire, et là, ça devient de plus en plus dangereux car les gens médiocres n’aiment pas les intellos ou ceux qui s’élèvent au-dessus de leur condition.

Son goût pour l’anéantissement allait m’obliger à me construire en silence, sur la pointe des pieds.

J’ai vibré pour les enfants, j’ai eu peur pour eux, j’ai tremblé pour la narratrice, je l’ai regardée grandir et devenir une adolescente, avec les formes qui vont avec, les hormones qui s’emballent, son obsession pour un voisin, beau mâle (et plus crédible que l’histoire d’amour neuneu entre N-O-L-A chérie et Harry Quebert).

Avec des phrases courtes, l’auteure nous fait entrer de suite dans son récit qui commence avec un peu d’insouciance avant qu’on ne pénètre un peu plus dans la phyché du père et de sa violence latente.

Pas de temps mort, les années passent, jusqu’au 16 ans de notre narratrice et là, j’avais déjà eu le palpitant malmené, les tripes tordues et nouées, avant que l’auteur ne me malmène encore plus, comme si c’était possible.

Je n’aurai qu’un mot pour qualifier ce roman : MAGNIFIQUE !

Un roman brutal, mais bourré d’émotions, de sentiments, qu’ils soient violents ou tendres et un tempo de lecture qui ne ménage pas son lecteur tant il ne veut pas quitter cette gamine qu’on aimerait protéger, prendre dans ses bras, consoler, lui dire que son enfance, même volée, pourra lui servir dans la vie car elle sera plus forte que tout les autres.

D’ailleurs, durant le récit, les divers événements vont la faire grandir et l’un d’entre eux, plus particulièrement, vont la faire évoluer et quitter son statut de petite fille peureuse et faire d’elle ce qu’elle sera véritablement : ni proie, ni prédateur.

Cette bête-là voulait manger mon père. Et tous ceux qui me voulaient du mal. Cette bête m’interdisait de pleurer. Elle a poussé un long rugissement qui a dépecé les ténèbres. C’était fini. Je n’étais pas une proie. Ni un prédateur. J’étais moi et j’étais indestructible.

Un récit bouleversant qui vous happe dès le départ et ne vous lâche plus, jusqu’à la fin, qui vient comme une délivrance, tant votre cœur, vos tripes, vos poumons, n’en peuvent plus.

Il fallait que quelque chose se termine. En réalité, c’était peut-être la seule chose que nous partagions tous les quatre, l’envie d’en finir avec cette famille.

On dit que le silence qui suit Mozart, c’est encore du Mozart. On ne dit rien sur le silence qui suit un coup de feu. […]

Un coup de cœur qui me laisse le cœur en vrac.

Je ne savais pas s’il existait des vies réussies, ni ce que ça pouvait signifier. Mais je savais qu’une vie sans rire, sans choix et sans amour était une vie gâchée.

La vie est une grande soupe dans un mixer au milieu de laquelle il faut essayer de ne pas finir déchiqueté par les lames qui vous attirent vers le fond.

Vite, un Oui-Oui chez les pingouins à lire !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019). 

 

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La nuit derrière moi : Giampaolo Simi

Nuit derrière moi, la - Giampaolo Simi

Titre : La nuit derrière moi

Auteur : Giampaolo Simi
Édition : Sonatine (2016)

Résumé :
« J’ai une deuxième vie : celle de Furio Guerri, le monstre ». C’est ainsi que commence la confession du héros de ce livre, commercial dans une société d’imprimerie, bien sous tous rapports. Soigner son sourire et ses chaussures, tel est le secret, selon lui, du bon vendeur.

Il a une belle maison dans la province de Pise, une femme qu’il aime, une fille pour qui il s’efforce d’être un père présent et compréhensif. Un modèle.

Mais, derrière les apparences, il y a la face obscure de Furio, qui passe certaines de ses journées sous une identité d’emprunt, rôde pour une raison obscure près d’un lycée, et épie les jeunes filles.

Quand il commence à connaître quelques soucis professionnels et qu’il découvre que sa femme, Elisa, lui cache des choses, son « vernis de respectabilité » commence peu à peu à se fissurer.

La tension monte, jusqu’à devenir insupportable. Va-t-il parvenir à se contrôler encore longtemps ?

ob_33161f45cf7094f0762c3a07cf3121cf_1600bulle-jpgCritique : 
Si je devais faire une comparaison entre ce roman et un cheval de course, je dirais que, de prime abord, en regardant son pedigree, il ne casserait pas trois jambes à un pur-sang !

Le coup de l’homme qui est un monstre, qui nous raconte sa vie, ma foi, c’est du déjà lu et la course sera vite jouée.

C’est ce que j’ai pensé en ouvrant tout de même ce roman dont mes potes blogueurs disaient le plus grand bien. Mais bon, ils avaient pu se tromper et prendre des vessies pour des lanternes ou une rossinante pour un fier destrier Espagnol. Un bon maquignon et l’affaire est faite.

Après une cinquantaine de pages de chevauchée molle, pour moi, c’était un fait entendu que tout ceci avait tout de l’outsider tocard qui ne gagnerait jamais un Grand Prix d’Amérique ou le Grand Steeple Chase, pas même une course de village !

Je suivais, sans plus, la vie de VRP de Furio Guerri, qui, tout en nous expliquant qu’il était un « monstre » nous parlait de sa petite vie pépère, de sa femme, jolie comme tout, de leur fille, un peu trop enfant gâtée et que j’aurais bien baffée.

Certes, niveau coups bas dans son boulot, Furio, c’est un salaud, mais rien de neuf sur le champ de course et pas de quoi en faire un monstre puisque, jusqu’à présent, notre Furio n’avait rien d’un Furioso et se contentait de trotter mollement.

Sorry les gars, mais je ne l’avais toujours pas vu enlever des petites filles, torturer des jeunes demoiselles ou éventrer des putes à Whitechapel ! Ah non, nous sommes en Italie (à Pise) on dira à « Cappellabianca ».

Non, jusque là, notre tocard se contentait d’observer des jeunes adolescentes dans une cour d’école et de jouer aux réparateurs informatique non conventionné. Ça va venir, alors ? Ben non, ça venait pas…

Et puis tout à coup, tel Ourasi le roi fainéant, voilà que notre Furio mets les gaz en grand et me prends le mors aux dents pour un galop infernal, dépassant les grands champions qui pensaient avoir course gagnée. Niké ! (c’est pas un gros mot, c’est la déesse de la victoire).

Moi qui le prenait pour un tocard, moi qui croyait la course jouée – au moins cent fois, telle de la soupe réchauffée – moi qui pensait être en face d’un bête récit de serial-killer qui ne killait pas, et bien, j’en ai pris pour mon grade et je n’ai plus qu’à aller réviser mes Galops sur un vieux cheval de carrousel.

Méfiez-vous des monstres qui se cachent sous d’innocents habits de VRP avec des chaussures cirées… Méfiez-vous du tocard sur lequel vous n’auriez pas parié un kopeck et qui avait une cote de 400 contre 1, car il pourrait vous surprendre par un galop furieux, le Furio !

286 pages que je comptais lire à un train de sénateur et qui m’a fait faire des heures supp’ tant je voulais le terminer avant d’aller au lit. Le réveil fut dur le lendemain.

Le suspense est distillé avec plus de discrétion que du produit dopant dans le moteur d’un vélo au Tour de France à l’insu de votre plein gré, le tout sans débauche de violence, sans effusion d’hémoglobine, sans cadavres empilés à tous les chapitres.

Non, la violence, elle sera psychologique, larvée, sournoise. Nous avons beau être à Pise, le récit ne s’écroulera pas et ne penchera jamais vers le n’importe quoi ou le non plausible.

Pour un canter (galop d’essai) ce ne fut pas une promenade de santé… j’ai pris un coup de pied au cul alors que je ne m’y attendais pas du tout.

Allez, Furio, on rentre à l’écurie parce que là, je suis cassée à cause de toi et de la ruade que tu viens de me faire.

Étoile 4

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2015-2016).

La Femme en vert : Arnaldur Indriðason [Erlendur Sveinsson 2]

Titre : La Femme en vert

Auteur : Indridason
Édition : Points (2007)

Résumé :
Dans un jardin sur les hauteurs de Reykjavik, un bébé mâchouille un objet étrange… Un os humain ! Enterré sur cette colline depuis un demi-siècle, le squelette mystérieux livre peu d’indices au commissaire Erlendur.

L’enquête remonte jusqu’à la famille qui vivait là pendant la Seconde Guerre mondiale, mettant au jour les traces effacées par la neige, les cris étouffés sous la glace d’une Islande sombre et fantomatique…

Critique :
Les gosses sont quand même drôles : offrez-leur un super jouet et ils s’amuseront avec la caisse en carton… Pareil pour les bébés : il existe un tas de jouet à mâchouiller quand ils font leurs dents, mais ici, la petite ne trouve rien de mieux que de fourrer une côte dans sa bouche. Non, non, pas une côte de porc, mais une côte humaine ! A ce stade, nous ne savons pas si elle appartenait à Adam ou Ève…

À Erlendur de résoudre l’affaire du corps enterré depuis 50 ans dans une maison en construction. Un squelette qui, à peu de choses près, pourrait être offert à l’école du coin pour servir de « Oscar » aux cours de biologie. Bon, une fois qu’on l’aura extrait de la terre qui le recouvre, le tout délicatement.

Ami(e) lecteur(trice), si tu cherche un roman policier dont l’enquête se déroule à vitesse « Fast and Furious », laisse tomber ce roman, ou plutôt, range-le délicatement dans l’étagère de la librairie.

Le commissaire Erlendur prend son temps… Son auteur prenant un malin plaisir à jouer avec son lecteur, faisant monter l’affaire en douceur tout en lui mettant la tête dans la misère humaine et dans une certaine fange.

Par contre, si vous aimez la lenteur (qui n’est pas ennuyante) et plonger plus profond que l’enquête elle-même, ouvrez-le livre et dévorez-le ! Mais attention, c’est sombre… Violent, sans concession.

Ce que j’aime chez Indridason, c’est l’Histoire dans l’histoire : pendant que Erlendur cherche QUI est le squelette (tout en tentant de sauver sa fille, miss cocaïnowoman), nous suivons l’histoire d’une femme qui a fait l’erreur d’épouser un homme brutal.

Durant tout le roman, les deux récits sont en alternance, le suspense de l’enquête montant crescendo tandis que nous suivons la « via dolorosa » de cette femme et de ses trois enfants obligés de subir les coups, les humiliations, l’abaissement plus bas que terre, sans que personne ne lève le petit doigt.

Petite note : une envie folle m’a prise d’entrer dans le roman, armée d’une carabine au canon scié pour faire la peau de cette ordure. Oui, je suis comme ça moi quand je m’énerve : aux quatre coins de Reykjavik on l’aurait retrouvé, éparpillé par petits bouts, façon Puzzle. Moi, quand on m’en fait trop je correctionne plus : je dynamite, je disperse, je ventile!

Dans les romans que j’ai lu d’Indridason, j’ai eu une propension à aimer les coupables de meurtre et à cracher sur les victimes, qui l’ont souvent bien méritée… Serait-ce pareil ici ? Parce que, toute fière que j’étais, je ricanais dans ma cape, sachant bien QUI se trouvait enterré-là et pourquoi. Mhouahahaha !

Ah, ma douleur fut cuisante, j’ai souffert dans les cinquante dernières pages, implorant l’auteur de faire preuve d’un peu de compassion pour ses pauvres personnages.

Par contre, il n’a eu aucune compassion pour moi : le coup de pied au cul que je me suis prise ! « Je sais, je sais… » Tu parles que je savais ! Je sais qu’on ne sait rien, oui ! Tiens, un autre coup de pied pour m’apprendre à ne pas ricaner que « je sais » alors que je ne sais rien.

Une fois terminé, j’ai posé le roman sur la table et je me suis dit qu’un kleenex ne serait pas du luxe…

C’était beau, c’était grand, c’était magistral, c’était dur, émouvant, terrible… C’était Indridason, tout simplement.

Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2013-2014).

CHALLENGE - Thrillers polars 2013-2014 (2) CHALLENGE - DEstination la PAL CHALLENGE - Faire fondre la PAL