Le Poids du monde : David Joy

Titre : Le Poids du monde

Auteur : David Joy
Édition : Sonatine (30/08/2018)
Édition Originale : The Weight of This World (2017)
Traducteur : Fabrice Pointeau

Résumé :
Après avoir quitté l’armée et l’horreur des champs de bataille du Moyen-Orient, Thad Broom revient dans son village natal des Appalaches.

N’ayant nulle part où aller, il s’installe dans sa vieille caravane près de la maison de sa mère, April, qui lutte elle aussi contre de vieux démons. Là, il renoue avec son meilleur ami, Aiden McCall.

Après la mort accidentelle de leur dealer, Thad et Aiden se retrouvent soudain avec une quantité de drogue et d’argent inespérée. Cadeau de Dieu ou du diable ?

Après Là où les lumières se perdent (Sonatine Éditions, 2016), unanimement salué par la critique, David Joy nous livre un nouveau portrait saisissant et désenchanté de la région des Appalaches, d’un réalisme glaçant.

Un pays bien loin du rêve américain, où il est devenu presque impossible d’échapper à son passé ou à son destin. Plus encore qu’un magnifique « rural noir », c’est une véritable tragédie moderne, signée par l’un des plus grands écrivains de sa génération.

Critique :
♫ On vous souhaite tout le bonheur du monde ♪ Et que quelqu’un vous tende la main ♪ Que votre chemin évite les bombes ♫ Qu’il mène vers de calmes jardins ♪ On vous souhaite tout le bonheur du monde ♪ Pour aujourd’hui, comme pour demain ♫

M’est avis que dans le fin fond des Appalaches, les gentils souhaits de Sinsemilia ne sont pas arrivés.

Sans doute la chaine des montagnes qui les a empêchés de passer, parce que ici, on vit dans la misère noire et crasse, coincé entre le chômage, l’alcool, les drogues et la crise des subprimes de l’été 2007 qui a laissé certaines villes dévastés.

Et oui, le décor des Appalaches est toujours propice à des romans que l’on dit « ruraux » et « noirs » parsemés de purs rednecks et white trash paumés et violents.

Aiden et son ami Thad sont eux-mêmes des dévastés : Thad s’en revenant d’Afghanistan (il est militaire) et Aiden ayant perdu tout espoir de trouver un job puisque tout le monde cherche de la main-d’œuvre bon marché et donc, des immigrés. Ajoutons à cela que son père a tué sa mère avant de se suicider

Les deux vivent dans une vieille caravane au fond du jardin de la mère de Thad qui elle aussi a trinqué dans sa vie et n’a pas connu beaucoup de bonheur depuis ses 19 ans.

L’auteur n’est pas tendre avec ses personnages principaux, ils ont déjà été malmenés et ils le seront encore, jusqu’au bout ils souffriront d’avoir fait de mauvais choix et jusqu’au bout ils porteront leur passé comme on traine un fardeau, un boulet.

Rien ici n’avait changé depuis qu’Aiden McCall était né, et peut-être que c’était pour ça qu’il en était venu à tellement détester cet endroit. Tout était exactement comme avant, ceux qui possédaient possédant, et ceux qui n’avaient rien crevant quasiment de faim. La plupart des habitants n’avaient pas grand-chose à Little Canada, mais c’étaient des gens bien pour qui l’église, le travail et la famille suffisaient à rendre la vie digne d’être vécue. Mais Aiden n’avait jamais rien eu de tout ça. Les années se suivaient et se ressemblaient, encore et encore jusqu’au jour où il mourrait, et peut-être qu’il ne lui restait que ça à attendre. Peut-être que c’était ça le but de cette foutue vie, attendre la mort.

Pourtant, nous sommes dans une réalité et pas dans de la fiction tant le côté social est bien décrit, dans ce cercle vicieux qui veut que les gens possédant peu d’argent le dépensent en alcool et en drogues et s’enfoncent de plus en plus dans la misère.

Pas besoin d’avoir une maîtrise en psychologie ou une boule de cristal planquée sous la table pour se douter, dès les premières pages, qu’on va aller droit dans le mur, enfin, pas nous, mais les personnages et qu’un happy end est proscrit, impossible, inimaginable.

Comme de juste, on va s’enfoncer tout doucement dans du noir de chez noir et aller de plus en plus loin dans la violence et les situations qui ne laisseront aucune issue à nos deux jeunes hommes, leur route n’étant pavée que de coups du sort, de chausses-trapes, croche-pieds et autre saloperies, à croire que la Chance ne leur sourira jamais ou que la Vie leur en veut.

Aiden avait toujours cru qu’avec le temps le monde s’ouvrirait à lui, que la vie deviendrait plus facile. Mais tandis qu’il approchait de son vingt-cinquième anniversaire, rien ne s’était arrangé. Tout était de plus en plus dur. La vie avait le don de vous vider. Quoi qu’il fasse, il avait l’impression qu’une puissance supérieure en avait après lui, et ce genre de certitude finissait par vous engourdir au bout d’un moment.

Malgré tout, on tombe assez vite sous le charme de Thad et Aiden, car leur portrait est bien réalisé, leurs fêlures sont décrites avec justesse, sans trop en faire et l’environnement dans lequel ils progressent, dévasté par l’éclatement de la bulle immobilière, vous donne l’impression d’y être et de voir défiler devant vos yeux ces maisons à moitié construites mais tout à fait abandonnées.

Un roman noir serré, sans une once de luminosité (heureusement que je l’ai lu quand il y avait deux jours de soleil parce qu’en ces périodes de grisailles…), avec des personnages écorchés vifs, blessés au plus profond de leurs êtres et à qui la vie, cette hyène, n’a jamais fait de cadeau et qui essaient de vivre au jour le jour.

Quand les choses tournaient mal, ça semblait toujours se produire subitement. Rien n’arrivait graduellement, de sorte à vous laisser le temps de serrer les dents et d’encaisser un petit peu chaque fois. Non, la vie avait le don de vous envoyer la merde par pelletées, comme si Dieu là-haut était en train de nettoyer les écuries et qu’on avait la malchance de se trouver en dessous.

Un roman noir qui tire à boulets rouges sur cette Amérique à plusieurs vitesse et sur le système social qui, au lieu de leur sortir la tête de l’eau, se complait à la leur enfoncer en leur proposant zéro débouchés ou bien de ceux aux antipodes de leurs objectifs.

Même si tout le monde m’a dit que son dernier roman était encore plus mieux que son premier, ma préférence à moi (♫) restera pour l’excellentissime Là où les lumières se perdent qui m’avait bien plus ému.

Attention, Le poids du monde le talonne à un Sherlock près.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019).

 

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La Mort selon Turner : Tim Willocks

Titre : La Mort selon Turner

Auteur : Tim Willocks
Édition : Sonatine (11/10/2018)
Édition Originale : Memo from Turner (2018)
Traducteur : Benjamin Legrand

Résumé :
Après La Religion et Les Douze Enfants de Paris, le nouvel opéra noir de Tim Willocks.

Lors d’un week-end arrosé au Cap, un jeune et riche Afrikaner renverse en voiture une jeune Noire sans logis qui erre dans la rue. Ni lui ni ses amis ne préviennent les secours alors que la victime agonise.

La mère du chauffeur, Margot Le Roux, femme puissante qui règne sur les mines du Northern Cape, décide de couvrir son fils. Pourquoi compromettre une carrière qui s’annonce brillante à cause d’une pauvresse ?

Dans un pays où la corruption règne à tous les étages, tout le monde s’en fout. Tout le monde, sauf Turner, un flic noir des Homicides.

Lorsqu’il arrive sur le territoire des Le Roux, une région aride et désertique, la confrontation va être terrible, entre cet homme déterminé à faire la justice, à tout prix, et cette femme décidée à protéger son fils, à tout prix.

Petit Plus : Le fauve Willocks est à nouveau lâché ! Délaissant le roman historique, il nous donne ici un véritable opéra noir, aussi puissant qu’hypnotique. On retrouve dans ce tableau au couteau de l’Afrique du Sud tout le souffle et l’ampleur du romancier, allié à une exceptionnelle force d’empathie.

Loin de tout manichéisme, il nous fait profiter d’une rare proximité avec ses personnages, illustrant de la sorte la fameuse phrase de Jean Renoir : « Sur cette Terre, il y a quelque chose d’effroyable, c’est que tout le monde a ses raisons. »

Critique :
Mais quelle voix rauque, cette Turner ! Quel déhanchement ! Quels frissons elle me donne lorsqu’elle chante « GoldenEye »…

Mille excuses, on m’annonce dans l’oreillette qu’il y a un Ike dans le potage et que ce n’est pas de Tina Turner que l’on parle dans ce roman mais d’un flic têtu et bourré de violence qui ne demande qu’à sortir si on vient lui chercher des poux dans la tête.

L’Afrique du Sud, sans ses vuvuzelas, mais bien ses Township, sa misère crasse, pour ne pas dire noire puisque là-bas, c’est le Blanc qui régna en maître et qui règne toujours.

Une femme pauvre et miséreuse qui se fait écrabouiller contre un container de poubelles et qui meurt dans d’atroces souffrances 30 minutes après, ça ne devrait même pas faire lever la tête des flics du Cap, la ville qui a un taux de criminalité à faire pâlir Tijuana, mais loin derrière la ville de Los Cabos.

Pourtant, Turner, lui, veut le résoudre, ce crime crapuleux et trouver ces Blancs qui n’ont même pas pris la peine d’appeler les secours, même s’ils auraient été inutiles.

Dans ce roman, on commence à l’envers puisque la scène d’ouverture est une de celles qui se passeront à la fin. Ça donne déjà envie de savoir comment Turner s’est retrouvé dans cette merde et une fois que l’on est revenu au point de départ, on n’a plus qu’une envie, tracer sa route et savoir.

Le suspense ne sera pas important niveau coupable puisque nous savons quasi qui a fait le coup, ne reste plus qu’à le prouver et traîner des Blancs riches et puissants devant les tribunaux, et vous savez que c’est là que ça va se corser, comme disaient les Romains face à Ocatarinetabellatchitchix.

Dans ce roman surchauffé et bourré de corruption, pas de manichéisme, personne n’est tout blanc ni tout noir, même celui qui a écrasé la pauvre fille et l’a laissé agoniser sur le bitume. Quant à Turner, malgré le fait qu’il soit incorruptible, quand on le cherche, on le trouve et généralement, on bouffe son acte de naissance jusqu’à la racine.

Un roman noir survolté, un roman où l’Afrique du Sud et son racisme est bien présent, un roman où les exactions de l’Homme sont bien décrites, sa cupidité aussi, ainsi que le fait qu’on ne bâtit pas une fortune en jouant aux Bisounours.

Un roman où une scène terrible m’a fait sauter des lignes, tant elle était horrible mais pourtant, nécessaire à la survie.

Un roman où les personnages sont si proches qu’on pourrait presque les toucher, un roman où la frontière entre le bien et le mal est ténue et où la ligne rouge est facile à franchir dès qu’on pense qu’on agit dans ses droits ou qu’on s’arrange avec sa propre conscience.

Un roman où l’écrasement d’une pauvresse déjà condamné au Cap va déclencher un tsunami de morts dans une ville (Langkopf) encore plus paumée que le trou du cul de l’anus monde (aux portes du Kalahari).

Non mais les gars, est-ce que ça valait la peine de faire tant de mort pour si peu ? Aux lecteurs de juger… En tout cas, voilà un thriller policier qui envoyait du lourd et dans lequel on n’a pas le temps de s’ennuyer.

PS : Mention spécial aux personnages de Turner, Simon, Hennie et Mokoena et de Mimymathy… Pardon, Iminathi !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019), Le Challenge « Les Irréguliers de Baker Street » repris par Belette [The Cannibal Lecteur] et sur le forum de Livraddict (N°57 – La Crinière du Lion – lire un livre se passant en Afrique) et Le challenge British Mysteries (Janvier 2018 – décembre 2018) chez My Lou Book (auteur anglais).

 

Oliver Twist / Les Aventures d’Oliver Twist : Charles Dickens [LC avec Bianca]

Titre : Oliver Twist / Les Aventures d’Oliver Twist [Édition Intégrale]

Auteur : Charles Dickens
Édition : Le Livre de Poche- Classiques de poche (2005)
Édition Originale : Oliver Twist or the Parish Boy’s Progress (1839)
Traducteur : Alfred Girardin

Résumé :
Oliver Twist (1838) est un feuilleton criminel d’une noirceur concentrée.

Un angélique orphelin échappe aux sévices que les institutions charitables de l’Angleterre victorienne réservent aux enfants abandonnés pour tomber dans les plus fangeux cloaques des bas-fonds londoniens.

L’apprentissage précoce du vice et du crime y est de règle pour échapper à la misère et à la faim.

On n’oubliera guère, après les avoir croisés, ni l’abominable Bumble ni le ténébreux Fagin, cette saisissante préfiguration des gibiers de bagne qui hanteront Les Misérables de Victor Hugo.

Créations de l’imaginaire ? Ombres portées des terreurs et des cauchemars de l’enfance ? Peut-être.

Toujours est-il que les contemporains y virent le reflet de la réalité. « Il n’y a pas tant de différence entre ce noir tableau de l’enfance et le tableau de l’usine par Karl Marx », remarque d’ailleurs le philosophe Alain. Il faut s’en souvenir à chaque page en découvrant Les Aventures d’Oliver Twist.

Critique :
Cela faisait des années que je me disais qu’il serait temps que je lise Mes Classiques et que j’en profite, par la même occasion, pour découvrir Dickens, entre autre.

Je l’avais déjà fait avec « A Christmas Carol » que j’avais adoré.

Donc, lorsque Bianca, ma complice de LC, avait stabiloté ce titre présent dans nos biblio, je m’étais sentie toute en joie à l’idée d’enfin le lire !

Une plongée dans les bas-fonds londoniens, dans la misère noire du peuple de l’Abîme, vous qui me connaissez, vous vous doutez que je ne me sentais plus.

Je connaissais l’histoire, comme tout le monde, de plus, je l’avais découverte en version BD et cela m’avait plu. Donc, la version intégrale de plus de 700 pages ne me faisait pas peur du tout, j’avais l’intention de le dévorer à la Cannibal, c’est-à-dire en finissant la première dans un temps ridiculement petit.

Ce que je fis… Et là, je vous sens tous et toutes pendus à mes lèvres (du haut, bande de sacripants) pour savoir si j’ai apprécié ma lecture ou pas. Roulement de tambour…

Passons d’abord en revue ce que j’ai vraiment apprécié dans ce roman : les descriptions des bas-fonds, celles des baby farm, de l’assistance publique, des asiles pour indigents, et j’en passe.

Dickens connait son sujet et il n’est pas avare sur les détails, pour mon plus grand plaisir. Niveau misère noire, j’en ai eu pour mes sous, je me suis couchée moins bête et j’ai pesté contre l’illogisme d’un système qui, au lieu d’aider les gens, les enfoncent un peu plus.

Par contre, là où j’ai buté souvent, c’est devant le style de Dickens ! Phrases trop longues, ampoulées, circonlocutions, à tel point que j’ai dû relire des pans entiers de phrases parce que arrivée à la fin, avec tout ces détours, je ne savais plus de quoi on parlait au départ de la phrase.

De plus, je n’ai pas retrouvé les émotions que je m’attendais à ressentir dans un pareil contexte. M’attendant à avoir le cœur serré devant tant d’injustice et de misère noire; pensant hurler sur ceux qui, investit d’un petit pouvoir, en usent et abusent; croyant tempêter devant un système d’aide illogique; tomber de ma chaise devant des pensées et des paroles horrible, et bien, je n’ai rien ressenti !

Oh, j’ai bien un peu grogné, levé les yeux au ciel devant le mode de pensées de certains, mais on ne peut pas dire que j’ai ressenti de l’empathie pour Oliver. Personnage un peu trop lisse à mon goût, trop fade, transparent…

Quand je pense que j’ai lu des romans où certains personnages intervenaient tard dans l’intrigue et que malgré tout, je ressentais leur présence de manière tangible (Dreamcatcher, du King, avec le personnage de Duddits) et où ma rencontre avec eux fut mémorable. Ici, que dalle !

Fagin était mémorable, Finaud aussi, ils avaient de la présence, de la prestance, faisant partie de ces personnages que l’on oublie rarement, mais Oliver, lui, je pense que je ne garderai que peu de souvenirs de lui. Il ne m’a pas emballé alors qu’il aurait dû, vu le nombre d’injustices et de coup du sort qui lui sont tombés dessus durant sa vie.

Et des injustices crasses, en plus !

Peine perdue, j’ai ramé pour ma lecture, j’ai sauté des lignes, des paragraphes, j’ai soupiré, ne me réveillant que lorsque j’avais des indications sur la vie à cette époque dans les bas-fonds miséreux.

Clairement, je suis passée à côté de ce roman, de ma lecture, ce qui est le plus râlant que je m’en faisais une joie de lire ce roman, sans compter que mes collègues babéliottes lui avaient collé des 5 étoiles.

Bianca et moi sommes sur la même longueur d’onde pour cette LC en demi-teinte… 

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019), Le Challenge « Les Irréguliers de Baker Street » repris par Belette [The Cannibal Lecteur] et sur le forum de Livraddict (JOKER), Le challenge British Mysteries (Janvier 2018 – décembre 2018) chez My Lou Book et le RAT de l’Épouvante chez Chroniques Littéraires – Automne, plaid et cocooning (736 pages).

La Nuit de Walpurgis : Gustav Meyrink

Titre : La Nuit de Walpurgis

Auteur : Gustav Meyrink
Édition : Marabout Collection Bibliothèque N°451 (1973)
Édition Originale : Walpurgisnacht (1917)
Traducteur : A. D. Sampieri

Résumé :
Selon la tradition, la nuit de Walpurgis a lieu tous les ans le 30 avril — la nuit où les fantômes sont libérés de leurs chaînes.

De loin en loin, il est des nuits de Walpurgis plus grandioses, plus décisives qui, elles, peuvent libérer l’humanité entière de son asservissement. Alors vient la « grande délivrance »…

Cette histoire cruelle, pleine de mystère, de symboles et d’horreurs, est avec « Le Golem » un des deux grands chefs-d’œuvre de Gustav Meyrink.

Critique :
Diable, ce livre avait attiré mon regard dans un rayon de la bouquinerie que je fréquente assidûment (ils me doivent une villa aux Bahamas, minimum).

Une vieille couverture avec un joli dessin de fantômes et la perspective de passer du bon temps avec un livre guère plus épais que 182 pages… (Comme le livre de Tolstoï, il est « guère épais »… *rires*).

Moi qui pensais lire ce livre cachée sous la couette, à la lueur d’une lampe de poche à la lumière tremblotante et faiblissante parce que les piles dataient de 40-45.

Ou tout simplement assise dans divan, sous les lampes et pas à la lueur d’une bougie.

Hem… Vous ai-je déjà touché un mot sur le syndrome du livre de moins de 200 pages et qu’on a du mal à terminer ? Celui pour lequel on ne retarde jamais l’heure de son coucher ? Non ?

L’auriez-vous déjà vécu, ce sentiment affreux de vous dire que ces 182 pages sont les plus longues de votre existence ??

Je vois à vos haussements de sourcils et vos hochements de têtes que oui, c’est du vécu.

Pourtant, il s’annonçait bien, ce livre !

Un mélange de l’historique et de l’occulte, sur fond de Bohème, le destin des personnages broyés par le maelström d’événements hors de contrôle : cela aurait dû fonctionner.

Où le bât a-t-il blessé ??

Qui a tout foutu en l’air cette histoire au point de me donner envie de jeter le livre par la fenêtre ?

L’ambiance du livre n’est pas coupable, car chaque description respire ♫ la Bohême ♪. De ses auberges à ses rues, tout y est baroque, vivant et agréablement gothique.

Le récit est habilement mené et bien qu’il ne soit pas rebondissant à toute les pages, cela bouge tout de même et on est entraîné dans l’aventure.

Par contre, le style et de l’écriture sont à guillotiner sur place ! Bon sang, que de longs monologues endormants et chiants ! Et cela sur le tiers du livre, ce qui les rend impossible à sauter.

Les autres personnages sont sans relief, ennuyeux à souhait et seul celui de la bohémienne tire son épingle du jeu. C’est peu.

La lecture est accablée par d’innombrables enchaînements, par des phrases trop courtes, des phrases trop longues et la ponctuation est chaotique.

Si l’expérience du livre à chier, long, lent et laborieux est pour vous encore inédite, « La nuit de Walpurgis » vous ouvre grand ses pages parce qu’une virginité pareille, cela doit se perdre sur le champ.

Si jamais j’ai d’autres titres de livres qui vous donnent envie de tout laisser tomber, si l’expérience vous a plu et que vous adorer vous emmerder dans un livre… chacun ses vices !

 

Des voleurs comme nous / Tous des voleurs : Edward Anderson

Titre : Des voleurs comme nous / Tous des voleurs

Auteur : Edward Anderson
Édition : Manufacture de livre éditions (2013) / Points Roman noir (2014)
Édition Originale : Thieves like us (1937)
Traducteur : Emmanuèle de Lesseps

Résumé :
Oklahoma, 1929. Bowie et deux compagnons, condamnés pour braquages et meurtres, s’évadent d’un pénitencier. Ils ne tardent pas à se remettre à dévaliser les banques selon une technique parfaitement au point, du Texas jusqu’en Floride, tentant de survivre à la Grande Dépression qui ravage le pays.

Dans leur fuite, Bowie rencontre la belle Keechie qui, à défaut de réussir à le remettre dans le droit chemin, le suivra jusqu’au bout de sa course tragique …

Raymond Chandler disait que Tous des voleurs est une des meilleures histoires sur la pègre, « bien meilleure et infiniment plus honnête que « Des souris et des hommes » de John Steinbeck. »

Il juge ce roman comme « la meilleure histoire de truands jamais publié ». Il est « avec ses dialogues crus, rapides et percutants est un excellent roman noir ».

Critique :
Les oldies, c’est mon péché mignon… Mon petit morceau de chocolat noir, amer et fort en goût.

Les romans noirs ayant pour thème la pègre, des bootleggers, des braqueurs de banques, le tout dans une Amérique au temps de la Grande Dépression, c’est un plaisir de fin gourmet.

Je possédais ce roman noir depuis longtemps, j’en étais même arrivée à oublier son existence (j’ai de quoi, vu tous les livres possédés) et c’est grâce à mon Dealer De Lignes que j’ai fait des fouilles dans ma biblio en ligne pour me rendre compte que je l’avais.

Comme si je n’avais rien de plus urgent à lire, je me suis décidée à la déguster sur une après-midi, délaissant quelque peu mon Oliver Twist et, passant de voleurs à des autres, je me suis régalée avec cette petite friandise noire et amère.

L’auteur manie la plume avec brio et ses dialogues sont crus, percutants, sans fioritures, à la mesure des personnages principaux, trois amis, trois braqueurs de banque, récemment évadés de leur prison où ils bénéficiaient d’un régime de faveur.

Pour nos trois amis évadés (Bowie Bowers, Chicamaw et T-Doub), les politiciens, les banquiers, les assureurs, les avocats, sont des voleurs comme eux, sauf qu’eux, au lieu de manier les flingues, ils manient leur langue, et ça marche !

Passant d’une planque à une autre, toujours en cavale, en recherche d’une banque à braquer, de voitures à acheter, incendier, nos trois amis nous ferons partager leur haut fait d’armes (braquages ou meurtres), comptabilisant les banques mises à sac comme d’autres comptent leurs livres lus sur l’année et nous emmenant avec eux dans ces places fortes à dévaliser.

Le seul personnage qui va évoluer sera Bowers, qui, de cerveau de la bande et de plus dangereux, sera le plus calme avec des envies de se retirer des affaires et le moins dépensier, le plus « tête froide » alors que l’indien Chicamaw est un alcoolo agressif et T-Doub un gamin fou.

Il est malheureux qu’Anderson n’ait pas trouvé son public lorsqu’il publia son roman car il est génial du début à la fin, les dialogues sont ciselés aux petits oignons, brut de décoffrage, réalistes et l’action est distillée comme il faut, avec des temps de repos entre deux braquages et deux changements de planque.

Anderson m’a même donné l’impression, un peu comme Dickens dans son « Oliver Twist » de se faire le porte-parole des sans-grades, des laissés-pour-compte, de ceux qui n’ont pas vécu le rêve Américain et qui ont dû passer de l’autre côté de la ligne rouge afin de s’en sortir, sans pour autant devenir des stars comme John Dillinger, même si la presse en a rajouté beaucoup sur nos trois braqueurs afin de vendre ses feuilles de choux.

Un roman noir profond, serré comme un petit café, avec des personnages qu’on se surprend à apprécier, malgré leur profession peu recommandable. Un roman qui nous conte une cavale qui a tout d’une « sans issue » et qui ne pourra se terminer que tragiquement.

Une pépite à découvrir pour tous les amateurs de noir bien serré.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et le RAT de l’Épouvante chez Chroniques Littéraires – Automne, plaid et cocooning (240 pages).

Les spectres de la terre brisée : S. Craig Zahler

Titre : Les spectres de la terre brisée

Auteur : S. Craig Zahler
Édition : Gallmeister Americana (23/08/2018)
Édition Originale : Wraiths of the Broken Land (2013)
Traducteur : Janique Jouin-de Laurens

Résumé :
Mexique, été 1902. Deux soeurs kidnappées aux États-Unis sont contraintes à la prostitution dans un bordel caché dans un ancien temple aztèque au coeur des montagnes.

Leur père, John Lawrence Plugford, ancien chef de gang, entame une expédition punitive pour tenter de les sauver, accompagné de ses deux fils et de trois anciens acolytes : un esclave affranchi, un Indien as du tir à l’arc, et le spectral Long Clay, incomparable pro de la gâchette.

Le gang s’adjoint également les services d’un jeune dandy cultivé, ambitieux et désargenté, attiré par la promesse d’une rétribution alléchante.

Peu d’entre eux survivront à la sanglante confrontation dans les badlands de Catacumbas.

Un western impitoyable qui balaie tout sur son passage, comme un film de Tarantino au volume poussé à fond.

Critique :
Si vous cherchez un western tranquille et gentillet, évitez absolument ce dernier titre sorti des écuries prolifiques de Gallmeister car vous risqueriez la crise cardiaque tant la violence est omniprésente et sans concession aucune.

« Une assemblée de chacals » était déjà brut de décoffrage, mais malgré tout, j’ai trouvé ce roman plus brutal et il n’y avait pas un goût de betteraves ou de pommes pour adoucir ce tord-boyaux bourré de poudre de revolvers et de dynamite.

On pourrait lui reprocher le fait de ne pas donner des masses d’indications sur ses personnages principaux, cette troupe d’hommes hétéroclites. Ils seront esquissés au plus près, détaillé à la serpe et vous n’en saurez pas des masses sur le dandy Nathaniel Stromler qui accompagnera la famille Plugford (John Lawrence, le père et ses deux fils : Stevie l’alcoolo et Brent le rancher), un Noir affranchi, un Indien et un tireur d’élite aussi sombre que la nuit.

Pourtant, malgré le peu de détails que l’on aura sur les différents personnages, la plume de l’auteur arrivera tout de même à leur donner de la consistance, de la présence, comme si nous avions chevauché avec eux, partageant la même quête pour retrouver les deux filles enlevées.

Ce que j’ai aimé, chez l’auteur, c’est que les femmes ne sont pas des faibles créatures et les deux sœurs Plugford nous le démontreront à plusieurs reprises, même s’il faudra attendre plus longtemps pour Yvette.

Par contre, on a l’impression, lorsqu’on lit les chapitres, que tout est agencé à la manière d’un film, rendant la lecture très visuelle. Tout est prétexte à faire des scènes d’action violentes et aucune torture ou autre saloperie ne nous sera épargnée. Ici, tout le monde est noir dans son âme et la fin justifie tous les moyens.

Si les 100 premières pages m’avaient parues un peu longues, les 300 suivantes sont passées telle l’express de 23h brûlant tous les signaux, faisant ronfler la chaudière au risque de la faire exploser.

Petit bémol : à force de faire des scènes d’action et d’avoir un rythme fou, le fond est sacrifié sur l’autel de la forme. La profondeur des actions de vengeance est inexistante et les dialogues sont très typés westerns violents. Quant à l’humour, il est aussi noir qu’un café serré fabriqué au pétrole brut.

Ce qui donne, finalement, l’impression que le chien se mord la queue et qu’a force de s’amuser dans l’écriture de son western sombre, l’auteur a oublié de nous monter une véritable intrigue. L’action c’est bien, mais un scénario, c’est mieux.

Attention, je ne dis pas que ce roman a une intrigue sur ticket de métro, mais on a un sentiment de vacuité, un sentiment de manque, un vide. Nom de Zeus, il ne manquait pourtant pas grand-chose pour en faire un excellent roman comme l’assemblée de chacals, sans pour autant perdre de vue le côté violent des personnages et de leur expédition vengeresse.

Malgré ce petit bémol, ce fut une lecture jouissive de par son côté très visuel des scènes d’action.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019), Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et le RAT de l’Épouvante chez Chroniques Littéraires – Automne, plaid et cocooning (400 pages).

 

Les larmes de la liberté / Fuir la colline aux esclaves : Kathleen Grissom [LC avec Bianca]

Titre : Les larmes de la liberté / Fuir la colline aux esclaves

Auteur : Kathleen Grissom
Édition : Pocket (01/02/2018)
Édition Originale : Glory over Everything : Beyond The Kitchen House (2016)
Traducteur : Isabelle Allard

Résumé :
Philadelphie, 1830. Pour sauver un jeune garçon victime de marchands d’esclaves, James, va devoir affronter les secrets de son passé.

Orfèvre respecté de la bonne société de Philadelphie, James devient l’amant de Caroline, jeune femme malheureuse dans son mariage. Quand celle-ci tombe enceinte, James est rattrapé par son passé.

Mais avant d’avoir pu avouer ses origines à Caroline, il est appelé au secours par Henry, un ancien esclave qui lui a autrefois sauvé la vie. Son fils Pan a disparu. Tout porte à croire qu’il a été enlevé et vendu.

Pour retrouver Pan, James doit retourner sur les lieux de son enfance, la colline aux esclaves…

Critique :
Le premier opus, « La colline aux esclaves » m’avait retourné les tripes, me procurant des émotions en grand.

J’avais un peu peur de ne pas ressentir la même chose dans sa « suite » puisque je ne serais plus en compagnie du personnel de la plantation du capitaine Pyke à Tall Oaks puisque nous allions suivre la destinée de James et celle de Suckey, dont on avait fait connaissance dans le précédent volume.

Niveau émotions, elles furent différentes mais toujours au rendrez-vous car le personnage de James – qui s’est enfui de la plantation et apprend à se débrouiller seul – est émouvant dans le fait qu’il refuse sa condition de Nègre (sorry pour le mot, mais à cette époque de 1830…) puisqu’on lui a toujours dit qu’il appartenait à la classe Blanche.

Son secret, il va falloir le préserver, le protéger, car si les gens qu’il fréquente à Philadelphie apprennent ses origines négroïdes, il peut dire adieu à sa vie sociale, à sa position, à tout.

Bien que nous soyons dans le Nord et que les Noirs soient un peu mieux traité que dans le Sud, ils sont toujours esclaves et exclus de la Société. Nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours et même si la liberté a une meilleure saveur dans le Nord que dans le Sud, il s’avère que les Noirs occupent toujours les places les plus basses dans la société.

Une trame prenante, plusieurs récits qui s’entrechoquent, car en plus de découvrir la vie de James, nous aurons celle du jeune Pan, enlevé par des marchands d’esclaves et celle de Suckey, qui n’a rien à envier à ses semblables.

Les conditions de vie déplorables et inhumaines des Noirs en ces temps reculés est bien décrite, et quelques scènes sont assez éprouvantes, comme ces colonnes d’esclaves, enchaînés et tirés par des cavaliers hargneux maniant le fouet en cuir avec violence et plaisir.

Ce roman est différent du premier, mais il m’a permis d’avoir des nouvelles des personnages qui évoluaient dans le premier et ces nouvelles m’ont fait plaisir pour certains et j’ai été peinée pour d’autres.

James est un personnage intéressant, émouvant et qui va évoluer au fil du temps, apprenant à considérer les Noirs comme des êtres vivants, des êtres humains et non comme des animaux. On ne peut pas trop lui en vouloir, on l’a élevé dans cette mentalité et en changer prend du temps.

Il va vivre des aventures stressantes, éprouvantes et devra renaître différemment pour pouvoir avancer sur le chemin de l’acceptation de soi et des autres. L’auteur amorce ces changements de manière subtiles ou brusques, tout dépend du moment et des événements, mais le tout est amené de manière réaliste.

Le récit est, une fois de plus, éprouvant pour l’âme et le cœur, il tord les tripes, donne envie de hurler, d’entrer dans le roman et d’en liquider quelques uns.

Mon cœur s’est serré plusieurs fois, dont une fois de trop car j’aurais aimé une autre destinée pour un personnage, mais il est vrai que nous aurions franchi alors les limites du réalisme pour entrer dans l’ère des Bisounours et que cela aurait enlevé cette part de réalité au récit.

Un roman qui m’a ému, comme son précédent, mais d’une autre manière car l’auteur, tout en restant dans le même sujet qu’est l’esclavage, a su renouveler son récit tout en gardant ce qui avait fait la recette du premier.

Un roman fort, profond, émouvant, dont on ne sort pas vraiment indemne. J’ai donc demandé à Bianca, ma complice de LC, de nous mettre des Oui-Oui et des Petzi au menu de nos prochaines LC.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019), Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et le Mois Américain chez Titine (Septembre 2018).

 

Femme de feu : Luke Short

Titre : Femme de feu

Auteur : Luke Short
Édition : Actes Sud L’Ouest, le vrai (01/11/2017)
Édition Originale : Ramrod (1943)
Traducteur : Arthur Lochmann

Résumé :
Mettant face à face deux clans qui se disputent des pâturages, Femme de feu semble de prime abord un western des plus classiques.

Mais l’héroïne est d’une modernité inattendue : au sein d’une société patriarcale, elle s’efforce d’obtenir son indépendance matérielle et amoureuse.

De fait, Connie est une femme fatale, manipulatrice et passionnée.

Elle cherche par tous les moyens à se libérer des intentions de son père mais chacun de ses actes révèle également son côté tragique, désespéré.

Critique :
Mettez de côté l’image « romans de gare » ou « pulp » que vous avez des westerns car la collection de Bertrand Tavernier ne vous propose que du bon, du lourd, du profond, à la limite d’un roman noir hard-boiled.

D’ailleurs, il y a des airs d’hard-boiled dans le fait que le lecteur soit plongé directement dans l’action, sans savoir ce qu’il s’est passé avant.

Luke Short porte bien son nom car en peu de mot, en très court, il vous présente le panel de personnages qui vont vous accompagner au fil de cette lecture des plus passionnantes.

Oubliez aussi les personnages féminins aussi limpides qu’un café raté et insipides que de l’eau de vaisselle après un banquet.

L’auteur nous présente des femmes fortes, des héroïnes qui en ont dans la culotte, qui savent ce qu’elles veulent et qui, de par leurs actions, sauveront des vies ou en propulseront d’autres dans la merde. Même l’épouse du médecin en a une solide praire dans la robe !

Les autres personnages ne se dévoileront qu’au fur et à mesure de l’histoire et au début, c’est peine perdue que de se dire qui seront les Gentils et les Méchants car tout le monde peut basculer des deux côtés, devenir meilleur, devenir de vrais salauds, se racheter, s’enfoncer, utiliser les méthodes perfides des autres… et je suis allée de surprise en surprise, changeant mon fusil d’épaule quelques fois.

— Eh bien qu’il s’en veuille ! dit froidement Connie. Pourquoi devrait-on pardonner quelqu’un sous prétexte qu’il regrette ses actes ? Je n’ai jamais compris cela et je n’y crois pas. Il faut payer pour ce que l’on a fait. S’il n’y a pas de punition, alors il n’y a rien de grave à faire quelque chose de mal, non ?
— Il arrive que l’on se punisse soi-même. C’est même dans ces cas-là que la punition est la plus dure.
— C’est possible, dit Connie sans y croire, entêtée.

Pas de manichéisme, pas de tout Blanc ou de tout Noir, nous sommes loin du western traditionnel avec la belle héroïne que le Gentil cow-boy solitaire loin de chez lui va vouloir sauver des vilaines griffes des très Méchants vilains pas beaux.

Et c’est pareil du côté masculin avec des personnages qui vont évoluer selon les événements, faire des conneries, mal juger les autres, se racheter, ou rester sur leur ligne de conduite, tel le shérif, le seul qui restera égal à lui même.

Au départ, une querelle entre une fille et un père, entre cette fille et l’homme que l’on voulait qu’elle épousât et un très gros problème d’ego de tous les côtés. C’est cet ego,  ces ambitions, cette volonté d’écraser l’autre qui fera que tout partira en couille et en sang versé.

— Très bien. Pendant un moment, je vous ai plainte, Connie. Vous vous êtes battue pour vous imposer face à Ben et Frank, et personne ne pouvait vous reprocher de vous défendre. Mais vos revendications ont coûté la vie de trop nombreux hommes, et en coûteront encore d’autres. Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ?
— Vous ne trouvez pas ?

— Eh bien je vais vous dire comment il ne faut pas faire, Connie : on ne les laisse pas se détruire pour servir ses propres ambitions et sa cupidité.

Tout cela empesait son âme, et il pensa alors à Connie avec un profond dégoût. Au fond, elle était de la même espèce qu’Ivey. Elle était de ceux qui cherchent le pouvoir, en abusent quand ils l’ont, et qui meurent riches et avec les honneurs. L’espèce d’ironie qu’il y avait dans tout cela parlait à une certaine partie de Bill, mais dans le même temps elle suscitait en lui une répugnance et un profond dégoût pour lui-même. Pourquoi n’avait-il pas d’emblée annoncé la couleur en expliquant à Dave que Connie était une fripouille prête à profiter de lui et de tout ce qui pouvait tomber entre ses petites mains cupides ? Elle ne valait pas un cheveu de Dave, et n’en aurait d’ailleurs pas un seul.

Le  jeu en valait-il la chandelle ? À mon sens, non, mais sans cela, nous aurions eu droit à une histoire insipide ou lieu d’un café noir très serré additionné de poudre de revolver et de whisky bien tassé. Cocktail explosif et bien dosé, c’est du brutal et on ne sentait pas la pomme, ni la betterave.

Si vous aviez besoin d’une illustration de libéralisme forcené, ne vous gênez pas, prenez le roman en exemple car c’est tout à fait ça dans le fait que Frank Ivey, patron du ranch Bell, veuille à tout prix acquérir toutes les terres aux alentours, quitte pour cela à donner des coups de poignard dans le dos des autres.

Coups sous la ceinture que les autres ne se priveront de donner, eux aussi, car dans ce roman, tout le monde peut virer du côté obscur de la Force et devenir aussi noir que Ivey, le grand salaud du coin car on a soit même engagé des durs à cuire ivres de vengeance et qu’il va falloir canaliser ces chiens fous.

Lorsqu’on engage une équipe de durs à cuire parce qu’il faut se battre contre des durs à cuire, on ne peut gagner que si l’on parvient à canaliser toute cette violence avec une volonté de fer.

Et puis, si on applique le « C’est pas moi qui a commencé, m’dame, c’est Frank ! », on peut se dire que les premières répliques (tirer profit du Homestead Act) n’étaient que rendre la monnaie de sa pièce à un type qui s’était cru plus malin que vous.

C’était une absurdité depuis le début, frappée de malédiction et destinée au désastre. Il avait commis l’erreur de penser qu’il devait adopter les règles des crapules pour vaincre les crapules, de croire avec une fierté obstinée qu’il pouvait contrôler ses hommes.

Un grand western noir qui n’emprunte pas vraiment ses codes car l’auteur était déjà au-delà du western traditionnel, empruntant plus les codes des romans noirs afin de nous proposer un western pur et dur, profond, réaliste, humain, violent.

Une montée en puissance de deux ego démesurés qui sont prêt à tous les sacrifices pour écraser l’autre, pour lui faire rendre gorge, pour le faire plier, que ce soit l’homme qui n’accepte pas qu’une femme dirige un ranch et veuille le dépasser ou que ce soit une femme qui n’accepte pas que des hommes lui dictent sa vie et qui ne rêve que de devenir aussi puissante qu’eux…

Rien n’est plus personnel que l’ambition.

Et au milieu de tout ça, des autres personnages qui vont se retrouver au milieu des tirs et tenter de régler tout ça de la manière la plus sage possible, même si cela est difficile.

Un western avec des personnages bien campés, réalistes, profonds, humains, avec leurs failles, leurs erreurs, leurs actes de courage, leur ego et un lecteur qui devra se faire sa propre opinion sur qui mérite la rédemption ou pas et sur qui était le plus salaud dans tout ça. Ils étaient plusieurs et leur ambition, leur entêtement, leur a fait commettre bien des erreurs qui se sont payées cash…

— Vous n’avez pas été suivie, au moins ?
— Mais il fait nuit, comment aurais-je pu l’être ?
— Mon Dieu ! répondit Bill avec un profond dégoût.
La critique claqua comme un coup de fouet.

— Vous êtes comme un cheval, ou un chien, ou un homme, ou n’importe quelle autre femme. Une fois qu’on vous comprend, on vous trouve très bien comme vous êtes.

Et les gens blessés frappent aveuglément. Cela expliquait sa rage soudaine et obstinée : c’était sa manière à elle de réagir.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019), Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et le Mois Américain chez Titine (Septembre 2018).

 

Knockemstiff : Donald Ray Pollock

Titre : Knockemstiff

Auteur : Donald Ray Pollock
Édition : Phebus Libretto (2010)
Édition Originale : Knockemstiff (2008)
Traducteur : Philippe Garnier

Résumé :
Knockemstiff – littéralement « étale-les raides » – existe vraiment. Ce n’est pas la moindre bizarrerie de ce premier livre de Donald Ray Pollock.

En référence aux classiques de Sherwood Anderson, les histoires racontées ici sont toutes liées à ce bourg.

Mais les turpitudes et les hypocrisies individuelles de Winesburg, Ohio, sur lesquelles écrivait Anderson en 1919, paraissent soudain bien pâles devant les visées de tante Joan sur un paumé défoncé à la Bactine, devant Daniel, le violeur de poupées, ou encore devant la Fish Stick Girl, qui serait le meilleur plan de la région, si elle n’avait pas la manie de trimballer des beignets de poisson pané au fond de son sac.

Plus encore que les camionneurs speedés, les fondus de la fonte ou les papys Alzheimer qui peuplent Knockemstiff, c’est l’humanité atrocement comique de ces personnages qui dérange.

Donald Ray Pollock est assurément la voix la plus singulière et la plus exaltante de la nouvelle littérature américaine depuis Larry Brown ou Chuck Palahniuk (lui-même fan de Pollock).

Certaines de ses histoires tachent comme le péché ou le mauvais vin, et vous collent à la peau, même après plusieurs douches.

Critique :
Dire que je trouvais que le roman « Kentucky straight » de Chris Offutt était peuplé de crétins pathétiques, de loosers fabuleux, de débiles congénitaux, d’une bande de ploucs irrécupérables…

Et bien, figurez-vous que je viens de tomber sur pire qu’eux ! D’ailleurs, face aux habitants de Knockemstiff (Ohio), ceux de Kentucky Straight sont fréquentables, c’est vous dire.

Je vous préviens de suite, après avoir terminé ce roman, vous vous sentirez poisseux et aurez juste une envie : vous doucher et vous récurer à la brosse en crin tant les gens sont crasseux mentalement.

Ici, il n’y a rien à faire, si ce n’est avoir des relations incestueuses, tuer des gens, boire de la bière bon marché, se shooter avec tout ce qui passe, laisser traîner des bâtonnets de poissons panés au fond de votre sac à main, traiter son gamin de gonzesse, lui apprendre à se battre, violer des poupées, fuguer,…

Je descendais juste des Mitchell Flats avec trois pointes de flèches dans ma poche et un serpent copperhead mort qui me pendait autour du cou comme un châle de vieille bonne femme, quand j’ai surpris un gars nommé Truman Mackey en train de baiser sa petite soeur dans Dynamite Hole.

Déjà, en temps normal, parler au vieux c’était comme d’être enfermé dans l’ascenseur avec un cannibale qu’on n’aurait pas nourri depuis trois jours.

« Tu t’es bien défendu », je me répétais, encore et encore. C’était la seule chose que mon père m’ait jamais dite que je n’ai pas essayé d’oublier.

Ne jamais sortir de ses eaux territoriales, ne jamais explorer une ville voisine. Rester en vase clos (et se reproduire). De toute façon, celui qui a fugué pour tenter sa chance ailleurs est tombé sur un camionneur bizarre et sordide.

Toutes ces belles choses, vous le retrouverez dans ce roman composé de nouvelles toutes plus sordides les unes que les autres.

Je ne suis pas toujours fan des nouvelles, mais ce format va à merveille pour ce genre de récits car il permet de remonter à la surface pour prendre une goulée d’air avant de replonger dans la noirceur poisseuse, style cambouis épais, d’une autre nouvelle.

Le fait qu’elle restait avec moi était juste une autre preuve de son indolence. Dans une société plus évoluée, on nous aurait probablement tués tous les deux pour nourrir les chiens.

Au total, il y en a 18, toutes du même acabit car l’auteur nous dresse des portraits au vitriol de cette petite ville qui existe vraiment et où on ne voudrait pas passer ses prochaines vacances, ni en être originaire.

Même les célèbres Barakis de chez nous sont moins atteints que ceux qui hantent ces pages. Pourtant, dans le fond, ils ont le même mode de vie : chômeurs, alcoolos, vivant dans des caravanes pouraves, portant le training… (Je vais me faire lyncher, là).

…on était toujours fauchés. Arrivée la fin du mois, on était à court de tous les trucs essentiels qui rendent la vie tolérable – confiseries, glaces et cigarettes – et je me mettais à insinuer à Dee qu’il serait peut-être temps de vendre un peu de sang. C’était le seul type de travail que j’arrivais à lui faire faire. Le mien ne valait rien à cause de mon hépatite, mais celui de Dee était AB négatif et encore sans pathogènes, alors les techniciens l’accueillaient à bras ouverts.

Droit debout en calcif devant le duplex rose fané qu’il louait avec Geraldine, Del a émergé de sa vape en train de pisser dans l’herbe cuite du mois d’août. C’était ça l’ennui de revenir à soi : la minute d’avant il avait autant de cervelle qu’une carpe en train de mastiquer de la merde à fond de Brain Creek, et pop, une lueur s’allumait et voilà qu’il se retrouvait sur la terre ferme, surpris dans une position embarrassante ou une autre.

Des récits sombres de déchéances humaines, des portraits de gens dont on ne voudrait pas croiser la route, des pères qui gagneraient à passer l’arme à gauche tant ils font subir le pire à leurs gosses, des femmes qui auraient gagné à se casser la jambe le jour où elles ont rencontrés leurs maris et le col de l’utérus le jour où ont couplés ensemble.

Si elle dirigeait toutes les pines qui lui sont passées dessus pointées vers l’extérieur, elle ressemblerait à un foutu porc-épic.

Je me suis réveillé en croyant que j’avais encore pissé au lit, mais c’était juste une tache collante, là où moi et Sandy on avait baisé la veille.

Des récits sombres, violents, poisseux dont il fallait le talent de conteur de Donald Ray Pollock pour arriver à les mettre en toutes lettres tant ils sont à la limite du supportable, ou alors, il faut déconnecter son cerveau et ne pas trop penser lorsqu’on lit car ceci n’est pas vraiment de la fiction mais la réalité dans ses tristes oripeaux.

18 nouvelles trash, 18 nouvelles noires, peuplées de personnages tous plus tarés les uns que les autres, tous irrécupérables, de personnages que l’on croisera au détour d’une autre nouvelle, et qui viendra confirmer que oui, même lui était irrécupérable.

18 nouvelles sordides où l’Homme ne veut pas s’élever au-dessus de sa condition, préférant barboter dans sa crasse, sa misère, son petit train-train banal et nauséabond.

18 nouvelles qui dérangent et qui grattent là où ça fait mal.

Néanmoins, j’avais préféré ses deux romans « Le diable tout le temps » et « Une mort qui en vaut la peine » qui, tout en étant aussi sordide et nauséabond, m’avaient plus emballé.

Il avait besoin de cheveux longs. Sans eux, il n’était qu’un sinistre bouseux mal fichu de Knockemstiff, Ohio – lunettes de vieux, acné en germes, poitrine de poulet. Jamais essayé d’être quelqu’un comme ça ? À 14 ans, c’est pire que la mort.

J’ai soulevé les couvertures un chouïa, passé mon doigt sur le KNOCKEMSTIFF, OHIO bleuté que Sandy s’était tatoué comme un panneau routier sur son cul maigrichon. Pourquoi ces gens ont besoin d’encre pour se rappeler d’où ils viennent, ça restera toujours un mystère pour moi.

Je m’étais encore jamais trouvé dans personne, et quand je me suis mis à jouir, c’était comme si plus rien de ce que j’avais connu avant avait d’importance. Toutes les années de vache enragée et de solitude coulaient hors de moi et bouillonnaient dans cette petite fille comme une source sortie d’un flanc de colline.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019) et le Mois Américain chez Titine (Septembre 2018).

Les croix en feu : Pierre Pelot

Titre : Les croix en feu – Les croix de feu

Auteur : Pierre Pelot
Édition : L’Atalante (2008) / Marabout Junior (1966)

Résumé :
1865. États-Unis d’Amérique.

Après guerre de Sécession, Scébanja revient sur les terres où il est né esclave afin d’acheter une ferme et de vivre comme l’homme libre qu’il croit être enfin devenu. C’est compter sans la haine des Blancs.

Appauvris par la guerre qui les a dépossédés d’une main-d’œuvre gratuite, ils voient d’un très mauvais œil leurs esclaves d’antan s’émanciper. Le Ku Klux Klan entre en action…

Critique :
♪Sweet Home Alabama ♫Where the skies are so blue ♪Sweet home Alabama ♪ Lord I’m comin’ home to you ♫

Il fut un temps où l’Alabama n’était un sweet home que pour l’Homme Blanc…

Alabama… Cet état du Sud, ségrégationniste, va se faire égratigner sévèrement le cuir par ce court roman.

C’est surtout ses habitants qui seront pointés du doigt. Habitants racistes et certains cumulent mêmes les tares de racistes ET d’assassins.

Si le nom du Ku-Klux-Klan n’était pas aussi tristement célèbre, le nom pourrait prêter à rire ou servir d’échauffement linguistique tel le chasseur sachant chasser sans son chien.

Hélas, il n’en est rien. En plus de semer la terreur dans un Sud ayant perdu la Guerre de Sécession, il plante des croix de feu et tue des pauvres gens dont le seul tort était d’être né Noirs et d’avoir voulu vivre paisiblement au milieu de Blancs qui ne le souhaitaient pas.

Des anciens esclaves, Noirs de surcroit, qui pourraient avoir les mêmes droits qu’eux, ces Blancs qui se croient au-dessus de tout, c’était tout simplement impensable pour les gens bien pensant du Sud profond comme l’Alabama.

Alors, quand un habitant du Sud vend une partie de ses terres, il est impensable que des Noirs l’achètent ! Et se ce genre de folie furieuse arrivait, le Klan serait là pour y mettre bon ordre.

Avec un court roman de 155 pages à peine, Pierre Pelot parvint à insuffler toute l’haleine fétide du vieux Sud, celui qui ne digère toujours pas sa défaite et le fait que les esclaves Noirs aient été affranchis.

Sans cette main-d’œuvre plus que bon marché, les riches planteurs ne s’en sortent plus et doivent vendre leurs terres. Scébanja, ancien esclave en fuite qui avait bossé sur ces terres, a bien l’intention d’acheter une parcelle et de la cultiver avec son ancien ami, un Blanc.

Scébanja est un personnage doux rêveur, naïf, un peu simplet, sans doute, parce qu’il est impossible d’être aussi naïf en ce temps-là en ayant vécu ce qu’il a vécu. Mais il est un peu comme Lenny de « Des souris et des hommes » et il ne rêve que d’une belle maison et de maïs plus haut qu’un homme.

Dave, son ami Blanc, est un pauvre type qui a dilapidé son maigre héritage au jeu.

Une chose m’a interpellé, en plus du racisme crasse et de la bêtise humaine : ils sont tous comme des fous pour acheter des lots de terre à prix d’or alors que le contrat les oblige a être les métayer du vendeur et de lui céder les 3/4 de leur récolte.

Comment peut-on rentabiliser une terre achetée 300 ou 2.000$ (alors qu’elle n’en vaut que 10 tout au plus) lorsqu’on doit, en prime, céder les 3/4 de sa récolte ?? Bon sang, rien n’a changé de nos jours, j’ai entendu des agriculteurs acheter à prix d’or des terres qui ne seront pas rentables avant 70 ans au prix où se vendent les céréales. Passons…

L’atmosphère est tendue, malgré la joie innocente et enfantine de Scébanja et la tension montera au fur et à mesure des pages, atteignant son apogée avec la descente du Klan sur un lot acheté par des Noirs et revenant ensuite pour nos deux amis.

En peu de pages, Pierre Pelot en dit beaucoup, nous immerge dans ce Sud profondément raciste qui est prêt à prendre des vies pour garder ses droits, parce que les Blancs ont peur de ces Noirs qui pourraient avoir les mêmes droits qu’eux.

Un western noir qui ne rate pas sa cible, qui la touche en plein bide et fait mal là où il passe. La Bête agonisera peut-être, mais l’Hydre de Lerne, sans cesse, a des têtes qui repoussent quand on en coupe une…

Un western noir très court mais très intense.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2018-2019), Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et le Mois Américain chez Titine (Septembre 2018).