L’aiguille dans la botte de foin : Ernesto Mallo

Titre : L’aiguille dans la botte de foin

Auteur : Ernesto Mallo
Édition : Payot et Rivages (2009)

Résumé :
« Perro » (le chien) Lascano est officier de police à Buenos Aires. C’est un policier intègre, position difficile à tenir dans l’Argentine de la dictature. Profondément affecté par la mort de sa femme, il se réfugie dans le travail.

Un matin, il est envoyé près du Riachuelo, où trois cadavres ont été signalés : un jeune homme et une jeune femme dont les crânes ont explosé sous l’impact des balles, marque caractéristique des méthodes « d’exécution » des militaires.

L’autre corps présente un aspect sensiblement différent ; il s’agit d’un homme bedonnant, d’âge mûr, dont la tête est intacte. Une tache de sang dessine une fleur sur sa chemise. Comme le dit Fuseli, le médecin légiste, « les morts parlent à ceux qui savent les écouter ».

Lascano va s’efforcer de faire parler ce troisième cadavre, mais ce ne sera pas chose facile dans un pays où des hommes aigris et dangereux comme le major Giribaldi font régner la terreur.

Critique :
Dans les années septante (70), il ne faisait pas bon être en Argentine… À tout moment, vous pouviez vous faire arrêter, torturer, abattre, violenter… Plus, si affinités.

Encore moins facile d’être un flic intègre dans cette Argentine corrompue, dans cette ville de Buenos Aire gangrenée par la dictature et la junte militaire.

Le commissaire Perro Lascano crève de douleur : sa femme Marisa est décédée et il traine son cafard, son ennui, voit la nuit le fantôme de la femme qu’il aimait.

Le pays crève, le pays a mal, les gens n’osent rien dire, il ne fait pas bon être de Gauche là-bas, il ne fait même pas bon d’avoir des idées.

— Vous n’auriez pas tendance à pencher à gauche, par hasard ?
— À gauche ? Non, j’essaie toujours de me tenir bien droit.
— Tôt ou tard, votre ironie vous perdra.

La preuve, au sujet des trois morts : Lascano sait que les deux tués d’une balle dans la tête, c’est l’armée, on n’enquête pas là-dessus ! Mais l’autre, là, le mec tué d’une balle dans le ventre, c’est pas un coup des militaires…

Au travers de plusieurs personnages, l’auteur nous plonge dans l’Argentine qui n’est pas celle des cartes postales, dans un pays où des tas de gens disparaissent pour un oui ou pour un non, où tout est corrompu, où l’on ne peut faire confiance à presque personne car les gens intègre, il y en a peu.

Les personnages sont au bout du rouleau, abîmés, usés, sympas (Lascano), drôles et honnêtes (le médecin légiste Fuseli), jaloux, ambitieux, avides, cupides, frustrés, corrompus, salauds (Giribaldi & Amancio), pourris ou cupide (Horatio & Biterman)…

— À nous deux jeune homme, par où elle est entrée cette balle ?… Mmh, il est là le petit trou, c’est par là que la mort est entrée et que la vie en a profité pour s’échapper par la porte laissée grande ouverte… 

Et tout est bon pour arriver à ses fins, que ce soit le vol, les meurtres, ou étouffer l’affaire du commissaire Lascano.

Sans devoir en faire des tonnes, Ernesto Mallo nous brosse leurs portraits en quelques paragraphes, résumant ainsi leurs passés qui donna naissance à leurs caractères et qui ont contribué aux actes commis par eux.

L’enquête est aussi un bon prétexte pour l’auteur de nous en apprendre plus sur cette période noire des années 70 (on est en 79) qui laissera des cicatrices dans le pays et des gens qui chient dans leur froc en voyant des bérets verts ou des képis de flics.

Par contre, je ne sais pas si c’est une maladie chez les auteurs sud-américains, mais Ernesto Mallo fait la même chose qu’Edyr Augusto avec ses dialogues : pas de tirets cadratins devant les phrases, pas de guillemets, le dialogue brut, avec les phrases l’une à la suite de l’autre.

En attendant j’ai un petit rouge de première et un carré de côtes de porc aux ananas cuit au four, et ce serait idiot de ne pas le partager. On attaque ? Tu t’es lavé les mains après le boulot ? T’es pas bien ? Ça ajoute du goût. [Dialogue entre le  légiste Fuseli et le commissaire Lascano].

Eh bien, je connais en ce moment quelques difficultés financières. Et comment s’appellent ces difficultés ? Environ cinq cent mille. Ce n’est plus ce que j’appelle des difficultés. [Dialogue entre Amancio et le major Giribaldi].

On l’a enfin descendu. Comment vous le savez ? S’il était mort de la grippe vous ne seriez pas ici. Vous savez qui aurait pu avoir des raisons de l’assassiner ? Oui. Qui ? Moi… et la moitié de l’annuaire téléphonique. Ce type était un pourri.

Mais ici, c’était plus clair que chez Edyr Augusto car il y avait un espace avant les dialogues et ils étaient en italiques, et sans descriptions dedans, ce qui a rendu la lecture plus facile que dans « Pssica ».

Une lecture d’où l’on sort groggy car tout est sombre, sordide, malsain, morbide, dangereux. Mais j’aimerais retrouver mon flic intègre dans une autre de ses aventures parce que j’ai apprécié Lascano et son mal-être qu’il noyait dans le travail ou lieu de le noyer dans l’alcool.

Ne pas aimer de peur d’avoir à en souffrir, c’est comme vivre en ayant peur de mourir. 

Bref, rien de joyeux dans ce polar noir de chez noir, sans sucre, sans édulcorants, sombre, cynique,… En fait, il raconte la vérité, et c’est ça qui fait encore plus mal car la fiction sera toujours en de-ça de la réalité.

♫ Don’t cry for me Argentina ♪
♪ The truth is I never left you
♪ All through my wild days ♫
♪ My mad existence ♫
♪ I kept my promise ♪
♪ Don’t keep your distance ♫

PS : j’ai ajouté les tirets cadratins à un dialogue qui a lieu entre le Dr Fuseli, le légiste, et le salopard de major Giribaldi. Nous sommes en 1979, mais rien  n’a changé.

— Vous ne prenez pas en compte les raisons qui ont conduit à cette révolte et vous vous limitez à combattre les symptômes avec la méthodologie la plus rigoureuse que j’aie jamais vue.
— Et quelles seraient ces raisons ?
— La cause c’est le peuple, major. Les peuples ont tendance à virer à gauche lorsqu’ils n’ont plus rien.
— Et pourquoi cela ?
— Parce que la gauche promet une répartition des richesses plus équitable. Et quelle que soit cette répartition, ils vivront toujours mieux que par les temps qui courent. Celui qui n’a rien a tout à gagner, celui qui possède court toujours le risque de tout perdre. Prenez le cas des barbares.
— Qu’est-ce que les barbares ont à voir là-dedans ?
— Les barbares se fichaient de la propriété, ils se foutaient d’avoir une maison, un château, des richesses. Cela les aurait obligés à changer de style de vie pour utiliser leur temps et leurs forces à défendre ce qu’ils possédaient. Tout ce qui les intéressait c’était les assauts, les mises à sac, les viols, les incendies. Mais les peuples ne sont pas des barbares, ils cherchent avant tout leur intérêt. Si vous ne leur donnez rien, alors ils deviennent des barbares, mais dès qu’ils se font une place au soleil, ils deviennent de vrais bourgeois. Donc, la nécessité pousse les gens vers la gauche, alors que la satisfaction les entraîne vers la droite.
— Pour être franc, je ne vous suis pas.
— Cette problématique, major, on l’aborde suivant deux angles bien distincts. D’un côté, il y a l’ennemi en armes, que vous affrontez à coups de lois et en faisant appel à la justice et, si besoin est, en ayant recours aux armes. D’un autre côté, il y a le peuple, et pour que la subversion ne prenne pas il faut leur donner quelque chose en échange, des valeurs, des biens qu’ils puissent se payer et qu’ils aient envie de défendre. Les citoyens veulent tout simplement vivre décemment : manger tous les jours, éduquer leurs enfants et partir en vacances à l’occasion.
— Moi, j’ai l’impression que vous mélangez tout.
— C’est justement parce que tout est réellement lié. Vous ne vous rendez pas compte que l’heure n’est pas à la contemplation, mais à l’action ? Le temps, voilà précisément le facteur que vous ne prenez pas en compte. Et le temps, qu’est-ce qu’il a à voir maintenant ? Le temps passe, les situations évoluent et les erreurs que vous commettez aujourd’hui vont vous exploser au visage un jour ou l’autre. Vous pouvez en être sûr.

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017) et le Challenge du « Mois Espagnol » chez Sharon (Mai 2017) – Auteur Argentin.

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32 réflexions au sujet de « L’aiguille dans la botte de foin : Ernesto Mallo »

  1. Le glauque du bush australien et des bas fonds étazuniens ne te suffisent plus? Faut que t’aille remuer les poubelles de l’histoire argentine maintenant!!! 😁

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