Le Ciel à bout portant : Jorge Franco

Titre : Le Ciel à bout portant

Auteur : Jorge Franco
Édition : Métailié (16/01/2020)
Édition Originale : El cielo a tiros (2018)
Traduction : René Solis

Résumé :
Si une des grandes questions de la littérature est comment “tuer” le père, que faire quand son propre père a été le bras droit de l’un des plus grands assassins du pays ?

Larry arrive à Medellín douze ans après la disparition de son père, un mafieux proche de Pablo Escobar.

À son arrivée, ce n’est pas sa mère, l’ex-Miss Medellín, qui l’attend, mais Pedro, son ami d’enfance, qui vient le chercher pour le plonger dans l’Alborada, une fête populaire de pétards, de feux d’artifice et d’alcool où tous perdent la tête.

Larry retrouve son passé familial et une ville encore marquée par l’époque la plus sombre de l’histoire du pays. Il ne pense qu’à fuir son enfance étrange liée au monde de la drogue. Mais il cherche aussi une jeune fille en pleurs rencontrée dans l’avion et dont il est tombé amoureux.

Entrecroisant des plans différents, Jorge Franco, étonnant de maîtrise narrative, fait le portrait de la génération des enfants du narcotrafic, qui sont de fait les victimes de leurs pères, et nous interroge sur l’importance de la mémoire pour que l’histoire ne se répète pas.

Une construction impeccable et des personnages ambigus et captivants : un roman qui ne vous laisse aucune trêve et qu’on dévore, fasciné.

Critique :
Larry aurait pu avoir pour père un cassos, il a eu un narcos… Un proche de Pablo Escobar et il ne s’occupait pas de beurrer les tartines.

Dans les deux cas, il est très difficile de sortir de sa condition, elle vous colle à la peau, vous êtes « le fils de… » et si quand Escobar était le chef, tout allait bien pour vous, une fois qu’il s’est fait descendre, la vita di merda a commencé.

La construction narrative de ce roman noir n’est pas linéaire, mais elle est constituée de trois récits à des époques différentes : celui de Larry qui revient en avion à Medellín ; ce qu’il se déroule maintenant depuis son retour et enfin, ses souvenirs de jeunesse, lorsque son père était un proche d’Escobar et ce qu’il s’est passé quand le chef fut abattu le le 2 décembre 1993.

Est-ce que la ville a changé depuis qu’Escobar est mort ? Oui et non… Mais si l’on gratte un peu, si l’on se donne la peine de regarder de plus près, on se rend compte que tout compte, pas grand-chose n’a changé, même si, vu d’ici, les apparences donnent à penser que oui.

Le récit de Larry est intéressant au plus haut point car il met en avant les hypocrisies des uns, les amis d’avant qui vous lâchent ensuite, ceux qui avaient peur et qui se déchaîne, maintenant que la Bête est morte.

Notre narrateur n’est pas tendre, appelle un chat « un chat » et si la violence n’est pas très présente dans ce récit, on la sent tapie non loin, prête à surgir, en tapinois. Elle est plus suggérée que mise en scène.

Les blessures de Larry sont profondes et en Colombie, il lui est difficile d’échapper à son statut de « Fils de Libardo », alors qu’à Londres, il se fond dans la masse, anonyme.

Comme Larry qui tombe de sommeil et qui aimerait dormir de tout son soûl mais qui en sera empêché par moult personne, le lecteur n’aura pas le temps de s’embêter, sans pour autant que le récit aille à cent à l’heure. C’est juste qu’il est intéressant à lire, de par la multitude des portraits des personnages et dont aucun n’est sans consistance. Mention spéciale à la mère le Larry, ex-Miss Medellín, à qui ont a envie de coller des baffes bien souvent.

Sans en faire trop, l’auteur nous immerge totalement en Colombie, à Medellín, grâce à ses personnages travaillés qui seront nos guides dans le présent et le passé et qui, au travers de leur récit, de leurs souvenirs, tenterons de nous expliquer ce qu’est la ville de Medellín, la Colombie et ses habitants.

Tragique mais poétique car l’écriture, sans être excessive, était d’une justesse que j’ai apprécié.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°245] et le Mois Espagnol chez Sharon – Mai 2021.

Le démon de la colline aux loups : Dimitri Rouchon-Borie

Titre : Le démon de la colline aux loups

Auteur : Dimitri Rouchon-Borie
Édition : Le Tripode (07/01/2021)

Résumé :
Un homme se retrouve en prison. Brutalisé dans sa mémoire et dans sa chair, il décide avant de mourir de nous livrer le récit de son destin.

Écrit dans un élan vertigineux, porté par une langue aussi fulgurante que bienveillante, Le Démon de la Colline aux Loups raconte un être, son enfance perdue, sa vie emplie de violence, de douleur et de rage, d’amour et de passion, de moments de lumière… Il dit sa solitude, immense, la condition humaine.

Le Démon de la Colline aux Loups est un premier roman. C’est surtout un flot ininterrompu d’images et de sensations, un texte étourdissant, une révélation littéraire.

Critique :
Lorsque j’ai ouvert ce roman, je ne m’attendais pas à prendre une telle claque dans ma gueule.

Pire, j’ai même froncé les sourcils devant le style d’écriture qui semblait avoir été fait par une personne peu instruite, ne possédant pas beaucoup de langage (ou de parlement, comme le dit notre narrateur), avec peu de ponctuation dans les phrases et dont les dialogues étaient inclus dans les blocs de texte.

Je disais à la nuit tu ne me feras pas peur j’ai plus noir que toi dans mon enfance.

Imbécile que j’étais et je m’en suis très vite rendu compte ensuite que le style d’écriture était parfaitement adapté au texte de la confession que nous livre un jeune homme en prison et dont nous ne savons encore rien pour le moment de ses crimes.

C’est pas son enfance qu’il commencera son récit, après nous avoir parlé un peu de la prison.

Imaginez des parents qui ne méritent pas le nom de parents… Imaginez l’inimaginable et vous aurez un bon départ pour ce roman dur, âpre, où j’ai souvent fermé les yeux, le coeur au bord des lèvres devant tant d’inhumanité. Les mots me manquent… Il n’y a pas de mots. Il n’y a plus de mots.

Jai été tentée de blinder mon esprit et mon coeur. Je l’ai fait en partie mais les mots m’ont atteint de plein fouet, telles les balles d’un fusil. Sans pour autant que l’auteur ait fait du glauque juste pour le plaisir d’en faire.

Comment des enfants peuvent-ils arriver à s’épanouir après avoir vécu ainsi ? Il faut de la force, du courage et pas de démon ancré dans son corps. Et notre jeune garçon (je ne vous donnerai pas son prénom dans ma chronique) va avoir bien du mal à se reconstruire, lui qui n’a jamais vécu comme un enfant normal, lui qui ne savait pas à quoi servait des crayons de couleurs.

Oui, les mots de l’auteur m’ont pété dans la gueule, son personnage principal m’a émue aux larmes, ce petit garçon qui a dû grandir comme il le pouvait, avec des traumatismes et le sentiment qu’il n’arriverait jamais à s’insérer dans notre société.

Avec ses mots à lui, avec beaucoup de naïveté, notre jeune narrateur va nous conter sa vie de misère, nous parler du père et de la mère, de ses frères, soeurs, de l’école et de son démon intérieur.

Durant tout le récit, on a envie de prier qu’il trouve le chemin pour s’en sortir, pour guérir. Et lui, il continue de mettre des mots sur ses maux, avec naïveté mais aussi avec de la profondeur car c’est tout un pan de la justice que l’auteur met en scène, avec les circonstances atténuantes, la culpabilité, la juste punition et celle qui ne rendra jamais justice, quelque que soit la peine car certaines choses sont irréparables.

Il aborde aussi d’autres thématiques comme l’enfer qui est toujours pavé de bonnes intentions, l’hérédité, le conditionnement, le mal que l’on fait bien et le bien que l’on fait mal.

Un récit percutant, dur, violent, brut de décoffrage avec cette économie de ponctuation (rassurez-vous, en lisant, vous la ferez vous même sans soucis), ces mots qui semblent légers mais qui pèsent comme un cheval mort.

Anybref, ce roman, c’est une tempête émotionnelle, c’est sombre, mais aussi lumineux car notre narrateur, malgré ses crimes, ses erreurs, ses errances, est resté un personnage pour lequel on ne peut avoir que de l’empathie.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°241].

Au bal des absents : Catherine Dufour

Titre : Au bal des absents

Auteur : Catherine Dufour
Édition : Seuil Cadre noir (10/09/2020)

Résumé :
Claude a quarante ans, et elle les fait. Sa vie est un désert à tous points de vue, amoureux et professionnel ; au RSA, elle va être expulsée de son appartement.

Aussi quand un mystérieux juriste américain la contacte sur Linkedin – et sur un malentendu – pour lui demander d’enquêter sur la disparition d’une famille moyennant un bon gros chèque, Claude n’hésite pas longtemps.

Tout ce qu’elle a à faire c’est de louer la villa « isolée en pleine campagne au fond d’une région dépeuplée » où les disparus avaient séjourné un an plus tôt. Et d’ouvrir grands les yeux et les oreilles. Pourquoi se priver d’un toit gratuit, même pour quelques semaines ?

Mais c’est sans doute un peu vite oublier qu’un homme et cinq enfants s’y sont évaporés du jour au lendemain, et sans doute pas pour rien.

Une famille entière disparaît, un manoir comme premier suspect. Entre frissons et humour Au bal des absents est une enquête réjouissante comme on en lit peu.

Critique :
Est-il possible, dans un roman fantastique, de faire du social, de tirer à la kalach sur Pôle Emploi, le chômage, les formations à la con (qui ne mènent à rien), sur le RSA, sans que le tout ne soit un gloubi-boulga immangeable ?

Pardon, j’oubliais de dire que l’auteure fait aussi une belle déclaration d’amour aux livres du King et s’amuse avec les films d’horreur et  d’épouvante, qu’ils soient kitschissimes ou cultissimes.

Oserais-je dire que c’était presque un roman feel-good même s’il m’a fait dresser les poils des bras ? Ou était-ce tout simplement un roman fantastique d’épouvante (mais pas trop) qui se serait accouplé avec un roman social, à tendance noire (parce que le social chez les friqués, c’est pas un roman noir) et dont l’humour, noir, bien entendu, servirait à graisser les rouages ?

Inclassable, ce roman est tout bonnement inclassable, sauf à la caser dans les putain de romans qui réussissent à faire passer un excellent moment de divertissement, tout en ayant un fond et de l’épaisseur, autant dans son scénario que dans son personnage principale.

Claude, femme de 40 ans, émarge du RSA et la voilà qu’elle se retrouve à jouer les détectives privées dans une maison perdue dans le trou du cul de la France pour rechercher ce qui a pu arriver à une famille de touristes américains, disparue un beau jour…

Inclassable je vous dis, même avec un point de départ ultra conventionnel. Déjà, Claude n’est pas une femme banale, elle a du caractère, de la hargne et jamais je ne regarderai ma binette de jardin de la même manière.

Ce roman policier, roman noir, fantastique (dans les deux sens du terme) est à découvrir car sous le couvert du divertissement et de l’épouvante, il parle d’une société à double vitesse : celle qui laisse les plus démunis sur le côté, celle qui enfonce les demandeurs d’emploi au lieu de les aider, celle qui nous étouffe sous la paperasserie, celle des plans sociaux, des dégraissement, des start-up nation (je cause bien le dirigeant de multinationale, hein ?)…

L’angoisse est bien dosée, jamais trop exagérée et souvent suggérée (votre esprit est votre pire ennemi dans cette lecture). Malgré tout, j’ai frémi de peur mais toujours avec le sourire aux lèvres car Claude est une enquêtrice drôle qui manie aussi bien l’humour sarcastique que la binette de jardin.

Jamais le roman ne devient désespérant et malgré les ennuis, les coups du sort, le peu d’argent possédé par Claude (qui lui fait développer des combines pour manger, boire ou se laver gratuitement), jamais on a la sensation d’une ambiance plombée.

Plume trempée dans l’encrier du cynisme, additionnée d’humour noir, l’écriture est incisive, mordante, désopilante et laisse peu de moment de répit au lecteur. Mais l’encre n’est pas aussi noire que le café corsé, il y a de la lumière dans ce roman social, de l’espoir.

PS : Ok, peu d’espoir qu’un jour, les sites de l’administration arrêtent de buguer quand on a besoin d’eux, peu d’espoir aussi qu’au bout du fil (si on arrive encore à y trouver de la vie), une personne compatissante et professionnelle nous réponde que « oui, le site c’est de la merde, mais pas de soucis, on va tenir compte de votre inscription et vous aider ». Ça arrive parfois, mais c’est comme les apparitions de la Sainte Vierge : très rare !

Une lecture comme j’aimerais en faire plus souvent. Addictif à tel point que j’ai tout dévoré d’un coup. Un roman à lire car le plus horrible dans tout cela, c’est notre société à la « marche ou crève ».

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°2XX].

La chair de sa chair : Claire Favan

Titre : La chair de sa chair

Auteur : Claire Favan
Édition : HarperCollins (03/03/2021)

Résumé :
Moira O’Donnell c’est, derrière le feu des boucles rousses et l’énergie inépuisable, une femme qui lutte pour garder la tête hors de l’eau. C’est une vie d’adulte démarrée trop tôt.

Ce sont trois gamins livrés à eux-mêmes et autant de boulots cumulés pour les nourrir. Ce sont des pères absents : le premier, incarcéré le plus longtemps possible, croit-elle, et le second, suicidé. C’est une culpabilité sans fin.

Moira O’Donnell, c’est la solitude d’une mère de famille dure au mal qui se bat, tombe et renaît. Pour ses enfants. Et avec eux. À la vie, à la mort. Chaque semaine, elle achète un ticket de loterie en rêvant à une vie meilleure.

Mais les services sociaux ont d’autres projets pour elle… Et un problème n’arrivant jamais seul, l’équilibre précaire qu’elle pensait avoir créé vire bientôt à la tragédie.

Critique :
Il y des jours comme ça… Vous ouvrez le dernier roman d’une auteure que vous appréciez (mais si j’ai loupé son avant-dernière publication) et rien ne se passe…

Pas de déclic, pas de plongée spectaculaire dans son récit, mais l’horrible impression de regarder un film (série) mal joué ou pire, mal doublé…

Oui, j’ai souvent tendance à visualiser mes lectures comme si je regardais un film, même si mes décors intérieurs ne changent jamais (petit budget).

On secoue sa tête, on se dit que cela va passer, qu’il faut juste un peu de temps avant de s’immerger dans ce roman qui commence directement par de la sombritude (néologisme offert gratuitement), de la violence conjugale et des déboires à ne plus en finir pour cette jeune mère de famille, Moira.

Pendant que la locomotive du récit partait d’un côté, mon wagon a pris un autre aiguillage et ce n’est que vers la moitié du récit que j’ai récolé au train, commençant à m’imprégner des personnages, de leur vie de merde, même si à certains moments, cette horrible impression d’avoir des mauvais acteurs devant moi est revenue au galop pour quelques situations.

Zéro empathie pour Moira, que j’avais souvent envie de baffer tant elle se comportait de manière bipolaire : tout un coup faisant tout pour ses enfants et puis, après, s’amusant tous les soirs à aller boire des verres avec les collègues du boulot, laissant son aîné, Peter, seul à la maison.

Hormis Nigel qui m’a inspiré de la sympathie, j’ai eu aussi un peu de mal avec Bruce, le psychiatre. Pas au début, mais ensuite, quand tout va trop vite, quand on dirait que le train est en train de mal négocier un virage et que ça tangue… Non, désolée mais là aussi ça sentait le factice, les acteurs qui surjouaient.

Souffrirais-je d’une nouvelle forme de variant, le fameux Covid Littéraire qui vous ôte le goût et l’odorat lors de vos lectures et vous donne la sensation que ce que vous lisez est insipide ? Pitié, non…

Ce variant fut en plus doublé d’une fulgurance qui m’a fait comprendre directement ce que l’auteure nous cachait et qu’elle nous révèlerait plus tard… Parce que cette révélation, ça ne m’a pas aidé à remonter dans le train, que du contraire ! Ce qui aurait dû me tacler ensuite, plus loin dans le récit, était découvert et fini les surprises.

Un sociopathe a deux visages, celui qu’il montre à ses proches, gentil, prévenant et le réel, sournois, rusé, méchant, froid, cruel, prêt à tout pour réussir, violent… Un Janus au double visage et qu’il est difficile de percer à jour.

Si dans d’autres romans de l’auteure, je m’étais laissée emporter par ses personnages, ici, il n’en fut rien et croyez-moi que ça ne me fait pas plaisir d’écrire une chronique pour dire que mon ressenti fut plus que mitigé.

En peu de temps, deux romans de deux auteures que j’apprécie et qui m’ont souvent emmenées dans des lectures coups de cœur, se sont révélés être des lectures à côté desquelles je suis passée royalement et ça me désole. Mais ce n’est que partie remise, jusqu’au prochain roman.

Une chose que je ne peux pas reprocher à l’auteure, c’est sa capacité à descendre dans la noirceur humaine, dans le côté obscur de la Force. Son histoire est noire de chez noire, sans lumière pour éclairer et malgré ma lecture mitigée, elle restera gravée dans ma mémoire tant son final était glacial. Vite, lisons un Tchoupi !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°235].

Lëd : Caryl Férey

Titre : Lëd

Auteur : Caryl Férey
Édition : Les arènes Equinox (14/01/2021)

Résumé :
Norilsk est la ville de Sibérie la plus au nord et la plus polluée au monde. Dans cet univers dantesque où les aurores boréales se succèdent, les températures peuvent descendre sous les 60°C.

Au lendemain d’un ouragan arctique, le cadavre d’un éleveur de rennes émerge des décombres d’un toit d’immeuble, arraché par les éléments. Boris, flic flegmatique banni d’Irkoutsk, est chargé de l’affaire.

Dans cette prison à ciel ouvert, il découvre une jeunesse qui s’épuise à la mine, s’invente des échappatoires, s’évade et aime au mépris du danger. Parce qu’à Norilsk, où la corruption est partout, chacun se surveille.

Et la menace rôde tandis que Boris s’entête…

Critique :
L’agence de voyage Caryl Férey est spécialisée dans les voyages de l’extrême.

Avec elle, c’est Voyage En Terre Inconnue et non Échappées Belles dans un joli département de France.

Comme l’agence Ian Manook, elle vous emporte à la rencontre d’autres peuples, d’autres cultures méconnues, dans des régions où vous n’irez sans doute jamais en vacances. L’auteur, lui, avant d’écrire son roman, l’a visitée avant vous, prenant les risques pour vous.

Norilsk est en Sibérie, au bout du monde, là où s’échouent les gens qu’on ne veut plus voir, que l’on veut punir, que l’on veut exiler ou bien les travailleurs de l’extrême, pénétrant dans la mine de nickel pour en extraire ce précieux métal, au mépris de toutes les règles de sécurité. Norilsk, qui avait était Norillag, un camp du Goulag…

Business is business et la main-d’œuvre est corvéable à merci, n’ayant pas plus de prix pour les patrons, les actionnaires qu’une crotte sur le trottoir. Ici, les conditions humaines sont en dessus de tout et les conditions climatiques totalement extrêmes.

Comme souvent, dans les romans de Caryl Férey, les meurtres ne sont là que pour parler d’un pays, d’une culture, de ses habitants, pour dénoncer des exactions politiques, des mafias, des gangs, des citoyens lambda…

Le système Russe n’en sort pas grandi, mais l’auteur ne fait que dénoncer ce qui est vrai, sans fioritures, décrivant ce peuple slave qui a souffert, qui souffre toujours, qui a une capacité de résilience énorme, qui a morflé durant des siècles, qui morfle encore, dont les dirigeants successifs, certains étant des dictateurs fous, ont commis des horreurs et où celui qui est assis sur le trône en commet toujours, n’ayant aucune considération pour les droits des femmes, des homosexuels, des minorités ethniques, des étrangers.

Ce polar à lire sous une tonne de polaire vu la température (-64° durant les premières pages) ne possède pas une intrigue tarabiscotée, ni de résolution finale à la Agatha Christie, mais une ligne claire, facilement compréhensible.

Sous cette simplicité apparente, il y a du travail de documentation phénoménal, des décors grandeur nature, des personnages marquants, cassés par la vie, cherchant juste à survivre dans cette ville plus polluée que nos pays en entier.

Je me suis attachée à Boris, le flic bourru, à Sacha qui pratique le béhourd et joue au mineur la semaine, à Gleb, artificier dans la mine, homosexuel cachant sa liaison avec le beau Nikita, mineur de fond aussi. J’ai aimé Dasha, jeune fille cherchant le passé de sa babouchka…

Lëd est un polar noir, dur, violent, brut de décoffrage mais possédant une certaine poésie dans ses personnages, cabossés, vivant dans un lieu qui n’accorde aucun répit, autant la Nature que la pollution extrême qui y règne, bossant pour une société pour qui vous n’êtes rien, dans un monde où la corruption est un sport national, obligatoire pour survivre ou juste pour s’enrichir sur le dos des plus faibles que vous.

Un roman noir de l’extrême où les crimes mystérieux ne servent qu’à dénoncer les systèmes pourris du pays, la corruption, le stalinisme, le communisme, les goulags, les mines de nickel, la pollution, la minorité des Nenets qui disparaît lentement mais sûrement, le racisme, l’homophobie (là-bas, on en meurt), la virilité poussé à son paroxysme par une société qui veut des hommes, des vrais, les horreurs de l’Histoire,…

Un superbe roman, une fois de plus. J’ai peur du suivant car je me demande dans quel pays, société, culture, l’auteur va nous emmener.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°2XX] et Le Challenge Animaux du monde 2020 chez Sharon [Lecture N°46].

Ces orages-là : Sandrine Collette

Titre : Ces orages-là

Auteur : Sandrine Collette
Édition : JC Lattès (06/01/2021)

Résumé :
C’est une maison petite et laide. Pourtant en y entrant, Clémence n’a vu que le jardin, sa profusion minuscule, un mouchoir de poche grand comme le monde.

Au fond, un bassin de pierre, dans lequel nagent quatre poissons rouges et demi. Quatre et demi, parce que le cinquième est à moitié mangé. Boursouflé, abîmé, meurtri : mais guéri. Clémence l’a regardé un long moment.

C’est un jardin où même mutilé, on peut vivre.

Clémence s’y est installée. Elle a tout abandonné derrière elle en espérant ne pas laisser de traces. Elle voudrait dresser un mur invisible entre elle et celui qu’elle a quitté, celui auquel elle échappe. Mais il est là tout le temps. Thomas. Et ses orages. Clémence n’est pas partie, elle s’est enfuie.

Clémence a trente ans lorsque, mue par l’énergie du désespoir, elle parvient à s’extraire d’une relation toxique. Trois ans pendant lesquels elle a couru après l’amour vrai, trois ans pendant lesquels elle n’a cessé de s’éteindre.

Aujourd’hui, elle vit recluse, sans amis, sans famille, sans travail, dans une petite maison fissurée dont le jardin s’apparente à une jungle.

Comment faire pour ne pas tomber et résister minute après minute à la tentation de faire marche arrière ? Sandrine Collette nous offre un roman viscéral sur l’obsession, servi par l’écriture brute et tendue qui la distingue.

Critique :
Chaque année, j’attends avec impatience le nouveau roman de Sandrine Collette. Il en est certains que je n’ai pas encore eu le temps de lire, mais ça, c’est un problème inhérent à ceux ou celles qui veulent lire plus que ce que le temps peuvent leur accorder.

Tous les romans que j’ai lu de cette auteure m’ont emportés ailleurs, certains dans des profondeurs telles que j’ai eu du mal à m’en remettre, à reprendre pied après ma lecture tant j’étais encore sous le coup des émotions fortes.

Les critiques étaient favorables pour son dernier roman, les copinautes de blog l’ont plébiscité, c’est donc l’esprit totalement heureux que j’ai ouvert ce roman.

J’entends votre silence… Ceux et celles qui me connaissent sentent déjà arriver le fameux « Mais » qui va aiguiller cette chronique vers une déception… Bien que le mot « déception » soit peut-être à expliquer parce que je ne suis pas déçue de l’auteure, elle ne me doit rien, elle écrit avant tout pour elle, comme bien des écrivains.

Ma déception est pour le fait que je suis passé à côté de ce roman introspectif qui parle de la reconstruction d’une femme (Clémence) après une relation toxique de 3 ans avec un espèce de prédateur pervers narcissique, manipulateur (Thomas), bref, le genre de mec qu’on a envie de lâcher dans une forêt et de lui envoyer les chasseurs à son cul.

Ce roman ne comporte pas d’intrigue à vraiment parler, sauf si on considère que la nouvelle adresse de Clémence doit rester un secret afin que son enfoiré de mec qui lui a fait couper tous les ponts avec ses amis, sa famille, ne la retrouve jamais.

Si je n’ai pas réussi à m’attacher à Clémence (ne me demandez pas pourquoi, je n’arrive pas moi-même à trouver ce qu’il lui a manqué dans son portrait pour que j’aie envie de l’apprécier), j’ai trouvé que l’auteure arrivait à trouver les bons mots pour décrire ce qu’il se passait dans la tête de son personnage qui tente de se construire, difficilement, en se cachant, en se demandant s’il ne serait pas plus simple de retourner chez Thomas le prédateur.

Ce roman qui ne possède quasi pas de dialogues est un roman introspectif, sorte de huis-clos entre Clémence et ses pensées, ses blessures, ses traumatismes,…

Elle a beau avoir eu le courage de prendre la fuite, elle a beau tenter de se reconstruire, c’est une femme brisée, timide, mal à l’aise, peu sûre d’elle et qui a dû mettre tous ces rêves au placard quand elle est tombée amoureuse de l’autre enfoiré que j’ai toujours envie de lancer dans un champ vide et de crier « PULL » en le désignant.

Le style de l’auteure est concis, elle va à l’essentiel, c’est sec, sans fioritures et c’est un style que j’apprécie dans ce genre de huis-clos double (huis-clos dans sa vie et dans son esprit) car sans jamais sombrer dans le pathos gratuit, l’auteure arrive à nous plonger dans la noirceur et la violence d’une relation toxique.

Oui, il ne manquait sans doute pas grand-chose pour que j’adhère à son nouveau roman et croyez-moi que ça me fait chi** à mort de ne pas y être arrivée. Je déteste passer à côté d’un roman qui ne possède pas des défauts inhérents, des fautes d’écriture, de scénario, de final loupé (il était même waw)…

Bref, ce n’est pas le roman qui est en cause dans l’affaire mais sans doute moi. Pas le bon moment ? Pas le bon état d’esprit ? On ne le saura jamais.

En attendant, je ne vais pas m’arracher les cheveux trop longtemps, c’est ainsi dans la vie d’un(e) lecteur/lectrice et puisqu’il me reste deux romans de l’auteur encore à découvrir, je sais qu’il y a bon espoir pour que je retrouve mes sensations folles en ouvrant un roman de l’auteure qui m’a plus souvent émue que déçue.

Il fallait bien une première entre nous…

Mais vous qui me lisez, ne tenez pas compte de ma bafouille et faites-vous votre propre avis sur ce roman parce que cette critique qui n’est pas que négative n’est que mon avis personnel, mon ressentit, autrement dit (comme disait une membre de Babelio que j’appréciais) : pas grand-chose !

 

La Pierre du remords – Konrad 03 : Arnaldur Indriðason

Titre : La Pierre du remords – Konrad 03

Auteur : Arnaldur Indriðason
Édition : Métailié (04/02/2021)
Édition Originale : Éric Boury
Traduction : Tregasteinn (2021)

Résumé :
Un livre impitoyable sur les regrets et le désespoir du remords. Une construction haletante et surprenante sur l’inévitabilité d’un passé qui refuse de se laisser oublier.

Troisième roman de la série Konrad, plus simenonien et mélancolique que jamais.

Une femme est assassinée chez elle. Sur son bureau, on retrouve le numéro de téléphone de Konrad, ancien policer. L’enquête révèle rapidement qu’elle l’avait contacté récemment pour lui demander de retrouver l’enfant qu’elle avait mis au monde cinquante ans plus tôt, et qu’elle avait abandonné juste après sa naissance.

Maintenant désolé de lui avoir refusé son aide, Konrad s’emploie à réparer son erreur. Il retrouve les membres d’un mouvement religieux contre l’avortement et reconstruit l’histoire d’une jeune fille violée dans le bar où elle travaillait. Il retrouve aussi un clochard équivoque, des trafiquants de drogue et même des fragments de l’histoire de la mort violente de son père.

Lorsqu’il retrouvera l’enfant, il mesurera l’ampleur de la tragédie dans laquelle son intuition et son entêtement l’ont plongé.

Dans une construction particulièrement habile et haletante, La Pierre du remords est un roman captivant et impitoyable sur la honte, le désespoir et l’intensité des remords qui reviennent nous hanter.

Critique :
Si Maigret avait été veuf, retraité et mélancolique, alors il aurait pu être Konrad car ce dernier mène ses enquêtes avec minutie, lenteur et son père littéraire, tout comme Simenon, nous dresse des portraits de petites gens avec finesse et justesse.

Konrad est un ancien policier mais tout comme on ne transforme pas un chien de chasse en chien de salon, notre ancien flic renifle toujours les pistes et devance même ses anciens collègues.

Parce qu’il avait refusé une enquête, parce que la personne qui le lui avait demandé est décédée, assassinée dans son appart durant un cambriolage qui a mal tourné (pour la victime, s’entend), Konrad veut non seulement accomplir la quête qu’il avait refusée, mais en plus trouver le coupable de ce crime crapuleux.

On ne lit pas un roman d’Arnaldur Indriðason si on veut un côté punchy, de l’action à tous les étages et la vitesse de Fast & Furious. Chez cet auteur, les enquêteurs prennent le temps, que ce soit Erlendur ou Konrad, dont je viens de faire connaissance.

Si Erlendur essayait de découvrir ce qui était arrivé à son petit frère, perdu un jour dans un blizzard, Konrad lui chercher à savoir qui a planté un couteau dans le ventre de son père. Cette histoire le hante autant qu’elle ne hantait mon Erlendur.

Entre les deux, il y a des similitudes et c’est le genre d’enquêteur comme je les aime (hormis Sherlock Holmes et Poirot, au-dessus de tout) : lents, prenant le temps de parler avec les gens, prenant le temps de chercher, de remonter les pistes patiemment.

L’auteur ne se presse pas, mais il n’endort pas son lecteur pour autant. Pendant que Konrad mène l’enquête et nous fait découvrir un peu son Islande, ses citoyens, son climat, nous avons, en flash-back, les exactions que son père a commise, aidé en cela par un complice.

La pierre des remords explore l’âme humaine, ses noirceurs, ses faiblesses, parle des questionnements sur l’au-delà, sur le spiritisme, sur ce désir de croire qui est plus fort que tout, sur la crédulité de certains et l’opportunisme des autres.

C’était ma première fois avec Konrad, n’ayant pas lu les deux précédents tomes, mais j’ai apprécié cette lecture et cette immersion dans les vies des Islandais, avec ou sans télescope mais toujours sans voyeurisme primaire.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°231].

La république des faibles : Gwenaël Bulteau

Titre : La république des faible

Auteur : Gwenaël Bulteau
Édition : La manufacture de livres (04/02/2021)

Résumé :
Le 1er janvier 1898, un chiffonnier découvre le corps d’un enfant sur les pentes de la Croix-Rousse. Très vite, on identifie un gamin des quartiers populaires que ses parents recherchaient depuis plusieurs semaines en vain.

Le commissaires Jules Soubielle est chargé de l’enquête dans ce Lyon soumis à de fortes tensions à la veille des élections. S’élèvent des voix d’un nationalisme déchainé, d’un antisémitisme exacerbé par l’affaire Dreyfus et d’un socialisme naissant.

Dans le bruissement confus de cette fin de siècle, il faudra à la police pénétrer dans l’intimité de ces ouvriers et petits commerçants, entendre la voix de leurs femmes et de leurs enfants pour révéler les failles de cette république qui clame pourtant qu’elle est là pour défendre les faibles.

Critique :
Ce polar historique qui fleure bon le roman noir, nous parle de la France d’en bas, celle qui se lève tôt, celle des sans-dents.

En un seul mot : des prolétaires de tous bords. Ceux qui triment comme des bêtes, tirent le diable par la queue, où les hommes boivent, traitent les femmes comme des moins que rien, ont la haine des Juifs, des étrangers, des Prussiens, des flics…

En commençant son histoire par la découverte du corps supplicié d’un enfant, déposé dans une décharge, l’auteur nous balance directement dans la fosse à purin avant même que l’on ait pu tester la température du bouillon de culture.

La misère noire, on va en bouffer, mais sans jamais jouer au voyeur car l’auteur a évité le pathos et le larmoyant. Oui, c’est brut de décoffrage, oui c’est glauque, oui c’est violent et c’est à se demander si on en a un pour relever l’autre, dans ce petit monde qui est aux antipodes de La petite maison dans la prairie.

L’enquête aura plusieurs ramifications, elle servira de fil conducteur à l’auteur pour nous montrer la ville de Lyon en 1898, en pleine affaire Dreyfus, à une époque où Zola et son « j’accuse » fit l’effet d’une bombe et où les gens se transformèrent en bêtes sauvages dans le but d’aller casser du juif.

Le travail historique et documentaire est énorme, mais jamais nous n’aurons l’impression que l’auteur nous déclame une leçon apprise en cours d’histoire car tous les éléments historique s’emboîtent parfaitement dans le récit, sans jamais l’alourdir, l’appesantir, ou ralentir le ryhtme.

Mesdames, ne cherchez pas vos droits dans ces pages, nous n’en avons pas, ou si peu : celui de fermer notre gueule, d’écarter les cuisses et de rester à notre place, devant les fourneaux. Je préviens les petits esprits que cela pourrait choquer et qui voudrait ensuite porter plainte contre l’auteur pour maltraitance féminine.

L’Histoire ne fut pas tendre avec nous les femmes (nous le charme), comme elle fut violente aussi pour bien d’autres personnes ! On ne va pas renier le passé ou le passer sous silence sous prétexte que certains ne veulent pas en entendre parler ou veulent nous imposer la cancel culture.

Ce que ce roman décrit et met en lumière est terrible, car à cette époque, on a de la maltraitance enfantine, féminine, ouvrière, c’est bourré d’injustices, d’inégalités sociales, d’antisémitisme, de misère crasse, de mauvaises foi et de type qui ont des relations inadéquates avec des enfants.

La République (IIIème) avait promis de protéger les faibles, mais ce sont eux qui morflent en premier. La société est bourgeoise, l’ordre est bien établit dans les classes et ceux d’en haut n’ont pas trop envie que les trublions socialistes d’en bas viennent foutre en l’air cet ordre. S’il le faut, la police et le rouleau compresseur de la Justice viendront y mettre bon ordre, dans ces agitateurs.

Un roman noir puissant, violent, sans concession, brut de décoffrage. Une belle écriture, sans fioritures et une plume trempée dans l’acide des injustices sociales. Un très bon premier roman noir.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°225].

Dehors les chiens – Les Errances de Crimson Dyke – Tome 1 : Michaël Mention

Titre : Dehors les chiens – Les Errances de Crimson Dyke – Tome 1

Auteur : Michaël Mention
Édition : 10/18 Grands détectives (18/02/2021)

Résumé :
Californie, juin 1866. Crimson Dyke, agent des services secrets, sillonne l’Ouest et traque les faux-monnayeurs pour les livrer à la justice. Tandis qu’il est de passage dans une ville, un cadavre atrocement mutilé est découvert. Crimson intervient et se heurte aux autorités locales.

Mais lorsque d’autres crimes sont commis, ce sont les superstitions et les haines qui se réveillent. Crimson décide alors d’enquêter, traqué à son tour par les shérifs véreux et les chasseurs de primes.

Sueur, misère et violence : Dehors les chiens réinvente le western avec réalisme, sans mythe ni pitié.

Critique :
Yes, un western ! Et pas écrit par n’importe qui, mais par Michaël Mention, qui, j’en aurais mis ma main à couper, allait y apporter sa touche personnelle et nous sortir un excellent roman western.

Bingo, j’ai gagné ! Non seulement le western n’est pas mort, mais l’auteur lui rend un vibrant hommage en respectant ses codes habituels mais en les cuisinant à sa sauce, ce qui donne quelque chose de consistant sans pour autant être indigeste.

D’ailleurs, il nous écrirait une romance qu’elle serait sans aucun doute magnifique et loin d’être neuneu… Parce qu’avec lui à l’écriture, on peut être sûr que la société va passer à la moulinette et que son analyse sera pointue et le diagnostic sévère.

Avec Michaël Mention, même une bête scène de rasage devient magistrale, remplie de poésie, de questionnement (avant que l’on ne comprenne qu’il s’agit d’un simple rasage). Mieux, j’ai même pensé me trouver devant une scène de sexe alors que ce n’était des ouvriers qui posaient des voies de chemin de fer…

Son personnage principal, Crimson Dyke, agent des services secrets, n’est pas bourré de gadgets comme un 007, mais chevauchant toute la journée, avec ses petites douleurs un peu partout et une odeur qui fleure bon le canasson en sueur (ça fouette !).

Heureusement, si l’auteur est doué pour décrire des ambiances au plus précis, nous donnant l’impression que nous y sommes, il est incapable encore de produire un roman en odorama. Mais je vous jure qu’il ne manque que le bruit et les odeurs pour y être.

Son western se double d’une enquête policière car 22 ans avant les crimes de Whitechapel, un assassin se prend déjà pour Jack The Ripper avant l’heure, mais au lieu d’éventrer des pauvres prostituées, il éventre des hommes. On peut dire d’eux qu’ils ont sorti leurs tripes.

Fort bien documenté, l’auteur nous balade dans cet Ouest sauvage et sans justice, ou alors, celle des plus forts ou de ceux qui tirent plus vite que les autres, qui magouillent mieux, qui tirent en traître.

Non, son Ouest n’a rien à voir avec La Petite Maison Dans La Prairie et si d’aventure une enfant chutant en courant, ce serait parce qu’elle serait poursuivie ou abattue d’une balle dans le dos. No stress, ça n’arrivera pas.

C’est un western sans concession que Mention nous sert, un western qui nous démontre que la société d’aujourd’hui et celle d’avant, ne sont pas fort différents, (les colts et les canassons en moins) et que ce qui fait tourner notre Monde faisait déjà recette dans celui des collons Américains : haine des autres, repli sur soi, violences, magouilles, corruption, femmes méprisées,…

Ces gens qui, obnubilés par l’idée d’éradiquer la menace de l’éventreur, ne réalisent même pas compte que les moyens qu’ils mettent en œuvre pour y parvenir les rendent encore plus mauvais que ledit éventreur.

Que la sauvagerie n’est pas que chez les Indiens (qu’ils considèrent comme non civilisés), mais qu’elle était présente aussi chez les colons et qu’elle n’attendait que l’étincelle pour exploser et sortir, faisant plus de dégâts que les quelques connards éventrés.

Voilà un western noir que j’ai dévoré, bouffé jusqu’à la dernière miette, avec avidité et c’est le cœur lourd, très très lourd, que je l’ai refermé, me disant que la justice, une fois de plus, ne frappait pas les vrais coupables et que, une fois de plus, les gens regardaient par le petit bout de la lorgnette.

Je me suis sentie, à la fin, comme dans un roman mettant en scène les enquêtes du commissaire Kostas Charitos et seul ceux (celles) qui les ont lues comprendront.

Merci, Michaël (je me permets) pour ce putain de roman western, mâtiné de roman noir et pour ces réflexions sur notre société pourrie. Tu as mis le doigt là où ça faisait mal.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°219] et Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur.

Thrillers polars 02

Sang Chaud : Un-Su Kim [LC avec Rachel]

Titre : Sang Chaud

Auteur : Un-Su Kim
Édition : Matin Calme (09/01/2020)
Édition Originale : Hot Blooded (2010)
Traduction : Kyung-ran Choi et et Lise Charrin

Résumé :
Huisu, homme de main pour la mafia de Busan, atteint la quarantaine avec pas mal de questions.

Jusque-là, il n’a vécu que pour les coups tordus, la prison, les exécutions, tout ça pour se retrouver dans une chambre minable, seul, avec pour horizon des nuits passées à dilapider son argent au casino. il est temps de prendre certaines résolutions… avec un solide couteau de cuisine dans son poing serré.

Critique :
♫ Parla più piano e nessuno sentirà ♪ Il nostro amore lo viviamo io e te ♫ ♪Nessuno sa la verità, Nemmeno il cielo che ci guarda da lassù. ♪

Avec la mafia, même Coréenne, il vaut mieux parla più piano (parler moins fort) e nessuno sentirà (personne n’entendra).

Si Séoul peut-être comparé à Paris, Busan pourrait être l’équivalence d’un Marseille avec son port qui est d’une importance capitale.

On a beau être au pays du matin calme, à Busan, les habitants ont le sang chaud et dans le quartier mal famé et sordide de Guam (qui n’existe pas en vrai).

Nous sommes dans les années  90. Les habitants tirant tous et toutes le diable par la queue, la prostitution et les trafics en tous genre sont légions. Ils sont bien souvent les seuls moyens de survie ou de quoi mettre un peu de beurre dans les épinards.

Pourtant, malgré les trafics, les gens sont souvent perclus de dettes et les taux d’intérêts dépassent souvent la dette en elle-même. Dès que l’on contracte une dette, on se retrouve pieds et poings liés pour la vie, impossible de s’échapper.

Oui, ce roman noir, c’est un peu la version Coréenne du Parrain : plusieurs clans règnent sur les trafics, sur les quartiers, mais la plupart des chefs n’ont pas de sang sur les mains, comme le père Sohn, le chef de Huisu. Pas parce qu’il est tendre et bon, juste parce qu’il délègue ce genre de choses à d’autres, comme Huisu.

Au début du récit, tout semble calme et paisible dans le petit monde des mafiosi coréens, on se salue, on fait des courbettes, on mange ensemble, on se tape parfois dessus, mais juste avec les poings, rarement avec des armes à feu… Mais faut jamais jurer de rien, après le soleil, la tempête peut arriver.

Ce roman noir, c’est une carte postale sombre de la Corée du Sud, l’envers du décor, les coulisses sordides des trafiquants, des jeux de pouvoir, des guerres du trône, des trahisons, des coups fourrées, de couteau à sashimi planté dans le ventre ou dans le dos.

Au départ, je me suis un peu perdue dans cet univers, j’ai mélangé les noms, j’ai un peu galéré avant de me sentir à mon aise dans ces pages. Et puis, je me suis attachée à Huisu, au père Sohn et à différents personnages.

L’auteur leur a donné du corps mais surtout une âme, des sentiments, des questions existentielles, des doutes, une conscience, des sentiments… Non, nous ne sommes pas face à des truands méchants, stéréotypés et sans nuances. Ce sont des êtres humains et ils sont soumis aux mêmes questionnements que tout le monde, à des emmerdes, à des trahisons… Ok, nous, dans les bureaux, on ne règle pas nos problèmes avec des couteaux…

Un polar noir qui a tout d’une tragédie, une tragédie qui arrive doucement, qui prend son temps pour se mettre en place car l’auteur ne se dépêche pas et pose toutes les bases de son récit, de ses personnages, de ses décors afin que l’on s’immerge en douceur dans ce monde que nous ne connaissons pas vraiment.

C’est sanglant, meurtrier, violent et sans concession. Les mafiosi, qu’ils soient italiens ou coréens, ce ne sont pas des Bisounours… Un roman à découvrir avec l’esprit bien ouvert et un petit papier afin de noter certains noms et ne pas se tromper ensuite. Une belle plongée dans le monde de la mafia du pays du matin calme.

Un polar noir qui m’a donné envie de ne plus manger QUE des poissons végétariens et plus des carnivores… Je vous laisse deviner pourquoi… Mais au moins, je salue l’esprit de recyclage des truands coréens. On n’y pense pas assez souvent.

Un grand merci à Rachel de m’avoir proposé cette LC Coréenne (on y est abonnés, aux auteurs Coréens) car cela faisait longtemps que je voulais découvrir ce roman policier dont tout le monde avait beaucoup parlé en début 2020 (la blogo). Pour connaître son avis, suivez le lien.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°216].