Bohemian flats : Mary Relindes Ellis

Titre : Bohemian flats

Auteur : Mary Relindes Ellis
Édition : 10/18 (2015)
Édition Originale : The Bohemian Flats (2014)
Traduction : Marc Auligny

Résumé :
Au pied de Minneapolis, sur la rive du Mississippi, se dressent de petites baraques de bois connues sous le nom de Bohemian Flats.

C’est là, dans un joyeux chaos, que des migrants venus des quatre coins d’Europe, Tchèques, Irlandais, Finlandais ou encore Russes, échangent leurs histoires, partagent leurs coutumes, et s’épaulent sur le chemin laborieux du grand rêve américain.

Parmi eux, Albert et Raimund Kaufmann et leur amie d’enfance, Magdalena Richter, aspirent à un avenir plus libre, loin d’une Allemagne moyenâgeuse et intolérante. Mais la Première Guerre mondiale éclate, et avec elle s’envole la belle harmonie qui régnait dans les Flats.

Rattrapés par leur identité allemande, Albert, Raimund, Magdalena et leurs enfants vont être confrontés au passé douloureux de la famille, et à des secrets qu’ils croyaient enterrés pour toujours.

Critique :
L’histoire de la famille Kaufmann s’étale de 1881 à 1968, elle commence en Allemagne et continuera ensuite en Amérique.

Mary Relindes Ellis m’avait emportée dans « Wisconsin » et elle a remis ça, une fois de plus.

Ses personnages sont magnifiques, réalistes, sympathiques, humains, que ce soit le tout jeune Raimund et son frère Albert, leur parents, leur professeur Herr Richter, son épouse…

Commençant son récit dans l’Allemagne de 1881, l’auteure va nous conter la vie de la famille Kaufmann en prenant le temps de nous les présenter et de poser le décor d’une Allemagne rurale.

Les thèmes présentés sont des vieux amis : les relations dans une fratrie, les rapports entre le père et ses fils, la découverte de la sexualité, la figure maternelle, les mariages arrangés, les préjugés, l’intolérance, la religion, l’enseignement, les études, le travail à la ferme, dans les champs, l’envie, la jalousie, la convoitise… Et la fuite vers un autre continent.

C’est beau, c’est puissant, ça se dévore lentement car l’écriture de l’auteure se déguste. Elle n’est pas simpliste, loin de là. Moi qui ai d’habitude un bon rendement de pages à l’heure, j’ai mis plus de temps à avancer, sans pour autant m’ennuyer.

Le rêve américain cher à Trumpinette n’est une carabistouille pour moi. D’accord, en partant aux États-Unis tous les rêves sont permis, tout est possible, vous pouvez réussir en étant parti de rien. Mais pour un qui a réussi, combien ont chuté ? Le soleil ne brille pas pour tout le monde et si on veut devenir riche, faut écraser les autres.

D’ailleurs, aux Etats-Unis, la naissance ne détermine pas la position de l’individu dans la vie : à force de travail, un paysan peut s’élever au rang d’important homme d’affaires, voire occuper une fonction politique. La quantité d’argent ainsi gagné permet également d’acquérir un certain vernis social, mais l’accroissement de la richesse s’accompagne aussi d’une forme de censure que certains appellent les bonnes manières.

Le titre ne le laisse pas deviner, mais toute l’histoire ne se déroule pas dans les Flats de Minneapolis puisque nous aurons la genèse en Allemagne (Bavière) et après, une partie de l’histoire se déroulera dans une ferme de Chippewa Crossing dans le Wisconsin.

Le récit nous contera la vie de la famille Kauffman, leur voyage jusqu’au États-Unis, leurs coups durs, la vie difficile dans les Flats mais empreinte de solidarité entre tous ses habitants, victime du mépris des autres habitants de la ville puisque ne vivent dans les Flats que les gens pauvres.

Le mépris et la haine, nous les retrouveront au moment de la Première Guerre Mondiale où malgré le fait que des hommes originaires d’Allemagne se battent aux côtés d’Américains, ils sont vus comme des espions, des traîtres, des gens à abattre ou à renvoyer chez eux.

Mais dans les lettres suivantes, il évoque les sarcasmes subtils, puis un peu moins subtils, qu’il endure de la part des ingénieurs anglo-saxons, en plus du préjugé anti-allemand qui ne cesse de se répandre à Minneapolis et à Saint Paul. Il n’y a que sur les Flats qu’il se sent à l’abri des insinuations malveillantes.

— Les Anglo-Saxons ont toujours été comme ça depuis que j’habite ici, répond l’homme-ours. Pour eux, ceux qui viennent de pays situés à l’est de Paris sont des Polacks, des Boches, des Bohêmiens ou des sales Russes, assez bons pour travailler dans les manufactures et les usines mais pas assez pour s’asseoir à leur table ou être respectés comme n’importe quel Anglo-Saxon, homme ou femme.

Bizarrement, TOUS les Américains sont issus de l’émigration massive (sauf les Natifs que sont les Amérindiens, qui sont là depuis bien plus longtemps), tous sont étrangers et pourtant, les Anglo-Saxons se considèrent comme les seuls vrais Américains et tous les autres sont déclarés des étrangers.

Mon seul petit bémol pour ce récit sera pour le personnage d’Otto, le frère aîné Kauffman qui est le salopard de ces pages, même si, une fois tout le monde parti en Amérique, nous ne le reverrons pas avant la fin.

Là où le bât a blessé, c’est que Otto va commettre un acte abject, abominable, dégueulasse, honteux (les mots me manquent), qui ne sert en rien le récit et qui m’a semblé déplacé, hors de propos, vu les années qui avaient passé et que cet acte ne lui rapporterait rien qu’une sale vengeance très basse et complètement inutile. Voilà, c’est dit.

Un magnifique récit qui couvre les périodes allant de 1880 à l’après 1960, commençant en Bavière et allant jusque dans le Minnesota, en passant par le Wisconsin et passant un peu par les champs de batailles de la Première Guerre Mondiale.

Une fresque familiale qui s’étale sur 80 ans, servie par des personnages sympathiques, émouvants, portés par une écriture très belle. Une fresque qui rend hommage à tous ceux qui ont construit l’Amérique et qui n’étaient que des petites gens, pauvres.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°85] et le Mois Américain – Septembre 2020 chez Titine et sur Fesse Bouc.


 

Les enquêtes de Leaphorn et Chee – 01 – Porteurs-de-peau : Tony Hillerman

Titre : Les enquêtes de Leaphorn et Chee – 01 – Porteurs de peau

Auteur : Tony Hillerman
Édition : Rivages Noir (1990/2018)
Édition Originale : Skinwalkers (1986)
Traduction : Danièle et Pierre Bondil

Résumé :
Les porteurs-de-peau sont les sorciers, les loups Navajo qui décident d’apporter le mal à leurs congénères. Ils rôdent dans les ténèbres de la grande réserve, parfois couverts d’une fourrure d’animal, et possèdent des pouvoirs surnaturels. Trois meurtres sont commis, peut-être quatre.

Une nuit, Jim Chee, le policier navajo traditionaliste, est tiré de son sommeil et plongé dans l’angoisse.

Alors commence une enquête qui lui fera côtoyer le lieutenant Joe Leaphorn et les marquera tous deux profondément, dans leur esprit comme dans leur chair.

Critique :
Jim Chee, policier Navajo, doit la vie à une chatte abandonnée…

Il ne l’a pas vraiment recueillie, puisque pour lui, un animal doit savoir se suffire à lui-même et ne pas compter sur les humains car un chat domestique n’a aucune chance de survie dans ce monde sauvage.

Mais c’est tout de même grâce à la chatière installée qu’il a échappé au tireur.

Il y avait trop du Navajo traditionaliste en lui pour intervenir dans la vie d’un animal sans avoir une raison de le faire. Mais il était curieux. Un animal comme celui-là, élevé et nourri parmi les hommes blancs saurait-il retrouver assez de ses instincts de chasseur pour survivre dans le monde des Navajos ?

Trois meurtres ont eu lieu sur la réserve, plus une tentative en ce qui concerne Jim Chee et la police tribale Navajo est au point mort.

On a bien arrêté un homme qui a tiré sur une des victime, mais le problème est que cette victime à été tuée à coups de couteau…

Ce roman est le premier qui rassemble le policier Jim Chee et l’enquêter Joe Leaphorn. Puisque j’avais commencé à l’envers, je me devais de revenir aux sources et ce par quoi tout a commencé.

Tony Hillerman nous immerge dans la société Navajo, dans leurs rites, leurs croyances, leur mode de vie, de pensées. Utilisant des mots de leur langue (glossaire en fin de volume), il rend ce récit encore plus réaliste.

Ne vous attendez pas à de grandes démonstrations, le Navajo se doit d’être modéré en tout chose et il ne courra pas en hurlant « YOUPIE », lui. Nos deux enquêteurs policiers sont aux antipodes l’un de l’autre. Chee est mince, Leaphorn est plus épais, Chee croit aux fantômes, Leaphorn non. Ils n’étaient pas fait pour se rencontrer, et pourtant.

On ne se plonge pas dans un Hillerman comme dans un autre roman policier. Ici, pas de page-turner, de suspense à couper au couteau. L’auteur prend son temps, développant ses personnages, leur environnement, leur mode de vie.

Pour l’auteur, ce sont les personnages qui sont les plus important, l’enquête passe au second plan, elle est juste le moyen de nous faire découvrir une autre civilisation qui est toujours attachée à ses rites, à certaines croyances et qui vit en marge du reste du monde.

Lire les enquêtes de Jim Chee et Joe Leaphorn est quelque chose que l’on doit savourer, un bonbon qui fondra lentement sur la langue, un bonbon qu’on ne sait pas croquer pour faire fondre plus vite. Alors, il faut lui accorder le temps qu’il mérite et ne pas vouloir aller plus vite que le temps.

Observez bien, ne ratez aucun indices car ils seront peu nombreux. L’enquête sera ardue et les mobiles pas aussi clair que Joe Leaphorn le voudrait, lui qui ne croit pas aux porteurs-de-peau…

Et n’oubliez pas, comme les Navajos, restez modéré en toute chose et n’abandonnez pas vos animaux à la campagne car ils ne sont pas adaptés à la vie sauvage.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°72] et le Mois Américain – Septembre 2020 chez Titine et sur Fesse Bouc.

Fondu au noir : Ed Brubaker et Sean Phillips

Titre : Fondu au noir

Scénariste : Ed Brubaker
Dessinateur : Sean Phillips
Édition Originale : The Fade Out (2016)
Traduction : Doug Headline

Édition : Delcourt Contrebande (2017)

Résumé :
Un film noir dont les scènes doivent sans cesse être retournées… Un scénariste de cinéma traumatisé, alcoolique et détenteur d’un terrible secret… La mort suspecte d’une starlette…

Un directeur de studio hystérique prêt à tout pour boucler ses films avant l’effondrement de l’âge d’or du cinéma. Fondu au noir est un thriller hollywoodien où il est question de course à la célébrité, de sexe et de mort !

Critique :
C’est encore à cause de « Actu du noir » que j’ai découvert ce comics et une fois de plus, je dois dire merci à Jean-Marc pour le bon tuyau (je vais devoir l’appeler Jean-Marc-Les-Bons-Tuyaux maintenant).

Hollywood, 1948.

L’envers du décor, comme dans « La vallée des poupées »…

Vous imaginez bien qu’on va oublier le strass et les paillettes pour plonger dans les alcools forts, les coups de pute, le chantage et on va même ajouter la chasse aux Rouges.

Pour certains paranos, la chasse aux communistes était l’activité principale, la seule chose qui valait la peine que l’on traque.

Le cinéma et la littérature ont payé un lourd tribu à cette chasse aux sorcières, des acteurs, producteurs, auteurs,… s’étant retrouvé sur la liste noire (pour des rouges… le rouge et le noir ?), bien souvent sur dénonciation.

Ne jugeons pas trop vite les dénonciateurs, ce comics nous démontre (pour ceux qui ne le sauraient pas encore) que l’on n’a pas toujours le choix de fermer sa gueule.

Le corps sans vie d’une star de cinéma est retrouvé, elle a été assassinée mais on fait passer son meurtre pour un suicide et hop, affaire bouclée. Sauf pour Charlie Parrish qui n’y croit pas une seule seconde.

Ce comics noir, c’est une enquête brumeuse, un retour en arrière dans les souvenirs imbibés d’alcool de Charlie, scénariste incapable d’écrire une ligne depuis son retour de la guerre. Charlie, c’est le gars sympa, le copain des filles, celui qui a failli gagner un Oscar pour un de ses scénarios, celui qui est revenu de la guerre avec des horreurs plein la tête.

Charlie n’est pas le seul à être torturé, tout le monde a ses petits secrets, certains ont les moyens de les garder sous une chape de plomb, d’autres non et sont victime de chantage. La chasse aux Rouges se fait à n’importe quel prix et ceux qui chassent les sorcières ne regardent pas à la casse.

Les dessins sont excellents, sombres, réalistes, old school et on se surprend à faire des parallèles entre les vedettes croisées dans les pages et celles de la réalité.

Ce comics, c’est aussi de la politique avec le maccartysme et de l’intrigue avec Hollywood et mes magouilles de producteurs pour tenir leurs vedettes, faire le ménage quand ça dérape…

C’est intriguant, mystérieux et glaçant de regarder derrière le décor pour y voir les coulisses. On devrait fermer les yeux mais c’est plus fort que nous, on zieute et on les ouvre bien grand.

Hollywood ne sort pas grandi de ces pages, mais nous savions depuis longtemps que ce n’était pas le monde des Bisounours caracolant sur des arc-en-ciel, bouffant des papillons et chiant des petits poneys. Ou était-ce le contraire ?

Anybref, toi qui pousse la porte des studios de cinéma, respire un grand coup, rase les murs, ne cherche pas à devenir une vedette et si tu peux, fuis, pauvre fou (folle).

Mais avant de foutre ton camp avec tes jambes à ton cou, prends la peine d’ouvrir et de lire ce comics qui t’en donnera pour ton argent niveau enquête alambiquée où tu ne sauras plus très bien qui est coupable, qui est innocent et si les hypothèses sont bien les bonnes… Dans la vraie vie, il reste toujours des zones d’ombre, des non-dits, des mystères pas tout à fait résolus.

Un comics épais comme un café noir et lourd, mais il vaut bien une luxation du poignet !

PS : les personnages de « La vallée des poupées » sont des anges à côté de ceux qui gravitent dans ce comics…

PS 2 : Merci à Jean-Marc de m’avoir donné envie de découvrir ce comics (ce n’est pas le premier, j’ai une ardoise chez lui comme c’est pas possible !!) et il en parlait ICI.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°70] et le Mois Américain – Septembre 2020 chez Titine et sur Fesse Bouc.

 

Red Grass River : James Carlos Blake

Titre : Red Grass River

Auteur : James Carlos Blake
Édition : Rivages/Thriller (2012) / Rivages Noir (2015)
Édition Originale : Red Grass River : A Legend (1998)
Traduction : Emmanuel Pailler

Résumé :
Sud de la Floride, début du XXe siècle.
À l’abri des forêts marécageuses des Everglades, John Ashley, âme du gang familial et héros populaire, mène une existence flamboyante de bandit de grand chemin, trafiquant d’alcool et braqueur de banques.

De séjours en prison en évasions rocambolesques, d’exils forcés en raids téméraires, de règlements de comptes en conquêtes féminines, il devient la véritable légende vivante de cette région encore très sauvage mais en plein boom qui, à bien des égards, rappelle le Far West à ses plus belles heures.

Le shérif Bobby Baker, homme dur et amer qui a perdu une jambe et dont John a ravi la fiancée, a juré sa perte. Alors que, à l’image des marais impénétrables devant la progression des villes nouvelles, le vieux monde des Indiens et des pistoleros recule, leur affrontement prend des proportions grandioses.

Avec la Prohibition, le gang Ashley voit l’opportunité de se développer comme jamais.

Mais pendant que John, retranché dans les marécages, vit une grande histoire d’amour, que son père lutte contre les forces de l’ordre et l’invasion de mafieux plus structurés venus du Nord, Bobby Baker fourbit ses armes pour un affrontement final en forme de tragédie grecque.

Critique :
Les Ashley, père et fils, sont une sympathique famille de braqueurs et de trafiquants d’alcool dans les Everglades…

Enfin, sympathiques… Vaut mieux pas chier dans les bottes du patriarche, Jo Ashley. Quant à la mère, elle sait tirer au fusil et vaut mieux être du côté des fils, si on ne veut pas avoir d’emmerdes et finir dans le ventre d’un  alligator.

Ce roman noir, qui a des airs de western, se déroule sur la période qui va de 1912 à 1924. Durant cette courte période, les Ashley vont en commettre, des forfaits.

Qui dit bandits dit police, pour équilibrer la balance et pour bien faire les choses. L’auteur met face aux Ashley la famille Baker. Flics et voyous. Sauf qu’il fut un temps où un des fils Ashley (John) était super pote avec Bob Baker…

Puis un jour, John Asley fourra sa bite dans le minou de la copine de Bob Baker et après cela, plus rien de fut le même…

Les Everglades, surnommées le Jardin de l’Enfer, sont un endroit propice pour distiller de l’alcool de contrebande et le livrer à l’insu des autorités. Lorsque la prohibition surviendra, elle fera les beaux jours de la famille Ashley et sa fortune.

James Carlos Blake nous offre un western sur l’eau, un western sans canassons mais avec des canoës, des barques voguant dans les petits canaux des Everglades… Ici, on braque la banque avec style et décontraction et sans être masqué.

Aux travers de la vie de braqueurs et trafiquants d’alcool flamboyants, l’auteur nous fait vivre une vie de folie, faite de cadavres, de pognon coulant à flot, de balles tirées entre les bandits et les flics, le tout sur fond d’une haine brûlante entre John Ashley et Bob Baker suite à une amitié quasi fraternelle qui vola en éclat pour une copine chipée.

Ce roman aurait pu être sombre mais je l’ai trouvé flamboyant à cause de ses personnages, surtout le clan Ashley, John étant la tête de proue, celui qui s’évade, celui qui braque, qui baise à couilles rabattues et qui, comme ses frères, voue obéissance au patriarche.

Dans ce western humide, on a tous les ingrédients importants (sauf les chevaux) :  fidélité au clan familial, esprit de vengeance, étendre son territoire, partir à la conquête d’une nouvelle Frontière, faire du fric en allant le chercher dans les coffres de la banque, sans oublier la construction chaotique d’un pays, la ville de Miami commençant à se développer et à attirer d’autres trafiquants qui pourraient croire que l’on peut traverser le territoire des Ashley sans payer son tribut.

Ce roman noir n’est pas qu’une éloge de la violence, c’est aussi l’histoire d’une famille, d’un empire, d’une population qui sait ce qu’il coûte de trahir les Ashley, qui en a peur, mais c’est aussi le shérif Baker qui n’hésite pas à déléguer le sale boulot à un autre, sans regarder sur ses méthodes expéditives.

Les salauds sont partout, dans ce roman. Pas de manichéisme.

La plume de James Carlos Blake m’a une fois de plus emportée loin de mon quotidien banal.

Avec lui, je suis devenue trafiquante d’alcool, j’ai arpenté les Everglades, la main sur mon revolver, j’ai braqué des banque, je suis allée au bordel faire ma voyeuse pendant que John prenait du bon temps, j’ai appuyé sur l’accélérateur, poursuivie par la police, je me suis cachée, j’ai découvert l’amour avec un grand A, joué à Bonnie Parker et Clyde Barrow sans que Bardot ne chante dans les oreilles.

Un roman noir serré qui parle aussi de la construction de l’Amérique, de ses travers, de ses bandits, des flics qui laissaient les trafiquants faire pour éviter des problèmes avec la population… L’auteur nous conte cette histoire comme si elle était véridique et je vais vous dire qu’on aurait envie d’y croire tant c’est brillant.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°69] et le Mois Américain – Septembre 2020 chez Titine et sur Fesse Bouc.

La mort du petit cœur : Daniel Woodrell

Titre : La mort du petit cœur

Auteur : Daniel Woodrell
Édition : Rivages Noir (2002/2018)
Édition Originale : The Death of Sweet Mister (2001)
Traduction : Frank Reichert

Résumé :
Shuggie Atkins est un adolescent solitaire et obèse. Sa mère l’appelle son « petit cœur ». Son père le traite de « gros lard » et le force à s’introduire au domicile de grands malades pour y voler les « drogues » qui leur sont prescrites.

Shuggie accepte, pour l’amour de cette mère qui ne cesse de le provoquer sexuellement sans avoir l’air de s’en rendre compte.

Tout cela est supportable jusqu’au jour où Jimmy Vin Pearce, un grand et bel homme, surgit dans le paysage au volant d’une magnifique T-Bird…

Critique :
On pourrait renommer ce roman en « Chronique d’un anéantissement programmé d’un ado ».

Effectivement, ce roman noir est poisseux, il colle aux doigts, il est toxique, il est glauque, tout en restant assez pudique, sans sombrer dans le pathos et sans jamais porter de jugement.

La famille Atkins, ce serait du pain béni pour les services sociaux et tout ceux qui étudient les cassos car là, on est tombé chez des champions du monde !

Entre Red, le père qui traite son fils (si c’est bien son fils) Shuggi de gros lard et qui l’envoie cambrioler des maisons pour y voler des médocs et Glenda, sa mère, chargée de l’entretien du cimetière et qui ferait bander les morts tant elle joue de ses charmes avec tout le monde, même envers son fils… Quand je vous dis que c’est glauque !

Une fois de plus, les ingrédients étaient réunis pour me faire passer un bon moment avec ce roman noir bien serré, plus serré que le string de Glenda quand Red y fourre sa main.

L’Amérique profonde, l’univers particulier des Orzaks et un récit vu au travers des yeux d’un ado de 13 ans, un peu à la manière de « Un bikini de diamant » sauf que Shuggie n’est pas un innocent et qu’il a un regard cynique et sans illusions aucune sur le monde qui l’entoure.

Bardaf, encore une lecture où je suis passée à côté de tout ! Malgré le caractère ironique du récit, malgré le côté oppressant, malgré le comique de certaines situations (même elles ne prêtent pas à rire, dans le fond), je n’ai pas réussi à m’accrocher aux personnages et j’ai survolé la fin du roman, n’arrivant plus à me concentrer sur le récit.

Dommage parce que Woodrell est un auteur que je connais, dont j’apprécie les ambiances, la mise en scène des pauvres Blancs et qui m’avait fait vibrer avec ses autres romans (Un feu d’origine inconnue / Un hiver de glaceChevauchée avec le diable).

Il en fallait bien un qui au lieu de me coller aux doigts me tombe des mains.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°68] et le Mois Américain – Septembre 2020 chez Titine et sur Fesse Bouc.

Coup de vent : Mark Haskell Smith

Titre : Coup de vent

Auteur : Mark Haskell Smith
Édition : Gallmeister Americana (05/09/2019)
Édition Originale : Blown (2018)
Traduction : Julien Guérif

Résumé :
À quoi sert d’avoir dix millions de dollars en devises variées si, comme Neal Nathanson, on se trouve perdu en mer à bord d’un voilier en train de sombrer ? Strictement à rien, sauf à en brûler un sac ou deux dans l’espoir fou d’attirer l’attention.

Sauvé in extremis, Neal se réveille attaché au garde-fou d’une navigatrice en solitaire, méfiante et bien décidée à entendre son histoire. Neal lui parle alors de Bryan, un jeune loup de Wall Street qui a réussi à détourner un magot conséquent avant de s’enfuir dans les Caraïbes.

Bien sûr, la banque qui l’employait a lancé des enquêteurs à sa poursuite, avant que les clients spoliés ne s’aperçoivent (enfin) que les traders sont des voleurs.

C’est ainsi que Neal, accompagnée d’une pro de la finance, la très douée Seo-yun, s’est retrouvé en charge de récupérer l’argent. Simplement, il n’était pas le seul.

Critique :
Oublions pour un moment la rentrée littéraire de septembre 2020 et repartons en arrière pour revenir sur celle de septembre 2019.

Voilà une petite pépite bourrée d’humour cynique et grinçant que je n’avais pas encore eu le temps de lire et il aurait été dommage de passer à côté tant elle est bien calibrée.

Qui n’a jamais rêvé de partir au loin avec des millions après avoir arnaqué la banque ? Tentant…

Lorsqu’un trader vole des clients riches à millions, sans que cela se voit, sans avoir les yeux plus gros que le ventre et quand il monte une super combine pour ne pas être retrouvé, là, c’est le moment suprême ! On se lève et on applaudit, pour peu, on ferait un croche-pied à ceux qui tenteraient de le poursuivre.

Hélas, les traders ne peuvent pas voler les clients richissimes d’une banque ! Seule la banque peut les niquer, c’est sa prérogative, mais ne vous montrez pas plus filou qu’elle.

La construction est à rebours : nous commençons pas la scène sur un voilier en perdition, avec un homme qui brûle une partie de l’argent pour attirer l’attention d’un autre bateau. Que fait-il là ? Comment est-il arrivé là ? On le saura ensuite en commençant pas le début.

Roman cynique, grinçant, ironique, original de par sa construction et ses personnages (Bryan LeBlanc notre trader sympa, sa collègue Seo-yun Kim qui se fout de son mariage, le détective Neal et Piet, un nain Noir pourvu d’une grande queue), « Coup de vent » se dévore avec un grand sourire tant on frôle l’absurde et le burlesque à certains moments sans que jamais ça ne foire dans le scénario.

Roman noir, roman policier, roman choral aussi, il ne laisse pas indifférent car on se demande le détective Neal arrivera à retrouver Bryan qui a si bien camouflé son coup, brouillé ses pistes, pris ses précautions… Enfin, on l’espère car vous savez ce qui foire le premier dans un plan de bataille ? Le plan de bataille lui-même !

Sous couvert de cynisme grinçant et d’humour burlesque, l’auteur tacle Wall Street, ses bulles spéculatives, l’argent Roi, les riches qui veulent devenir encore plus riches, les achats d’action qui ne se font plus que pour spéculer, gagner du fric rapidement, avant de les revendre aussi vite.

Le genre de jeu auquel se livrent les super riches et qui laissent sur le carreau les petits, ceux qui ne connaissent pas tout à fait les règles du jeu, ceux qui veulent des placements bon père de famille et qui, quand la bulle éclate, se retrouvent dehors, sans maison, sans argent, tandis que les gros continuent de s’engraisser.

Un roman de bandits et de policiers mais où l’auteur a pris le contre-pied de ce que nous avons l’habitude de lire, qui nous revisite la recette éculée et nous sort un plat goûteux, épicé, sensuel, sexuel, grinçant, politiquement incorrect et aux dialogues drôles, parfois assez crus.

Fallait pas en faire plus pour régaler la lectrice que je suis.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°67] et le Mois Américain – Septembre 2020 chez Titine et sur Fesse Bouc.

Sanctuaire : William Faulkner

Titre : Sanctuaire

Auteur : William Faulkner
Édition : Folio (2007)
Édition Originale : Sanctuary (1931)
Traduction : René-Noël Raimbault

Résumé :
C’est Sanctuaire qui valut à Faulkner sa réputation d’auteur ténébreux et scandaleux. L’écrivain n’a-t-il pas tenu à inventer, selon son expression, « l’histoire la plus effroyable qu’on puisse imaginer »?

En réalité, il s’est inspiré d’un fait divers, survenu dans un night-club de la Nouvelle-Orléans : le viol d’une jeune fille avec un « objet bizarre », devenu un épi de maïs dans le roman, suivi d’une étrange séquestration.

Dans un climat de violence, de bassesse et de corruption, remarquablement diffus et persistant, la jeune fille subit une sorte d’initiation au mal, à travers laquelle Faulkner livre son interrogation sur l’homme, avant de l’élargir et de la faire porter sur la société tout entière.

Sanctuaire, septième roman de Faulkner, est aussi son récit le plus direct. Paru la même année que La Clé de verre et un an après Le Faucon maltais, les deux chefs-d’oeuvre de Dashiell Hammett, ce roman noir est un des précurseurs du hard-boiled novel, auquel Hammett, Raymond Chandler ou James Cain donnèrent ses lettres de noblesse.

Critique :
Faulkner disait de ce roman que c’était « l’histoire la plus effroyable qu’on puisse imaginer ».

De son côté, Malraux a dit que ce roman symbolisait « l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier ».

Pendant ce temps-là, dans ce roman noir très sombre, un homme introduisait un épis de maïs dans le… d’une femme, et sans son consentement.

Tandis que j’agonise… Voici le résumé de ce que j’ai ressenti en lisant ce Faulkner où j’ai pataugé, peiné, perdu mon chemin, sué, avant de crier grâce et d’implorer la fin de mon calvaire.

Lorsque j’avais lu « Tandis que j’agonise » l’année dernière (septembre 2019), j’avais eu un peu de mal au départ mais ensuite, le récit s’était révélé à moi et ça avait explosé en émotions en tout genre, même si on pataugeait dans le noir glauque, super glauque.

Ici, on franchi un autre palier, on descend dans un autre cercle de l’enfer (le 9ème sans aucun doute) et le café est tellement noir épais que la cuillère s’est perdue, que la cuillère s’est pendue, comme le canal dans la chanson de Jacques Brel (Le plat pays qui est le mien).

Le récit est lent, très lent et je n’ai jamais réussi à rentrer dedans, comme si je n’avais pas le bon code, comme si mon esprit n’avait pas envie de lire ÇA maintenant et tandis que j’essayais de me concentrer sur les lettres qui forment des phrases, mon esprit battait la campagne.

Autant je n’ai aucun mal avec les romans de Erskine Caldwell qui lui aussi met en scène des personnages glauques et déjantés dans le Sud profond où la misère est reine et où les paumés sont rois, autant ici j’aurai pu creuser les pages jusqu’après ma mort pour espérer découvrir l’or et la lumière cachées par Faulkner dans son récit.

On appelle ça passer à côté d’un roman, c’était un passage royal, un plantage monumental et le roman est retourné sagement à sa place dans l’étagère. Ne voulant pas rester sur une chute, je reprendrai un autre Faulkner et celui-ci, j’essaierai une autre fois, car le but du jeu n’était pas de louper ma lecture.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°60] et le Mois Américain – Septembre 2020 chez Titine et sur Fesse Bouc.

La Culasse de l’enfer : Tom Franklin

Titre : La Culasse de l’enfer

Auteur : Tom Franklin
Édition : Livre de Poche (2007)
Édition Originale : Hell at the Breech (2003)
Traduction : François Lasquin et Lise Dufaux

Résumé :
1897. Dans un coin reculé de l’Alabama, un homme est assassiné dans d’étranges circonstances. Pour le venger, ses proches forment une société secrète, « La Culasse de l’enfer », décidée à rendre sa propre justice.

S’engage dès lors, entre les métayers blancs et les propriétaires fonciers des villes voisines, une guerre fratricide où il n’y a ni innocents ni coupables, mais du sang et de la douleur…

À partir d’un fait historique, Tom Franklin déploie une magnifique fresque romanesque, sociale, policière et humaine. Un récit âpre qui explore les replis obscurs de l’âme.

Critique :
Comment une connerie de gamins peut dégénérer en tuerie généralisée…

Une attaque qui tourne mal, un coup qui part tout seul et l’homme, un marchand prospère, s’effondre sous les yeux atterrés des deux gamins.

Le cousin de l’épicier prospère monte alors un gang, composé des métayers du coin car, pour lui, les coupables sont ceux de la ville, les notables, ceux qui les regardent de haut, qui les font crever à petit feu, qui les saignent par toutes les veines.

Une fois de plus, nous sommes loin de La petite maison dans la prairie.

Pas envie de chanter ♫ Sweet home Alabama ♪ car si l’Alabama n’est pas tendre, ses habitants ne le sont pas non plus.

Tom Franklin est un excellent conteur, il prend le temps de placer l’action, ses personnages, de planter les décors, le tout avec des faits de la vie de tous les jours.

Sans même que l’on s’en rende compte, on a l’impression, au fil de notre lecture, de tout savoir sur les habitants « cul-terreux » du bled de Mitcham Beat, comté de Clarke, Alabama.

Les notables tiennent leurs métayer par la peau de la bourse car chaque année les paysans doivent emprunter de l’argent pour arriver à mener à bien leurs récoltes. Un cercle vicieux.

L’auteur s’est servi des faits réels pour son roman, tout en les transformant : il situe son action plus tard et ajoute ses propres personnages, mêlés à ceux qui ont réellement existé.

Le drame se jouera sous nos yeux et il faudra attendre la fin du roman pour en voir toute l’étendue sordide. C’était déjà glauque et là, ça le deviendra encore plus. On en ressort lessivé et essoré.

Sans que l’auteur ait porté un jugement sur tel ou tel personnages ! Non, lui il s’est contenté de nous les présenter, de leur donner vie, de leur donner une profondeur, même dans les personnages secondaires. Tous sont ambigus, personne n’est tout blanc, ni tout noir. Tout le monde est réaliste.

Ce qui est le plus glaçant, ce n’est pas tellement le braquage de l’épicier qui vire au drame, ni même son cousin qui monte un gang pour se défendre, mais la manière dont cela va tourner au vinaigre, à la vendetta personnelle car dès qu’un homme a un fusil ou un revolver entre les mains, ça dégénère.

Comme dans les bonbons Kiss Cool, il y aura un double effet glaçant lorsque le juge réunira des anciens soldats, des notables, pour se mettre en chasse de la bande qui met la région à feu et à sang… À se demander qui sont les salopards dans tout cela, les métayers ou les notables…

Nous avions vécu des injustices, dans ce récit, elles continueront, prouvant que les notables, une fois armés, n’ont pas plus de discernement que les culs-terreux et mêmes les innocents feront les frais de leur fausse justice au vrai airs de vendetta.

Ce roman western arrive à jongler habillement avec l’action et la sociologie, nous offrant un récit glaçant, réaliste, où le lecteur aura sans cesse le cul entre deux chaises tant les personnages sont ambigus mais pas toujours dépourvu d’humanité.

Un roman brut, une plume magnifique et des événements qui vont s’enchaîner lentement mais inexorablement, comme après la chute d’un premier domino qui va avoir des conséquences terribles pour tous ceux qui les touchent de près ou de loin.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°59] et le Mois Américain – Septembre 2020 chez Titine et sur Fesse Bouc.

Butcher’s crossing : John Edward Williams

Titre : Butcher’s crossing

Auteur : John Edward Williams
Édition : PIranha (2016) / 10/18 Littérature étrangère (2018)
Édition Originale : Butcher’s Crossing (1960)
Traduction : Jessica Shapiro

Résumé :
Dans les années 1870, persuadé que seul un rapprochement avec la nature peut donner un sens à sa vie, le jeune Will décide de quitter le confort d’Harvard pour tenter la grande aventure dans l’Ouest sauvage.

Parvenu à Butcher’s Crossing, une bourgade du Kansas, il se lie d’amitié avec un chasseur qui lui confie son secret : il est le seul à savoir où se trouve un des derniers troupeaux de bisons, caché dans une vallée inexplorée des montagnes du Colorado.

Will accepte de participer à l’expédition, convaincu de toucher au but de sa quête.

Le lent voyage, semé d’embûches, est éprouvant et périlleux mais la vallée ressemble effectivement à un paradis plein de promesses.

Jusqu’à ce que les quatre hommes se retrouvent piégés par l’hiver…

« Butcher’s Crossing démonte le mythe du Grand Ouest américain avec une histoire de survie qui tourne à l’horreur. Un lyrisme superbe et tout en retenue. La prose simple et élégante de Williams est enfin reconnue à sa juste valeur ».
Bret Easton Ellis.

Critique :
Voilà un western qui en est un sans vraiment en être un car tous les codes sont absents et ce n’est pas le saloon, les poivrots et la prostituée que l’on croise au début du roman qui feront l’atmosphère western du roman.

Même les Amérindiens sont absents ! Pas d’attaques, pas besoin de faire le cercle, pas de vengeance pour la tuerie des bisons.

Non, juste Will Andrews; un jeune homme frais émoulu de Harvard qui veut découvrir l’Ouest sauvage en participant à une chasse aux bisons.

Miller, le chasseur, connait justement un coin secret où ces grands herbivores pullulent, un coin connu de lui seul qu’il n’a jamais su exploiter parce que le nerf de la guerre c’est l’argent. Là, il a un bleu-bite qui a du fric et qui veut vivre à la dure.

Si en plus Miller lui promet une chasse de dingue, avec des milliers de peaux à vendre et du pognon à se faire, notre gamin est encore plus tenté et deux autres hommes se joindront à eux, Charley Hodge le conducteur de char à bœufs et Schneider, l’écorcheur.

Le baptême sera violent car notre jeune homme verra un fier bison mâle passer de la noblesse de sa masse en marche à une carcasse vide de vie. Hé oui, on croit que…

On souhaite voir la vie sauvage, mais quand tu la prends dans la gueule, la vie sauvage, dans le sang, les viscères et ensuite la puanteur, tu rigoles moins, petit homme des villes. La réalité est dure et cruelle. L’apprentissage se fera dans la douleur.

On ne lit pas Butcher’s crossing pour avoir de l’action, oubliez les courses-poursuites, d’ailleurs, le char à boeufs ne se prête pas à la chose et le relief non plus.

On ne lit pas non plus ce roman pour s’extasier sur les paysages et la nature, ici, elle est indomptée, le relief est montagneux, encaissé, le soleil tape dur et si tu traînes trop et que tu te prends l’hiver dans la gueule, tu vas geler sur place.

Et nos quatre hommes vont devoir rester des mois, coincé là-haut, à attendre que le printemps revienne et que la neige fonde… Survivalistes, ils vont devoir l’être.

Entre un jeune homme qui a fantasmé cette chasse au bison, cet Ouest sauvage, cette nature libre de tout et un chasseur qui ne rêve que de flinguer, jusqu’à plus soif, des milliers de têtes de bisons, ça ne pouvait que mal tourner.

La gabegie de ce massacre est superbement retranscrite, on voit les carcasses pourrissantes sous le soleil, juste dépouillées de leur pelisses, la scène du film « Danse avec les loups » est gravée dans la mémoire et ça fait mal au bide un tel gaspillage.

L’écriture est belle, lente, descriptive et évocatrice. Vous aurez chaud, soif, faim et froid avec les personnages. Le confinement fut long et dur ? Imaginez un de plusieurs mois, enfermé dans une cabane en peaux de bisons, avec le froid qui s’infiltre et les mêmes vêtements à garder sur le dos…

Vanité, tout n’est que vanité… À force de vouloir gagner un max de fric, d’être celui qui a le plus abattu de bisons, Miller oublie une chose importante : une leçon sur la loi du marché que l’on a apprise avec Caius Saugrenus, dans « Obélix et compagnie »… Une loi basée sur l’offre et la demande. Bardaf, c’est l’embardée.

Un roman d’aventure qui va au rythme du pas des boeufs, un western qui n’en possède que peu de codes, un nature writing beau et violent, qui se déroule au milieu des grands espaces, une réflexion sur la vanité des Hommes et la vacuité de certaines choses, comme ces chasses aux bisons juste pour leurs peaux alors que dans le bison, tout est bon.

L’Homme Blanc aime gaspiller ce qu’il pense avoir en quantité, mais à tant va la cruche à l’eau qu’à la fin le puits est vide (oui, j’invente des expressions).

À méditer…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°56], Mois Américain – Septembre 2020 chez Titine et sur Fesse Bouc. et Le Challenge Animaux du monde 2020 chez Sharon [Lecture N°29]

Nickel Boys : Colson Whitehead

Titre : Nickel Boys

Auteur : Colson Whitehead
Édition : Albin Michel (18/08/2020)
Édition Originale : The Nickel Boys (2019)
Traduction : Charles Recoursé

Résumé :
Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à coeur le message de paix de Martin Luther King.

Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ».

Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié.

Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.

Critique :
Tant que l’on n’a pas vécu la ségrégation raciale, on ne peut pas vraiment ressentir les choses.

Pourtant, certains auteurs arrivent à nous la faire ressentir dans nos tripes rien qu’avec la puissance de leurs mots, de leurs personnages, de leurs phrases.

Heureusement, une fois terminé le roman, je retrouve mon statut de Blanche et mes tripes ne se noueront pas si je croise une patrouille de police aux States…

Une fois de plus, Colson Whitehead m’a tordu les intestins et noué la gorge, sans pour autant en faire des tonnes ou sombrer dans les descriptions atroces.

Non, juste quelques mots glissés ça et là, des allusions et tout était dit, tout était compris. Malgré tout, il nous décrira quelques scènes qui glaceront les sangs (mais sans jamais déborder) et que ne donnerons pas foi dans l’Humain lorsque celui-ci a le pouvoir absolu et qu’il sait qu’il ne risque rien.

Ce roman bouleversant, c’est ce qui arrive lorsqu’on se trouve dans une sociétés où les injustices sont légions, où les flics sont rois, où une partie de la population a tous les droits quand l’autre n’en a aucun, où l’on se fiche de ce qui vous arrivera, juste parce que vous n’avez pas la bonne couleur de peau.

1962. Notre personnage principal, Elwood Curtis, est un jeune homme simple, vivant avec sa grand-mère, travaillant bien à l’école, ayant de bonnes notes. Il peut entrer à l’université pour les Noirs, c’est gratuit et il est assez intelligent que pour y arriver.

On s’attache facilement à lui, même si dans votre carrière scolaire vous n’avez jamais eu d’aussi bonnes notes que lui…

Hélas, Elwood aura le tort d’être monté dans une voiture qui a été volée. Il ne le savait pas, il est innocent, mais la justice rouleau-compresseur s’en branle totalement et l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui soit-disant s’engage à en faire des hommes honnêtes et à leur prodiguer de l’enseignement. Tu parles !

Tiré d’une histoire vraie que l’auteur a changé afin de nous parler du racisme crasse, de la ségrégation, des maltraitances, de ces jeunes Noirs que l’on enfermait pour des motifs débiles (comme dans le roman « Les Mal-Aimés »), futiles, arbitraires et que l’on cassait avec professionnalisme alors qu’on était plus indulgent avec les Blancs de la même maison de correction.

On pourrait nommer ce roman « Chronique d’une ségrégation ordinaire » tant elle est ancrée dans l’esprit des Blancs, les pères l’expliquant à leurs fils, qui reproduisent les mêmes mécanismes et tant elle est ancrée aussi dans l’esprit de certains Noirs qui préfèrent faire profil bas que de s’attirer les regards.

J’avais apprécié son précédent roman « Underground railroad » mais il possédait quelques longueurs qui n’existent pas ici. De plus, je me suis attachée fortement à ce cher Elwood qui aimerait changer les choses et à son pote, Turner, plus cynique, plus réaliste.

Sans jamais sombrer dans le pathos ou le larmoyant, sans jamais exagérer dans les scènes de violences, préférant la suggestion plutôt que la démonstration, l’auteur nous démontre toute l’imbécillité de la ségrégation, du racisme, de la violence et de l’enfermement des jeunes pour les redresser alors qu’ils ne font que les casser, les briser définitivement.

Un roman puissant qui nous parle de la cruauté humaine qui peut se cacher aussi dans des petites choses et pas que dans des coups de ceinture. L’Humain est cruel et adore rabaisser les autres…

Un roman puissant qui laisse le lecteur/trice avec la gorge nouée, surtout lorsque l’on voit les dernières horreurs qui ont lieu et qu’un président compare ça à un coup raté au golf. Il reste beaucoup de chemin à faire, vraiment beaucoup !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°53] et le Mois Américain – Septembre 2020 chez Titine et sur Fesse Bouc.