Département V – Tome 08 – Victime 2117 : Jussi Adler-Olsen

Titre : Département V – Tome 08 – Victime 2117

Auteur : Jussi Adler-Olsen
Édition : Albin Michel (02/01/2020)
Édition Originale : Offer 2117 (2019)
Traducteur : Caroline Berg

Résumé :
Le journal en parle comme de la « victime 2117 » : une réfugiée qui, comme les deux mille cent seize autres qui l’ont précédée cette année, a péri en Méditerranée dans sa tentative désespérée de rejoindre l’Europe.

Mais pour Assad, qui œuvre dans l’ombre du Département V de Copenhague depuis dix ans, cette mort est loin d’être anonyme. Elle le relie à son passé et fait resurgir de douloureux souvenirs.

Il est temps pour lui d’en finir avec les secrets et de révéler à Carl Mørck et à son équipe d’où il vient et qui il est. Au risque d’entraîner le Département V dans l’œil du cyclone.

Qui est Assad ? Victime 2117 est la réponse. Cette enquête est son histoire.

Critique :
Enfin, nous allions tout savoir sur la passé de Assad, le personnage le plus pittoresque et le plus énigmatique de la littérature policière nordique (et de la littérature policière tout court).

Alors oui, je voulais savoir et au plus vite ! Mais j’avais aussi la trouille…

Est-ce qu’après nous avoir appris son histoire, notre Assad nous sortirait encore des proverbes avec des chameaux ???

Le mystère est enfin levé et je n’ai été surprise qu’à moitié.

Malgré tout, j’ai souffert avec Assad pendant qu’il nous racontait sa vie, avec pudeur, avec émotions et en sensibilité. Bouleversant. Oublions les Bisounours, vous voulez bien.

J’apprécie les policiers qui sont réalistes mais aussi qui prennent leur ancrage dans l’Histoire glauque d’un pays ou d’un fait de société contemporain. Les migrants en sont un. Le terrorisme aussi, hélas.

L’auteur a pris soin d’en parler sans faire gîter la barque plus à bâbord qu’à tribord et, sans trop s’épancher sur le problème, a réussi à faire passer son message. Pas de morale à deux balles, pas d’épanchements inutiles, pas de blablas pour ne rien dire, avec Adler-Olsen, c’est clair, net, concis. Emballé c’est pesé.

Le Département V, pour moi, c’est une équipe que j’apprécie, que je retrouve toujours avec bonheur, dont j’aime les différents membres et retrouver Rose fut une douleur (elle avait tout de même trinqué dans le tome précédent) tout en étant un plaisir puisqu’une éclosion est toujours possible, avec elle.

Alternant plusieurs affaires qui vont s’entremêler tout en étant différentes, l’auteur jongle avec ses personnages, qu’il a toujours pris soin d’étoffer et de faire évoluer, les différents pays et les différentes enquêtes, le tout avec un art consommé car la chronologie n’en souffre pas, le rythme du récit non plus.

Une fois qu’on a ouvert le roman, on a du mal à le lâcher, on se dit « encore un chapitre » car on veut tout savoir sur notre Assad, on voudrait aussi savoir comment les policiers vont arriver à résoudre son affaire, qui a des ramifications internationales.

Une fois de plus, Jussi Adler-Olsen ne se contente pas de nous écrire une simple enquête policière mais il va plus loin. Il fait partie de ces auteurs pour qui la littérature policière n’est pas qu’un simple whodunit et qui insère dans leurs enquêtes des faits de sociétés ou de l’Histoire, donnant à ses romans une autre dimension, une saveur particulière, un goût de reviens-y (et de réalisme, toujours).

Oui, la littérature nordique a encore de beaux jours devant elle car elle possède de grands auteurs qui ne se contentent pas de dormir sur leurs lauriers mais qui, à chaque fois, relancent la machine du succès en proposant des personnages bien travaillés, profonds, attachants, des scénarios qui tiennent le route tout en explorant les travers des sociétés contemporaines avec humour mâtiné de cynisme.

Un grand cru de plus pour l’auteur et je vais me jeter sur le suivant, dès qu’il sera paru (2021, sans doute, sinon, 2022). Faudra que l’auteur se sorte les fesses de ses mains (les lecteurs comprendront) pour rester à la hauteur de ce qu’il nous a toujours servi.

Heureusement que le chameau est patient devant la fontaine qui se remplit doucement…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°XXX.

Art Keller – Tome 02 – Cartel : Don Winslow

Titre : Art Keller – Tome 02 – Cartel

Auteur : Don Winslow
Édition : Seuil (08/09/2016) / Points (04/01/2018)
Édition Originale : The Cartel (2015)
Traducteur : Jean Esch

Résumé :
Dix ans après La Griffe du chien, Don Winslow revient avec un livre encore plus fort sur la montée en puissance des narco-empires.

2004. Adan Barrera, incarnation romanesque d’El Chapo, ronge son frein dans une prison fédérale de Californie, tandis qu’Art Keller, l’ex-agent de la DEA qui a causé sa chute, veille sur les abeilles dans un monastère.

Quand Barrera s’échappe, reprend les affaires en main et met la tête de Keller à prix, la CIA et les Mexicains sortent l’Américain de sa retraite : lui seul connaît intimement le fugitif.

La guerre de la drogue reprend de plus belle entre les différentes organisations, brillamment orchestrée par Barrera qui tire toutes les ficelles : la police, l’armée et jusqu’aux plus hauts fonctionnaires mexicains sont à sa solde.

Alors que la lutte pour le contrôle de tous les cartels fait rage, avec une violence inouïe, Art Keller s’emploie à abattre son ennemi de toujours.

Jusqu’où ira cette vendetta ?

Critique :
Je sens que le syndicat d’initiative du Mexique ne va pas afficher ce roman dans sa vitrine car il a dû faire fuir les touristes qui voulaient visiter les régions du Sonora, du Sinaloa, les villes de Ciudad Juarez, de Nuevo Laredo…

Maintenant, si vous êtes un narcotrafiquant… Libre à vous d’aller vous promener dans les rues, tant que le loup n’y est pas… Si les loups Barrera ou Ochoa y étaient, ils vous mangeraient ♫

Voilà un roman qui vous scotche les mains au papier, qui vous les rend moite, qui vous fait déglutir difficilement, vous tord les tripes et vous donne parfois envie de rendre le repas.

Réaliste, terriblement réaliste, horriblement réaliste. J’ai arrêté de compter les morts, comme les gens des villes qui, devant toute cette débauche de cadavres, les enjambaient sans y faire attention.

C’est incroyable, se dit-il, cette capacité qu’à l’être humain, ce besoin peut-être, d’instaurer un sentiment de normalité dans les conditions les plus anormales. Des gens vivent dans une zone de guerre, dans un état de menace permanente, et pourtant, ils continuent à faire les petits gestes quotidiens qui constituent une vie normale.

Ça jette un froid, la banalisation de la mort telle que celle décrite dans le roman. Apparemment, on s’habitue à tout, même aux assassinats de masse et aux corps jonchant les rues. Tant que ce n’est pas le sien ou un proche, on banalise et on avance, le dos courbé pour ne pas se faire avoir aussi.

Il contemple les corps dépiautés – manière choisie par Adán Barrera pour annoncer son retour à Nuevo Laredo – en songeant qu’il devrait être plus affecté. Des années plus tôt, son coeur s’était brisé devant le spectacle de dix-neuf corps, et aujourd’hui, il ne ressent rien. Des années plus tôt, il pensait ne jamais voir un spectacle plus atroce que le massacre à la mitrailleuse de dix-neuf hommes, femmes et enfants. Eh bien, il avait tort.

879 pages de noirceur sans nom, ça pourrait paraître indigeste mais ça ne l’est jamais, même si, pour votre santé mentale et votre petit cœur, des pauses lectures des « Aventures de Oui-Oui » sont recommandées…

On peut vraiment résumer ce roman noir par « Le guerre et paix au pays des cartels », car comme toutes les guerres, ça commence par des territoires que l’on veut garder, agrandir, conquérir et par des jeux d’alliances subtils car il s’agit de ne pas jouer le mauvais cartel… Votre vie en dépend.

N’oubliez jamais que les amis du matin peuvent ne plus l’être à midi, que votre cousin peut vous la mettre profond (la dague dans le dos), que votre femme/maîtresse peut aussi vous donner à l’ennemi.

À se demander d’ailleurs pourquoi tout le monde veut faire narcotrafiquant car on n’y fait jamais de vieux os et on a beau être plus riche que Crésus, on vit comme un réfugié, changeant de planque régulièrement, se méfiant de tout le monde, regardant toujours derrière son épaule.

Une fois de plus, avec Winslow, les personnages ne sont ni tout à fait blanc, ni tout à fait noir, ni même tout à fait gris…

Barrera, le patrón, semble correct, niveau narco : il ne tue pas les femmes, ne les viole pas, fait son trafic de drogue sans toucher aux civils. Sympa, le mec, non ? Oui, mais, dans « La griffe du chien« , il a balancé deux gosses du haut d’un pont après avoir tué leur mère. Et pas que ça…

Le chef des Zetas n’a pas de principes, c’est un salopard de la pire espèce mais il n’est pas le seul coupable, d’autres le sont aussi, dont les États-Unis… Eux non plus ne sortent pas grandis de ce roman, ils ont été rhabillé pour tous les hivers.

Quant au Mexique, ses habitants de lamentent qu’il ne soit plus connu que pour les cartels de la drogue et les massacres que pour ses monuments, ses places, son Histoire et que les « célébrités » ne soient plus les écrivains, les acteurs, les producteurs maisles narcos et des tueurs psychopathes dont l’unique contribution à la culture sont des narcocorridas chantées par des flagorneurs sans talents.

Lorsque l’on mange à la table du diable, il faut une grande cuillère et si Art Keller veut arriver à ses fins, la fin justifiera les moyens et il ira s’asseoir à la table car il n’a rien d’un Monsieur Propre, lui aussi a un portrait nuancé, mais réaliste, comme tous les autres.

Quand la secrétaire annonce à Tim Taylor qu’un certain Art Keller souhaite le voir, la nouvelle provoque l’enthousiasme réservé généralement à une coloscopie.

D’ailleurs, on ne peut s’empêcher d’apprécier Keller, même s’il se salit les mains d’une manière qu’il ne voulait sans doute pas. Parfois, pour obtenir une chose, il faut fermer les yeux sur d’autres choses, peu reluisantes. La fin justifie les moyens.

De la corruption, de la corruption, et encore ce la corruption… C’est ce qui fait tourner le monde, tout le monde ayant un prix et même si vous en voulez pas tremper dans la corruption, quelques menaces et tout de suite, le ton change. Vous acceptez ou vous mourez. Ou un de vos proches mourra.

Audiard le disait déjà : Dans les situations critiques, quand on parle avec un calibre bien en pogne, personne ne conteste plus. Y’a des statistiques là-dessus.

J’ai eu mal pour ce pauvre journaliste Pablo Mora, victime d’un dilemme insoluble, j’ai eu mal pour toutes ces petites gens, pris entre deux feux, sans avoir eu le choix, et qui se font assassiner pour leur appartenance à un cartel ou l’autre, même s’ils n’avaient pas choisi mais avaient subi.

Un roman noir qui ressemble à une enquête grandeur nature sur le monde des cartels, sur leur manière d’agir, de faire, de corrompre tout le monde. Un roman violent, très violent où les morts sont plus nombreux que dans GOT.

Un roman sur tout ces sans-noms qui sont morts dans l’indifférence de tous car ils étaient Mexicains. Un roman qui fait mal au bide, qui donne des sueurs froides, qui vous donne envie de remercier le ciel ou qui que soit de vous avoir faire naître en Belgique ou en France et pas dans une région infestée par les cartels.

Un roman noir qui coupe le souffle, un roman noir sur la vengeance, sur la conquête d’un trône fait de poudre blanche ou de cristaux bleus, sur les coups bas, les assassinats, les découpages d’êtres humains, le muselage de la presse et autres joyeusetés.

Don Winslow était attendu au tournant pour ce deuxième tome et il m’a semblé encore plus brillant que le premier. Son ton est toujours cynique, sans emphase, piquant et sans illusions aucune.

Toutes ces vérités assénées à coup de matraque, de flingue, tout ce que l’on nous cache, tout ce dont on ne nous parle pas aux J.T, tout se dont on se fout puisque nous ne nous sentons pas concerné. Toutes nos croyances sur la drogue et le monde qui l’entoure, sur la guerre contre les cartels qui n’en est pas une et toutes ces armes qu’on leur a fourni en pensant les combattre.

Vous êtes coupables de meurtres, vous êtes coupables de tortures, vous êtes coupables de viols, d’enlèvements, d’esclavagisme et d’oppression, mais surtout, j’affirme que vous êtes coupables d’indifférence. Vous ne voyez pas les gens que vous écrasez sous votre talon. Vous ne voyez pas leur souffrance, vous n’entendez pas leurs cris, ils sont sans voix et invisibles à vos yeux, ce sont les victimes de cette guerre que vous perpétuez pour demeurer au-dessus d’eux. Ce n’est pas une guerre contre la drogue. C’est une guerre contre les pauvres.

Vous qui entrez dans ce roman, abandonnez toutes illusions. Mais bon sang, quel pied littéraire, quel rail de coke !

Certains lieux sont habités par l’horreur, elle s’infiltre dans les murs, elle envahit l’atmosphère, et son odeur vous suit après votre départ, comme si elle voulait entrer par les pores de votre peau, jusque dans votre sang, votre cœur.
Le mal à l’état pur.
Le mal au-delà de tout espoir de rédemption.

Pour ma première lecture de 2020, j’ai choisi un pavé qui a été lourd à porter, tant il est obscur, sans lumière, sans possibilité de happy end.

Un coup de poing dans ma gueule, dans mon ventre, une lecture dérangeante, mais addictive et éclairante. Là, on a déjà mis la barre très haute et il se retrouvera dans mes livres qui comptent pour l’année 2020.

Le Mexique est devenu un gigantesque abattoir. Et tout ça pour quoi ? Pour que les Nord-Américains puissent se défoncer.
De l’autre côté du pont se trouve le marché gigantesque, l’insatiable machine à consommer qui fait naître la violence ici. Les Américains fument l’herbe, sniffent la coke, s’injectent l’héroïne, s’enfilent de la meth, et ensuite ils ont le culot de pointer le doigt vers le sud, avec mépris, en parlant du « problème de la drogue et de la corruption au Mexique ».
Mais la drogue n’est plus le problème du Mexique, se dit Pablo, c’est devenu le problème de l’Amérique du Nord.
Quant à la corruption, qui est le plus corrompu ? Le vendeur ou l’acheteur ? Et quel degré de corruption doit atteindre une société pour que sa population éprouve le besoin de se défoncer afin d’échapper à la réalité, au sang versé, et aux souffrances endurées par ses voisins ?

Enlevez la foi à un fidèle, la croyance à un croyant, qu’obtenez-vous ? Le plus acharné des ennemis.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°141.

De bonnes raisons de mourir : Morgan Audic

Titre : De bonnes raisons de mourir

Auteur : Morgan Audic
Édition : Albin Michel (02/05/2019)

Résumé :
Un cadavre atrocement mutilé suspendu à la façade d’un bâtiment. Une ancienne ville soviétique envoûtante et terrifiante. Deux enquêteurs, aux motivations divergentes, face à un tueur fou qui signe ses crimes d’une hirondelle empaillée.

Et l’ombre d’un double meurtre perpétré en 1986, la nuit où la centrale de Tchernobyl a explosé…

Morgan Audic signe un thriller époustouflant dans une Ukraine disloquée où se mêlent conflits armés, effondrement économique et revendications écologiques.

Critique :
J’aurais peut-être dû relire le résumé avant de commencer le roman, moi… Nous sommes à Pripiat…

Pripiat ? Ce nom éveille un écho en moi…

Tout à coup, les sirènes d’alerte retentissent dans mon crâne : je suis dans la ville fantôme, à quelques kilomètres de la centrale nucléaire de Tchernobyl et je n’ai pas de compteur Geiger avec moi, ni aucune protection.

Irradiée j’ai été.

Ce thriller m’a irradié, en effet. Un thriller qui mélange allègrement le roman policier, le roman d’action, d’espionnage, de roman noir, d’écologie, de guerre civile, de conflits entre peuple frères et de folie Humaine.

La recette est excellente, imparable, on dévore le roman même si, parfois, devant certains comportements, on a envie de vomir.

M’emmener en Russie dans un roman, c’est déjà me conquérir une fois, mais me faire passer la frontière Ukrainienne pour me déposer en zone d’exclusion, me parler un peu de politique, de conditions sociales, de l’ex-URSS et de l’accident d’avril 1986, c’est m’offrir des pralines délicates sur un plateau en or massif. Je me suis régalée.

Ne me demandez pas ce que je faisais le 26 avril, nuit de la catastrophe, je n’en ai plus aucun souvenir ! Trop jeune pour m’en souvenir et sans doute plus intéressée par les dessins animés que l’actualité, même brûlante.

L’auteur a mis les petits plats dans les grands, a soigné ses personnages, a soigné sa mise en scène, a soigné les décors à tel point que j’avais l’impression d’être à Pripiat, ce qui m’a fait flipper grave quand même.

D’ailleurs, j’ose le dire, durant toute ma lecture, j’ai flippé, mes tripes se sont serrées, j’ai eu mal au coeur, même si j’ai pris mon pied littéraire. Hélas, tout n’est pas que fiction et penser à quoi nous avons échappé alors que d’autres n’avaient pas d’échappatoires ou n’ont même pas survécu, ça fait froid dans le dos.

La plume est caustique, amère, le constat est sans fard, non maquillé et tout en suivant les enquêtes d’Alexandre Rybalko et de Melnyk, l’auteur nous dresse un portrait au vitriol de la Russie et de l’ex-URSS. Pas en mettant en cause le pays ou ses habitants (bien que certains…), mais ses différents dirigeants qui se sont succédé et qui ont foutu la vérole à tous les niveaux.

Anybref, la plume de l’auteur sait très bien vous expliquer les petits travers de l’Homme, les corruptions, les magouilles, les secrets bien gardés, les bassesses et tout ça tourne toujours autour du pouvoir et surtout de l’argent.

Glaçant… Oui, le roman est glaçant, tout en étant magnifique. Rien ne nous est épargné et l’auteur à l’art et la manière de nous faire comprendre la noirceur humaine, même si on la connait déjà.

Un thriller roman noir dur, froid, âpre, intelligent et des plus instructifs. Le dosage entre la politique, la psychologie, l’écologie, l’enquête, la corruption, le passé et le présent est savamment dosé et aucun ingrédients ne prend le dessus sur les autres.

En fait, c’est plus qu’un simple thriller, plus qu’un simple polar, plus qu’un simple roman noir, plus qu’un roman historique. C’est tout ça à la fois et c’est bien plus encore.

Sortez vos compteurs Geiger et aventurez-vous dans la zone d’exclusion en retenant votre souffle afin de ne pas soulever trop de poussières radioactives…

Avec amertume, il se dit que le monde se souvenait de dictateurs, de joueurs de foot brésiliens et d’artistes peignant des carrés blancs sur fond blanc, mais que personne ne pouvait donner le nom d’un seul de ces hommes qui avaient sauvé l’Europe d’un cataclysme nucléaire sans précédent. Qui connaissait Alexeï Ananenko, Valeri Bespalov et Boris Baranov ? Qui savaient qu’ils s’étaient portés volontaires pour plonger dans le bassin inondé sous le réacteur 4, pour activer ses pompes et le vider de son eau avant que le cœur en fusion ne l’atteigne ? Qui savait que si le magna d’uranium et de graphite s’était déversé dans le bassin, il se serait produit une explosion de plusieurs mégatonnes qui auraient rendu inhabitable une bonne partie de l’Europe ? Qui le savait ?

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°133.

Une bête au paradis : Cécile Coulon

Titre : Une bête au paradis

Auteur : Cécile Coulon
Édition : L’Iconoclaste (27/08/2019)

Résumé :
La vie d’Émilienne, c’est le Paradis. Cette ferme isolée au bout d’un chemin de terre. C’est là qu’elle élève seule, avec pour uniques ressources son courage et sa terre, ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel.

Les saisons défilent, les petits grandissent. Jusqu’à ce que l’adolescence arrive, et, avec elle, le premier amour de Blanche, celui qui ravage tout sur son passage.

Il s’appelle Alexandre.

Leur couple se forge. Mais devenus adultes, la passion que Blanche voue au travail de la ferme, à la terre, à la nature, la contraint, la corsète, la domine.

Quand Alexandre, dévoré par l’ambition, veut partir, attiré par la ville, alors, leurs deux mondes se fracassent.

Critique :
La terre, c’est fort, c’est puissant, c’est dur, âpre, doux, c’est vivant…

Tout comme ce roman qui nous parle de la terre,d’une telle manière qu’il m’a touché une corde sensible avant faire bouger les autres.

La terre, je la connais. La ruralité aussi. La dure vie d’agriculteurs, je l’ai vue avec mes grands-parents, même si pour moi, étant gamine, ça ne me semblait pas si dur que ça.

On est naïf quand on est jeune, on ne voit que le bon côté des choses : un terrain de jeu immense.

Mais on a pas vu la somme de travail en amont, de privations, de sueur, qu’il a fallu pour obtenir ce patrimoine, grappillant l’argent petit à petit, s’endettant et ne sachant pas si oui ou non, il y aura une issue favorable.

Anybref, la terre, j’en ai entendu parler toute ma vie par les Anciens et je sais combien on peut s’y attacher, combien elle est remplie d’histoire, d’anecdotes, de sueur.

On la connait par cœur, cette terre, on sait où se trouvent les pièges, les trous, les meilleurs morceaux, les plus ensoleillés, les plus froids, où l’herbe est la plus verte…

Et je sais aussi qu’elle peut déclencher des rages infernales quand d’autres veulent se l’approprier. Sa terre, on y attaché, c’est viscéral.

Les personnages de ce roman, c’étaient comme retrouver des gens de ma famille, surtout la patriarche, Émilienne, qui m’a fait penser à une grande-tante.

Toujours sur le pont avant tout le monde, bossant sans jamais s’arrêter, s’occupant de sa famille, de son ménage, ne ménageant jamais sa peine. Dure au mal, dur à la peine, un roc inébranlable, dure avec ses enfants mais tendre avec ceux des autres.

Moi, ce roman m’a parlé directement au cœur. J’ai fait un bon dans le temps et je me suis retrouvée attablée en terrain connu. Le récit, il m’a collé au basques comme de la terre argileuse après une averse et j’en ai encore sur mes godasses tant il m’a pénétré.

L’histoire est conventionnelle au possible, mais c’est dans la manière de la conter que se trouve tout le sel.

Commençant par la fin qui nous laisse entrevoir une tragédie, le roman revient ensuite sur la jeunesse des protagonistes, Blanche et Gabriel, alternant les points-de-vue de plusieurs personnages, afin de nous offrir une large palette d’émotions brutes, telle une terre en friche que l’on va passer inlassablement afin de la travailler, de l’assouplir, de la réveiller.

Ce roman rural, c’est un mélange de tragédie grecque, de drame contemporain, un huis clos, la rencontre entre deux monde que tout oppose, la rencontre entre deux jeunes que tout va réunir avant de les opposer, deux personnes qui s’aimes mais dont l’une va exploser, d’une vie de privations, d’une ferme nommée Paradis qui est aussi un enfer…

C’est l’histoire d’une passion qui va tout brûler sur son passage, tout dévaster, oui, comme un ouragan (si vous chantez, c’est voulu).  L’histoire de trahisons, de vengeance, de rage, d’amour, de crime, de renoncement de soi, de peines à l’âme, de peines de cœur.

D’ailleurs, on ne s’y trompe pas, chaque chapitre porte le nom d’un verbe tels que grandir, venger, surgir, mordre, vivre, faire mal, protéger, construire… Tout un programme.

Entre une histoire (un roman) et son lecteur, il y a une rencontre ou pas. Avec certains, la rencontre n’a pas eu lieu car nous n’étions pas au même moment au même endroit, mais ici, le rendez-vous fut marquant, m’atteignant en plein cœur.

Ces émotions ressenties, elles ne seront pas les mêmes chez tout le monde. Chez moi, ce furent des émotions puissantes, de celles qui vous laissent dévasté et vous font vous endormir avec un sourire, triste mais heureux aussi.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°132.

UnPur : Isabelle Desesquelles

Titre : UnPur

Auteur : Isabelle Desesquelles
Édition : Belfond (22/08/2019)

Résumé :
Benjaminquejetaime et Julienquejetaime. Les noms que leur a donnés leur mère, Clarice. Dans les ruelles de Paris, ils forment une famille tournesol aux visages orientés vers le bonheur. Seulement, le destin va en décider autrement.

Quand un inconnu pose les yeux sur deux enfants en se demandant lequel il va choisir. Et tout leur enlever.

Quarante ans plus tard s’ouvre le procès d’un monstre qui n’est pas sur le banc des accusés mais dans la tête de chacun. C’est sa victime que l’on juge.

Quand l’enfance nous est arrachée, quel humain cela fait-il de nous ?

De l’Italie – Bari et Venise – au Yucatán – sa mer turquoise et les rites ancestraux maya – se déploie l’histoire d’un être dont on ne saura jusqu’à la fin s’il est un pur.

Isabelle Desesquelles explore l’absolu de l’enfance, avec ses premières et surtout ses dernières fois, qu’à toute force on voudrait retrouver.

À sa manière frontale, l’auteur éclaire l’indicible. Roman de l’inavouable et dissection d’un tabou, UnPur bouscule, interroge, il envoûte et tire le fil de ce que l’on redoute le plus.

Critique :
J’aurais aimé rejoindre les avis enchanté de mes collègues de blogueurs, Lord Amnezik et Yvan, mais ce sera celui de Nathalie : la forme de la narration a tout foutu en l’air et m’a empêché de m’accrocher tout à fait à l’histoire.

Déjà, nous abordions deux sujets que je n’affectionne pas trop : l’enlèvement d’un enfant et la pédophilie.

Pourquoi le lire, alors, me direz-vous ? Parce que les retours étaient excellents et qu’il faut de temps en temps affronter les sujets que l’on évite en littérature.

Jamais facile de trouver le ton juste pour parler de ces horreurs et là, il faut souligner que l’auteure a su trouver les mots justes en utilisant des métaphores qui étaient encore plus percutantes que les mots réels. Là, mes tripes se sont serrées.

L’auteure n’épargne pas ses personnages, notamment notre jeune garçon enlevé qui semble souffrir du syndrome de Stockholm pour son ravisseur et j’avoue que c’est toujours dérangeant de lire ce genre de chose.

Oui, le livre est dérangeant, glauque aussi, la violence est présente, normal, vu les sujets traités, nous ne sommes pas au pays de Petzi.

Là où le bât a blessé, c’est dans la manière de narrer cette histoire.

L’utilisation d’une confession faite par Benjamin était une bonne idée, mais j’ai trouvé que le ton de la narration était froid, distant, sorte de mélange d’imagination débordante, de flou artistique, de sujet atteint psychologiquement (il serait difficile d’en ressortir sans séquelles psychiques) et inventant une réalité alternée, le tout baignant dans une réalité sordide.

Anybref, jamais je n’ai réussi à accrocher au récit tout à fait et ma compassion en a pris un coup puisqu’il me manquait des émotions brutes.

Sans les émotions au rendez-vous, hormis celle du dégoût des pédophiles et des enlèvements, cela a rendu ma lecture encore plus difficile puisque ce ton distant, comme si Benjamin racontait un récit onirique sur ce que fut sa vie après son évasion, a foutu toute ma lecture en l’air.

De plus, il me reste des interrogations à la fin de ma lecture et entre nous, j’aime mieux ne pas avoir la réponse car si elle était positive, ça retirait le crédit que j’ai encore pour Benjamin.

Mon seul autre point positif sera pour le final qui est horrible, brutal, violent et qui clôt le roman d’une manière magistrale.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°XXX.

Mon territoire : Tess Sharpe

Titre : Mon territoire

Auteur : Tess Sharpe
Édition : Sonatine Thriller/Policier (29/08/2019)
Édition Originale : Barbed Wire Heart (2018)
Traducteur : Héloïse Esquié

Résumé :
À 8 ans, Harley McKenna a assisté à la mort violente de sa mère. Au même âge, elle a vu son père, Duke, tuer un homme. Rien de très étonnant de la part de ce baron de la drogue, connu dans tout le nord de la Californie pour sa brutalité, qui élève sa fille pour qu’elle lui succède.

Adolescente, Harley s’occupe du Ruby, un foyer pour femmes en détresse installé dans un motel, fondé des années plus tôt par sa mère. Victimes de violence conjugale, d’addictions diverses, filles-mères, toutes s’y sentent en sécurité, protégées par le nom et la réputation des McKenna.

Mais le jour où une des pensionnaires du Ruby disparaît, Harley, en passe de reprendre les rênes de l’empire familial, décide de faire les choses à sa manière, même si elle doit, pour cela, quitter le chemin qu’on a tracé pour elle.

Critique :
Cette histoire comment un peu comme celle des rivaux de Painful Gulch (Lucky Luke) avec les O’Hara d’un côté et les O’Timmins de l’autre.

Entre ces deux familles, c’est la guerre ouverte.

Comme entre les McKenna et les Springfield, l’humour de René Goscinny en moins, bien entendu. Et sans Lucky Luke aussi…

Au milieu du territoire des McKenna coule une rivière qui la sépare de la famille Springfield, l’ennemi héréditaire. Même si pour le moment, une trêve semble être respectée…

Et les trêves sont faites pour être rompues !

Quelle puissance, dans ces pages… Comparable à la puissance d’un labo de meth qui explose : tu entends le bruit, le grondement et la boule de feu te plaque au sol, ravageant tout sur son passage. Voilà le genre d’émotions que je recherche dans une lecture et là, j’ai eu la dose recherchée.

Certains avaient comparé Harley, la fille de Duke, à Turtle (My absolute darling) mais pour moi, toutes les deux sont distinctes car le père de Harley, même s’il lui enseigne l’école de la vie de trafiquant, jamais il ne lève la main sur elle et jamais il n’abuse d’elle.

La violence est présente, bien entendu, mais elle est acceptable dans la mesure où nous nous trouvons face à un roman noir nous parlant d’un baron de la drogue dans le North County, sorte de trou du cul de l’Amérique où des suprémacistes Blancs se tatouent le chiffre 88 sur le cou et autres svastika un peu partout…

Pourtant, ce ne sera pas la violence des hommes que je retiendrai de ce roman, mais les émotions fortes qu’il m’a procuré, notamment avec le personnage de Harley, que j’ai aimé dès la première page.

Oui, j’ai aimé sa manière d’être, alternant d’un côté celui d’une fille qui sait se battre, qui n’a peur de rien et de l’autre la fille qui aide les femmes battues à s’en sortir. Deux faces d’une même pièce, tout comme son père, Duke.

L’auteur a mis en scène une héroïne qui nous marquera durablement car sous ses dehors de Tom Raider, elle est humaine. Et c’est aussi une véritable stratège, une petite Napoléon du crime qui n’a pas envie de connaître un Waterloo mais des Austerlitz.

Taclant fortement les hommes qui battent les femmes et les néonazis de tous poils, l’auteur a rendu son récit encore plus addictif en alternant les chapitres au présent et ceux du passé, où Harley nous racontera sa vie, ses premières fois, le tout dans le désordre, mais sans que cela rende le récit opaque.

Que du contraire, le récit est lisible, compréhensible et foutrement addictif. On dévore les chapitres comme si on avait toute la troupe des Sons Of Jefferson à son cul, comme si le manque risquait de se faire sentir si on déposait le roman sur la table.

Un roman noir époustouflant, violent, mais sans exagération, où, pour marquer son territoire, une fille va devoir se retrousser les manches puisque, contrairement aux mâles qui la sous-estiment, elle ne sait pas pisser debout.

Harley n’a peut-être un pénis entre les jambes, mais elle a un cerveau, elle sait l’utiliser et mieux, utiliser les faiblesses des autres, leurs points faibles et comme c’est une pisseuse, les mâles ne se méfient pas d’elle…

La barre a été placée très haute et pour la dépasser ou, du moins, l’égaler, l’auteure va devoir se retrousser les manches si elle ne veut pas décevoir son public pour son prochain roman.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°102.

PAZ : Caryl Férey

Titre : PAZ

Auteur : Caryl Férey
Édition : Gallimard Série noire (03/10/2019)

Résumé :
Un vieux requin de la politique.
Un ancien officier des forces spéciales désormais chef de la police de Bogotá.
Un combattant des FARC qui a déposé les armes.
Un père, deux fils, une tragédie familiale sur fond de guérilla colombienne.

Critique :
Voyager avec Air Férey n’est pas sans risques…

Les parachutes ne sont pas compris dans le billet et durant tout le voyage mouvementé, on encaisse des G à hautes doses à tel point qu’on se demande si on reviendra vivant ou, au mieux, que l’on reviendra totalement disloqué

[Pour info, l’unité G (gravité), est une unité d’accélération correspondant approximativement à l’accélération de la pesanteur à la surface de la Terre].

Pourtant, j’y reviens toujours, à cet auteur…

Oh, je l’avais laissé un peu sur le côté ces derniers temps, mais pas parce que je n’aimais plus ses romans, juste parce que j’avais peur de repartir dans une spirale infernale et de m’en prendre, une fois de plus, plein la gueule, les tripes, le cœur, le plexus.

Généralement, après lecture d’un de ses romans, j’ai besoin de relire quelques « Martine » ou autre « Oui-Oui » pour remettre mon palpitant et mon cerveau à la normale.

Caryl Férey ne nous écrit pas un roman banal, il va au fond des choses, il est allé sur des terrains (et c’est risqué) où vous et moi n’irons jamais, il se documente et régurgite le tout dans des romans Noirs, profonds, qui ne vous laissent jamais indifférents et qui, surtout, instruisent sans vous donner l’impression que vous suivez un cours magistral sur l’Histoire du pays.

Et l’Histoire de la Colombie, ce n’est pas celle des Bisounours. Vous me direz que c’est pour tous les pays du Monde, mais j’ai comme l’impression que la Colombie a morflé plus que certains et qu’elle se situe dans le groupe de tête des pays aux Histoires les plus sanglantes.

Alors oui, c’est violent ! Autant le savoir avant de commencer qu’on ne va pas aller prendre le goûter chez Petzi. Le roman de Caryl est réaliste, donc, vous qui ouvrez ce roman, oubliez toute espérance.

Ici, on nous parle de meurtres sanglants, comme au temps de Violencia (période de guerre civile qui dura de 1948 à 19601 et provoqua la mort de 200.000 à 300.000 Colombiens, et la migration forcée, notamment vers les centres urbains, de plus de deux millions d’autres), des cartels de drogues, des FARC, de la corruption, de ce que les habitants ont endurés et endurent toujours.

La violence est-elle trop présente ? Je vous dirai que « oui mais non » car dans les notes de fin d’ouvrage, l’auteur nous avoue avoir édulcoré certaines choses et on ne pourrait pas écrire un roman réaliste sur la Colombie sans mettre en scène une partie de cette violence. Sauf si c’est le Guide du Routard que vous voulez lire.

Oui, j’en ai pris plein ma gueule, oui j’ai souffert avec ses habitants, avec les jeunes filles mineures et j’ai morflé avec les personnages qui ne sont jamais épargnés dans les romans de Férey.

Si la journaliste Diana, si Flora la formatrice auprès des ex-FARC et si Angel avaient toute ma sympathie, Lautaro le flic testostéroné n’avait reçu que mon mépris avant que l’auteur ne nous parle de la jeunesse de ce flic brutal et ne fasse pencher la balance vers l’empathie. C’est ça aussi le double effet Caryl Férey : arriver à te faire aimer un espèce de salopard froid et résolvant la violence par la violence.

Caryl Férey n’est pas un auteur qui écrit ses romans avec de l’encre ou avec un PC, non, il les écrit avec ses tripes, la plume trempée dans son sang, sa sueur et il te balance ça dans la gueule, sans précautions aucune, parce que tout compte fait, c’est une réalité que nous ne voulons pas voir…

Se plaçant du côté des opprimés, des laissés-pour-compte, des petites gens, des politiciens, l’auteur nous assène des Vérités dérangeantes comme autant de coups de poings sur un ring où les règles du marquis de Queensberry ne prévalent pas car on frappe sous la ceinture et en traître.

C’est violent, oui, c’est réaliste, c’est Noir, sombre, sans une once de lumière, ça pue la corruption à tous les étages, la poudre blanche, la coca, les armes à feu, la poudre, le sang, la sueur, les règlements de compte et les histoires de famille bien sordides.

J’aime bien quand Caryl Férey me tape dessus à coup de roman Noir…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°98.

Mathilde Sénéchal – Tome 2 – Vaste comme la nuit : Eléna Piacentini

Titre : Mathilde Sénéchal – Tome 2 – Vaste comme la nuit

Auteur : Eléna Piacentini
Édition : Fleuve Noir (22/08/2019)

Résumé :
« Des habitants qui ont avalé leur langue. Une forêt où rôde un étrangleur de bêtes.Trois maisons isolées en lisière de forêt et l’Eaulne pour frontière… »

« La plume la plus sensible du roman policier féminin. » Michel Bussi

La capitaine Mathilde Sénéchal n’aurait jamais imaginé retourner sur les lieux de son enfance, un petit village non loin de Dieppe. Mais quand Lazaret, son ancien chef de groupe, lui fait parvenir une lettre sibylline, elle comprend qu’elle va devoir rouvrir une enquête vieille de trente ans.

Qu’elle le veuille ou non, le passé ne meurt jamais. Il a même des odeurs, ces odeurs qu’elle sait identifier comme personne et qui sont aussi son talon d’Achille. Il est temps pour elle de sonder sa mémoire défaillante et d’affronter la vérité.

Critique :
♫ Mathilde est revenue ♪ Dans le village, priez pour votre salut ♪ La belle Mathilde qu’est revenue ♪ (mes excuses aux grand Jacques).

Nom de Zeus, encore une policière torturée. Il doit y avoir un nid de personnages appartenant à la police qui sont tous bourrés de blessures intimes et secrètes… Ou alors, les auteurs ont des comptes à régler avec la maison Poulaga et se vengent en créant des policiers, inspecteurs, enquêteurs tourmentés.

Je ne vais pas me plaindre parce qu’en ce moment, je suis sortie de mes lectures en demi-teinte et repartie comme en 40.

Tiens, en parlant de 40… Ce roman y puise ses racines et on se doute qu’il a dû se passer des choses pas nettes, pas franches, plutôt glauque en cette époque-là. Surtout avec la vielle Hortense, langue de vipère, sachant où appuyer pour que cela fasse mal et on comprend qu’elle a fait les frais de cette Seconde Guerre Mondiale.

C’était ma première fois avec cette auteure et ce ne sera pas la dernière car je me suis retrouvée dans un roman policier qui prend son temps pour poser ses marques, déployer ses personnages, exposer leurs tempéraments, leurs blessures et j’y étais si bien qu’à la limite, on aurait pu se passer d’enquête policière et continuer ainsi.

L’enquête prendra son temps car nous sommes sur des cold-case et une seule disparition doit être résolue, pour le bien mental de Mathilde qui a perdu la mémoire de ce qui s’est passé ce jour maudit-là.

Ajoutons à cela des secrets de famille, de village, des gens plus taiseux que des Corses muets, une vieille dame qui semble tenir tout le monde sous sa coupe, des animaux étranglés, une enquêtrice qui a perdu une séquence importante de son disque dur dans le cerveau, une gamine paumée (qui cause comme ceux de son âge, un bon point), un montagnard amoureux et le tout donne un cocktail explosif où tout est larvé, caché, tapi sous des braises et ça va brûler les mains lorsqu’on mettra tout à jour.

La plume de l’auteur ne se prive pas pour asséner quelques petites vérités qui piquent juste où il faut, a su mettre en scène la foule, cette meute prête à suivre les meneurs qui veulent se racheter une conscience.

Elle a su aussi nous faire entrer dans ce petit village où le silence est d’or et la parole à éviter, nous plonger un peu plus dans le mystère avec des flash-back, des papotes entre une vivante et un mort, nous immerger dans tous ces secrets bien gardés avant de nous révéler le pot-au rose, dont j’avais deviné une partie mais qui m’a glacé tout de même.

Assurément, un bon roman policier, jouant plus sur les émotions de ses personnages, sur leurs psychologie, leurs fêlures, leur besoin de savoir pour enfin avancer et mettre un terme à tout ça.

Bon, je suis contente d’avoir d’autres romans de la dame dans mes étagères surchargées de bouquins…

Merci à Geneviève (Collectif Polar) de m’avoir tiré les oreilles pour que je découvre – enfin – cette auteure qui m’a fait passer quelques heures de lecture des plus agréables.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°81.

Ici n’est plus ici : Tommy Orange

Titre : Ici n’est plus ici

Auteur : Tommy Orange
Édition : Albin Michel Terres d’Amérique (21/08/2019)
Édition Originale : There There (2018)
Traducteur : Stéphane Roques

Résumé :
A Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse.

Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier.

Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux.

Critique :
Là, c’est décidé, je vais aller me faire soigner parce que me voici de nouveau face à un livre encensé par la critique, élu Meilleur roman de l’année par l’ensemble de la presse américaine, finaliste du prix Pulitzer et du National Book Award… Excusez du peu !

Je ne suis pas devant une daube et pourtant, je ne pourrai même pas me fendre d’un « merci pour ce moment » car je n’ai ressenti aucune émotions devant les personnages et leurs histoires.

Enfin, aucune, j’exagère, j’ai senti vibrer un peu ma corde sensible, surtout lors du prologue mais ensuite, j’avais l’impression d’être sur la lune alors que j’aurais dû avoir les pieds sur terre.

Ce roman choral brossait différents portraits qui étaient intéressants puisque nous étions face à des gens fracassés, marginalisés, paumés, déracinés, ayant perdu leur identité propre, leur culture, n’était pas reconnu, ayant été génocidé (et je me fous que ce soit un néologisme, j’inaugure).

Tous ces personnages basés dans la région d’Oakland ont des origines indiennes et plus question de nier que ce peuple a souffert (mais pas sans rendre une partie des coups).

Il serait bête de dire qu’il ne souffre plus de nos jours. Comment être un Indien en 2019 ? Comment être un métis ? Comment gérer son nom Indien qui fait sourire les Blancs ? Comment vivre dans un Monde qui n’est plus le sien ? Comment être sur la Terre de ses ancêtres quand d’autres la foulent et la piétine ?

Ce roman avait tout pour ma plaire, une fois de plus : des Amérindiens ou d’origine, des questionnements, des êtres fracassés, marginaux, complexes, une quête d’identité qui n’est pas simple.

Un roman choral porté par 12 portraits de personnes qui allaient se croiser au Grand Pow-Wow d’Oakland sans que l’on sache ce qui allait se passer, hormis un drame puisqu’on avait imprimé en 3D un révolver pour passer les portiques de sécurité…

Oui, il y avait tous les ingrédients pour me filer un trip littéraire d’enfer et j’attendais beaucoup, l’ayant vu passer un peu partout avec des critiques positives, des coups de coeur…

Je pense que mon problème est venu de la construction du récit. Je me suis perdue dans les personnages, je me suis perdue dans leurs histoires, leurs récits et j’ai perdu pied, lâchant le fil d’Ariane, me déconnectant du récit.

Râlant, je vous l’avoue parce que j’aurais aimé l’aimer à sa juste valeur, surtout qu’il traitait d’un sujet que j’apprécie fortement : la vie des Amérindiens de nos jours. Mais voilà, une fois de plus, je n’ai pas suivi le rythme et le roman et moi nous nous sommes perdu au fil des pages pour ne plus nous rencontrer que très brièvement, au hasard d’un chemin de traverse.

Peut-être qu’il vous a donné des émotions que je n’ai pas eue, vous êtes des veinards ou peut-être qu’il vous en donnera, et vous serez chançards aussi. Moi, je vais me chercher un Petzi pour tenter de retrouver des émotions et relancer la machine littéraire qui, ces derniers temps, c’est vachement enrayée chez moi.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°74 et Challenge de l’épouvante Edition Autumn, Witches and Pumpkin chez Chronique Littéraire (Menu Pumpkin – Aux couleurs de l’automne : Couverture de livre orange).

Dites-leur que je suis un homme : Ernest J. Gaines

Titre : Dites-leur que je suis un homme

Auteur : Ernest J. Gaines
Édition : Liana Lévi Piccolo (2004)
Édition Originale : A lesson before dying 1993)
Traducteur : Michelle Herpe-Voslinsky

Résumé :
Dans les années quarante, en Louisiane, Jefferson, un jeune Noir démuni et ignorant, est accusé d’un crime qu’il n’a pas commis : l’assassinat d’un Blanc.

Au cours du procès, il est bafoué et traité comme un animal par son propre avocat commis d’office devant la cour et, pour finir, condamné à mort.

La marraine du jeune homme décide alors que ce dernier doit, par une mort digne, démentir ces propos méprisants.

Elle supplie l’instituteur, Grant Wiggins, de prendre en charge l’éducation de Jefferson. Le face à face entre les deux hommes, que seule unit la couleur de la peau, commence alors…

Critique :
En ouvrant ce roman, je me doutais qu’il était porteur d’émotions fortes mais je ne savais pas comment l’auteur allait dérouler son récit, donc, je me suis laissée porter et niveau émotions, j’ai eu mal ma gueule.

C’était couru d’avance avec un jeune homme Noir condamné à mort par un juge Blanc, par 12 jurés Blancs, arrêté par des policiers Blancs, défendu par un avocat Blanc qui l’a assimilé à un porc pour faire pencher la balance de son côté.

Mon dieu, à un porc… Violent.

Voilà à quoi est réduit Jefferson, ce jeune homme qui a eu le malheur, la malchance, de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Les deux braqueurs ont été tués par l’épicier, l’épicier est mort, mais puisque se trouvait sur les lieux du crime un autre Noir, allez hop, à la chaise électrique.

Je ne spoile pas en disant qu’il se fait condamner, nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours mais dans l’Amérique, fin des années 40. Ne nous leurrons pas ! Un Noir accusé d’avoir descendu un Blanc… Le contraire aurait été pardonné, par contre.

Lors de ma lecture, j’ai pensé au départ que l’instituteur Grant Wiggins, à qui la tante de Jefferson lui demande d’aller lui apprendre à marcher comme un Homme était un Blanc… Stupide fille que je suis ! On ne demanderait pas à un Blanc d’aider un Noir à marcher comme un Homme quand on l’a rabaissé au niveau d’un cochon. Oui, désolé, j’ai encore parfois des rêves impossibles.

L’auteur a su éviter le larmoyant et je le remercie. Certes, on a mal sa gueule sur la fin parce que l’on voit un innocent, un pauvre gosse de 21 ans, qui sait difficilement lire et écrire, s’avancer vers la faiseuse de veuves électrique. Enfin, non, on n’y assiste pas, mais on sait que…

Mais avant d’arriver à cette monstruosité, nous allons être immergé dans un quartier Noir, dans une petite ville du Sud des États-Unis où les Noirs ont beau avoir leur liberté, doivent tout de même s’incliner devant l’Homme Blanc tout puissant.

Oh, ce n’est pas un racisme méchant, c’est juste un état d’esprit chez ces gens Blancs. On leur expliquerait qu’ils ne comprendraient pas. On a toujours fait ainsi, nous diraient-ils. Ils ne pensent même pas mal en se comportant de la sorte.

Pour eux, un Noir doit être à peine éduqué, juste le minimum syndical (lire, écrire, mais un peu), répondre par des « oui monsieur » ou des « oui madame », bosser, fermer sa gueule et garder les yeux baissés.

Doit-on les blâmer ? Oui et non. Oui de nos jours, l’Histoire les blâmera et nous aussi, mais si nous avions vécu à cette époque et en ces lieux, comment nous serions-nous comporté ?? C’est l’éternelle question que je me pose : comment me serais-je comportée, moi ? Et vous ? Pas sûr que nous en sortions grandi.

Anybref, l’auteur a su comment nous faire passer le message, comment nous faire passer les émotions, comment nous faire passer la douleur des Noirs d’être en bas de l’échelle, dont les Blancs font souvent comme s’ils n’existaient pas, comme s’ils étaient des animaux, rien de plus. Les humiliations sont légions.

Il se dégage des émotions en tout genre de ce roman, l’auteur ne tombant jamais dans le manichéisme, nous montrant que la solidarité n’existe pas toujours chez les Noirs, qu’un instituteur peut ne pas avoir envie d’aller aider un gamin de 21 ans à se comporter comme un Homme devant les Blancs pour leur montrer qu’il est un humain et pas un porc.

La tâche sera ardue, Jefferson n’étant pas réceptif, Grant n’ayant pas très envie et le pasteur, lui, il veut sauver l’âme de Jefferson, le reste, ça ne le concerne pas.

On aura une belle bataille de regards noirs, de paroles retenues, entre Grant, le croyant non pratiquant et le pasteur, sans oublier les regard encore plus noirs de sa tante, grande pratiquante, elle.

Oui, l’auteur a su donner sa place aussi aux croyances des uns et des autres, à la religion qui prenait une place énorme chez certains, le tout sans blâmer l’un ou l’autre, sans donner raison à l’un ou l’autre, mais en insufflant les paroles qui fallait aux différents protagonistes.

Putain, c’est un beau roman, c’est fort, ça fait mal à sa gueule, c’est bien écrit, touchant, jamais larmoyant gratuitement et on se dit que fin des années 40, il y avait encore un sacré chemin à faire pour les Droits civiques des personnes Noires.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (juillet 2019 – juillet 2020) – N°71.