Indomptable : Vladimir Hernández

Titre : Indomptable

Auteur : Vladimir Hernández 🇨🇺
Édition : Asphalte Noir (19/10/2017)
Édition Originale : Indómito (2016)
Traduction : Olivier Hamilton

Résumé :
La Havane, de nos jours. Un jeune ingénieur en électronique, Mario Durán, se retrouve en prison après avoir trafiqué des accès Internet avec son meilleur ami et complice de toujours, Rubén.

À leur grande surprise, il est libéré prématurément, à condition de prêter main forte au vol d’un coffre-fort, pour lequel ses compétences techniques et celles de Rubén sont indispensables. Un boulot apparemment facile… ce qui éveille la méfiance de Durán.

À raison. Quelques heures après le casse, il se retrouve enterré vivant dans un parc de La Havane, le cadavre de Rubén à ses côtés. Il n’aura dès lors plus qu’une seule idée : se venger de « l’Homme Invisible », leur commanditaire… Encore faut-il savoir de qui il s’agit réellement.

Polar mené à un train d’enfer, Indomptable nous transporte dans les rues de La Havane pour nous montrer le Cuba d’aujourd’hui, et sa jeunesse désillusionnée qui rêve d’ailleurs.

Critique :
Comment réussir à foirer sa journée et se retrouver à moitié mort dans un trou. Suivez bien les conseils…

1. Bénéficiez d’une liberté conditionnelle et sortez de prison,
2. Montez à l’arrière de la moto de votre pote et ancien complice,
3. Suivez-le dans la combine géniale qu’un type lui a proposé,
4. Accomplissez le casse en bidouillant le système de sécurité,
5. Ne vous méfiez pas et tournez le dos à un type armé,
6. Sortez du trou, couvert de sang, de terre, la rage au ventre et ruminez votre vengeance.

Pour réussir à avoir un type à vos basques qui veut se venger, il suffit de ne pas respecter sa parole et de demander à votre homme de main, qui a des problèmes de vue, de le tuer. Simple comme un coup de feu loupé…

Raconté ainsi, on pourrait croire que ce n’est jamais qu’une énième histoire de vengeance. En effet. Et pourtant, si cela semble à un récit réchauffé, l’auteur a réussi à lui donner un souffle et de la profondeur.

Tout en instrumentant sa vengeance, Durán va aussi nous parler de la ville de La Havane et de ce qu’il se passe à Cuba : misère noire, bidonvilles, émigration clandestine dans des barques, en direction des États-Unis, corruption, magouilles, salaires de merde, l’embargo…

La dictature qui ne dit pas son nom est sous-jacente. La génération de Rubén et de Durán n’a pas les mêmes aspirations que celle de leurs parents.

A la différence de la génération perdue de leurs parents, et de celle du désenchantement – ou plutôt des jérémiades- qui avait suivi, ils rejetaient le projet social collectif. Comme tant d’autres enfants nés sous la période spéciale, élevés dans une ouverture économique illusoire empreints d’un pragmatisme post-millenium, ils se sentaient totalement libérés des compromis idéologiques d’antan. Ils ne croyaient qu’en l’initiative personnelle. Il était clair pour eux qu’en politique les dés étaient pipés et que la seule issue qu’ils offraient étaient une salle d’attente donnant sur un futur toujours plus incertain.

Pas de bons sentiments, dans le scénario, cela se résout à la testostérone et avec des armes, bien entendu. Ceci n’est pas une vengeance fine, telle celle de Monte Cristo. Ce sera une traque, intelligente tout de même, afin de trouver le mystérieux commanditaire du casse.

En alternance avec le récit, des chapitres seront consacrés à la jeunesse de Durán et à ses années passées en prison, avec toutes les emmerdes que cela implique (dont les viols). Durán semble être fait de métal, pourtant, il a des faiblesses, mais au moins, il apprend de ses erreurs.

Un roman noir brutal, sans concessions, ou quelques surprises nous attendrons au tournant. Le roman n’est ni trop long, ni trop court, en 256 pages, l’auteur arrive à planter ses décors, à donner vie à ses personnages, à les étoffer, sans en faire trop, tout en nous dressant un portrait peu flatteur de La Havane.

Un bon roman noir où l’on ne s’ennuie pas une seconde. Dès les premières pages, je me suis faite happer par le récit et j’ai apprécié ma folle cavalcade avec l’ami Durán et ses guns.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°2XX], Le Challenge « Le tour du monde en 80 livres chez Bidb » (Cuba) et Le Mois Espagnol (et Sud-Américain) chez Sharon – Mai 2022 (Fiche N°19).

Petit Piment : Alain Mabanckou

Titre : Petit Piment

Auteur : Alain Mabanckou
Édition : Points (2017)

Résumé :
Jeune orphelin de Pointe-Noire, Petit Piment effectue sa scolarité dans une institution placée sous l’autorité abusive et corrompue de Dieudonné Ngoulmoumako. Arrive bientôt la révolution socialiste, les cartes sont redistribuées.

L’aventure commence. Elle le conduira notamment chez Maman Fiat 500 et ses dix filles, et la vie semble enfin lui sourire dans la gaité quotidienne de cette maison pas si close que ça, où il rend toutes sortes de services.

Jusqu’à ce que ce bonheur s’écroule. Petit Piment finit par perdre la tête, mais pas le nord : il sait qu’il a une vengeance à prendre contre celui qui a brisé son destin.

Critique :
« Tokumisa Nzambe po Mose yamoyindo abotami namboka ya Bakoko » peut se vanter d’avoir le nom le plus long de toute la création !

Afin de vous coucher moins bête ce soir, cela signifie « Rendons grâce à Dieu, le Moïse noir est né sur la terre des ancêtres ».

À l’orphelinat de Loango (République du Congo) où il a été placé depuis sa naissance, on le nomme Moïse. C’est plus facile. Ensuite, on le connaîtra sous le surnom de Petit Piment.

Tout allait plus au moins bien à l’orphelinat, Moïse était satisfait, il adorait Papa Moupelo qui leur donnait catéchisme toutes les semaines et qui était très gentil avec les orphelins, qui les respectaient. Hélas, vint la Révolution socialiste et tout changea du jour au lendemain, passant de « pas trop mal » à « horrible ».

Dieudonné Ngoulmoumako est le directeur de l’orphelinat, est corrompu jusqu’au trognon, c’est un lécheur de bottes, il est cruel, autoritaire, despotique, raciste envers les autres ethnies et comme tout bon magouilleur qui se respecte, il a placé à ses côtés les membres de sa famille. Son socialisme est fait de caviar.

Moïse, lui, est un garçon auquel on s’attache assez vite. Il est notre narrateur et se fera un plaisir de vous raconter ce qu’il sait de son pays, de l’orphelinat, de la société congolaise, avec ses ethnies, son racisme (qui n’est pas l’apanage des Blancs), ses codes, ses superstitions, ses croyances… Il en sait peu, n’ayant jamais mis les pieds dehors, mais son témoignage est éclairant et l’on en saura plus sur la société congolaise des années 60/70.

Le changement interviendra lorsqu’il sortira de l’orphelinat, passant d’un monde semi-protégé à celui de la délinquance juvénile, dans les bas-fonds de Pointe-Noire où le roman prendra un tour plus sombre, plus noir, plus social, avec ses prostituées, la politique du maire, les différentes bandes de gamins des rues, voleurs, chapardeurs et autres.

Jusqu’à son incorporation dans la maison close de Maman Fiat 500, le récit me plaisait, le plume d’Alain Mabanckou m’enchantait (je la découvrais) et c’était un réel plaisir de parfaire mes connaissances sur l’Afrique.

L’auteur ne se voile jamais la face, il dit les choses telles qu’elles sont, sans tourner autour du pot. Le récit de Moïse/Petit Piment est empreint d’un mélange de naïveté et de grande lucidité. Les deux étant équilibrés.

Petit Piment (qui ne se prénomme plus Moïse) évoluait dans le bon sens, son parcours de vie était toujours instructif à suivre et l’auteur avait glissé habillement la politique dans le récit de notre gamin devenu adulte. Aucun ennui ne pointait son nez à l’horizon de cette lecture, même si le rythme est assez lent dans certains parties.

Là où le bât a blessé, c’est après l’opération « Pointe-Noire sans putes zaïroises » où notre narrateur va péter un câble voyant qu’il a perdu ses derniers repères, son dernier giron et à partir de ce moment-là, le récit ne m’a plus emballé du tout, je m’y suis ennuyée, ne me retrouvant plus dans les élucubrations de Petit Piment.

La sensation d’un récit d’embourbant, tournant en rond, ne m’a plus quitté. Cela devenait lourd et j’ai terminé le récit en sautant quelques passages, notamment dans le cabinet du psy.

Dommage, plus des trois-quarts du roman m’avait emballé et la panne s’essence à surgit dans les derniers kilomètres. Bien que je comprenne la folie qui prend Petit Piment, bien que je comprenne qu’il ne veuille pas en sortir, cette partie-là ne m’a pas enchanté.

Malgré ce bémol de fin de voyage, je garderai les bons côtés du roman, notamment l’apprentissage de la vie de Moïse, ses errances, ses erreurs et tout ce que j’ai appris sur la société africaine, en particulier celle de la République du Congo, avec ses règles, ses magouilles, ses problèmes entre ethnies.

Le Challenge « Le tour du monde en 80 livres chez Bidb » (République Congo).

Jours de sable : Aimée De Jongh

Titre : Jours de sable

Scénariste : Aimée De Jongh
Dessinateur : Aimée De Jongh
Traduction : Jérôme Wicky

Édition : Dargaud (21/05/2021)

Résumé :
Washington, 1937. John Clark, journaliste photoreporter de 22 ans, est engagé par la Farm Security Administration, l’organisme gouvernemental chargé d’aider les fermiers victimes de la Grande Dépression.

Sa mission : témoigner de la situation dramatique des agriculteurs du Dust Bowl. Située à cheval sur l’Oklahoma, le Kansas et le Texas, cette région est frappée par la sécheresse et les tempêtes de sable plongent les habitants dans la misère.

En Oklahoma, John tente de se faire accepter par la population. Au cours de son séjour, qui prend la forme d’un voyage initiatique, il devient ami avec une jeune femme, Betty. Grâce à elle, il prend conscience du drame humain provoqué par la crise économique. Mais il remet en question son rôle social et son travail de photographe…

Critique :
1937, États-Unis… Le krash boursier de 1929 a eu lieu et une partie de l’Amérique se prend de plein fouet le Dust Bowl.

Pour les ignares du fond de la classe, le Dust Bowl n’est pas la finale du championnat organisé par la ligue américaine de football américain, mais une série de tempêtes de poussière qui s’est abattue sur les plaines des États-Unis !

L’Oklahoma, le Kansas et le Texas, furent touchés, dans les années 30, par la sécheresse et une série de tempêtes de poussière provoquant une catastrophe écologique et agricole.

Si jamais, relisez (ou lisez) « Les raisins de la colère » de Steinbeek…

La première chose que l’on admire, dans ce roman graphique, ce sont les dessins de l’autrice : de belles grandes planches montrant des décors new-yorkais et ensuite de la région de l’Oklahoma (dans le manche de cet état qui ressemble à une poêle à frire).

Si N-Y grouille de vie et misère, dans l’Oklahoma, ça grouille de misère et la vie se cache tant il est difficile de respirer ou de vivre dans cette région touchée de plein fouet par ces nuages de poussières.

Les couleurs sont dans des tons pastels et même sans paroles, ces grandes planches parlent plus qu’un discours. Sans avoir le choc des photos, on a le choc des dessins et pas besoin du poids des mots, les images parlent d’elles-mêmes.

Des grands dessins sur des pleines pages ou sur des doubles pages : l’envie est grande de les enlever de la bédé et de les accrocher au mur, tant ils sont magnifiques.

De plus, le scénario ne manque pas de profondeur avec les réflexions des habitants de l’Oklahoma sur les photos que prend John Clark : c’est de la mise en scène !

Lui-même se posera la question sur son travail de photographe : est-ce qu’il rend justice aux habitants soumis au Dust Bowl ? La mise en scène est nécessaire pour faire une belle photo, certes, mais donne-t-elle vraiment la dimension de leur souffrance, de ce qu’ils endurent depuis des années ?

Moi qui me plaignais ces derniers temps de ne pas ressentir des émotions dans certains romans lus, ici, j’en ai pris plein ma tronche, des émotions !

Pas de pathos, pas de larmoyant, l’autrice n’est pas là pour faire pleurer dans les chaumières, et pourtant, elle est arrivé, de pas ses dessins, ses personnages, les actions de John Clark, par les dialogues, à me donner des frissons et à faire monter l’eau aux yeux, afin d’en ôter la poussière.

Une magnifique bédé qui va s’en aller rejoindre le clan des bédés d’exceptions dans ma biblio.

Manger Bambi : Caroline de Mulder

Titre : Manger Bambi

Auteur : Caroline de Mulder
Édition : Gallimard (07/01/2021)

Résumé :
Bambi, quinze ans bientôt seize, est décidée à sortir de la misère. Avec ses amies, elle a trouvé un filon : les sites de sugardating qui mettent en contact des jeunes filles pauvres avec des messieurs plus âgés désireux d’entretenir une protégée.

Bambi se pose en proie parfaite. Mais Bambi n’aime pas flirter ni séduire, encore moins céder. Ce qu’on ne lui donne pas gratis, elle le prend de force.

Et dans un monde où on refuse aux femmes jusqu’à l’idée de la violence, Bambi rend les coups. Même ceux qu’on ne lui a pas donnés.

Critique :
Oubliez le gentil petit faon de votre enfance !

Ici, Bambi, c’est une jeune fille de quinze ans qui a bouffé de la vache enragée toute sa vie et qui en veut à la terre entière, sauf à sa mère, bizarrement, alors qu’elle est alcoolo, brutale, en décrochage total dans l’éducation de sa fille, du ménage, bref, elles vivent dans un taudis.

Bambi, pour se faire des thunes, décide de jouer avec les sugar daddy, ces hommes dans la force de l’âge qui veulent se faire des petites jeunes. Bambi ne fait pas ça pour payer ses études, comme bien des filles, mais pour palper le max de pognon et, au passage, leur écraser les roustons.

Bambi, c’est du maquillage genre camion volé, tu vois ? Faut masquer les coups qu’elle s’est prise dans la face, par sa daronne. Son daron ? Il a joué les filles de l’air, il a juste laissé son Sig Sauer et Bambi, elle aime jouer avec l’arme. Pour elle, c’est l’équivalent d’un doudou chez un marmot.

Avec son gun, elle se sent plus forte. C’est plus izi (easy) pour forcer les daddy à filer leur oseille.

Bambi, c’est cru, trash ! Autant dans le récit que dans le langage. Wesh, les mecs et les bitch, va falloir réviser son argot et son langage d’jeun’s ! TKT, Google vous aidera si vous captez pas.

Bambi, c’est du roman noir à fond d’blinde ! T’y aventures pas si tu cherches des petits coeurs roses, tu trouveras que dalle !

L’autrice te raconte la misère ordinaire, simple, courante, celle que l’on a croisé un jour dans notre vie et qu’on a vite détourné les yeux, se moquant de la gonzesse ou du mec qui sentait pas bon, sans penser que sa mère elle avait p’têt abdiqué le ménage.

Avec ce langage cru, celui des jeunes de nos jours, ça renforce le côté filles en perte de vitesse, filles qui se donnent un genre, filles qui se pensent les plus fortes, et qui le sont, sauf quand le vernis craque et qu’on se rend compte qu’elles ne sont que des filles paumées, apeurées. Mais plutôt crever la gueule ouverte que de l’avouer !

Avec un personnage comme Bambi et ses copines, tu sais pas trop si tu dois leur coller des claques dans leur gueule de petites merdeuses, les flinguer direct ou laisser pisser le mérinos.

Elles sont trop loin dans la misère sociale que pour espérer les en sortir. L’autorité, elles en veulent pas. Bambi encore moins. Elle aime que sa mère et ses deux copines. Parfois avec des clash…

Bambi, c’est un roman noir vachement noir, mon frère. Le rayon de soleil ? Cherche pas et carre-le toi bien profond où tout le monde pense. Y’a pas d’édulcorant, pas de sucre, ou alors, c’est de la poudre qu’on sniffe.

Bambi, c’est le récit d’une société qui part en couilles, qui abandonne ses jeunes, qui ne sait pas comment les aider, qui le fait, mais mal.

C’est l’histoire de gamines qui ne savent pas trop si elles veulent être sauvées ou pas. Et si oui, même elles ne savent pas comment, hormis palper le grisbi et se tirer en Thaïlande pour glander grave sa mère. Ce qui ne les aiderait pas, mais ça, elles en savent que pouic.

Bambi, c’est un roman noir qui te met mal à l’aise. C’est un roman trash qui parle de violences, de coups tordus, d’arnaques, de pétage de plombs de ce qui fut, un jour, une gentille petite fille tout mignonne et qui, à cause de cette chienne de vie, a mal tournée et est devenue enragée envers le monde entier.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°88].

Les femmes n’ont pas d’histoire : Amy Jo Burns

Titre : Les femmes n’ont pas d’histoire

Auteur : Amy Jo Burns
Édition : Sonatine (18/02/2021)
Édition Originale : Shiner (2020)
Traduction : Héloïse Esquié

Résumé :
Dans cette région désolée des Appalaches que l’on appelle la Rust Belt, la vie ressemble à une damnation. C’est un pays d’hommes déchus où l’alcool de contrebande et la religion font la loi, où les femmes n’ont pas d’histoire.

Élevée dans l’ombre de son père, un prêcheur charismatique, Wren, comme sa mère avant elle, semble suivre un destin tout tracé.

Jusqu’au jour où un accident lui donne l’occasion de reprendre sa vie en main.

Ce premier roman inoubliable, qui dépeint la lutte de deux générations de femmes pour devenir elles-mêmes dans un pays en pleine désolation, annonce la naissance d’une auteure au talent époustouflant.

Un récit d’émancipation vibrant de beauté et de rage.

Critique :
Les Appalaches… Je n’y ai jamais mis les pieds mais j’ai l’impression de les connaître par coeur, tant je les ai découvertes au travers de la littérature.

Pas avec de la littérature joyeuse, mais au travers de la Noire, celle qui parle de conditions sociales miséreuses, de gens qui boivent, qui distillent leur alcool, qui se droguent, qui vivent chichement, certains étant à la limite des hommes des bois tellement ils vivent dans un isolement quasi total.

Ici, le patriarcat fait loi. Comme partout ailleurs, vous me direz… Oui, mais ici, c’est pire qu’ailleurs !

Comparées aux femmes qui vivent là-bas, nous sommes des reines pourvues de multiples droits car celles du livre n’ont souvent que le droit de la fermer et de se taire, tout en pondant des chiards et en s’occupant de leurs maris, pauvres petits gamins qui ont besoin d’une mère pour essuyer leur merde.

Dans ce récit, on se prend la ruralité de plein fouet. Et la religion dans la gueule. Les gens vont à l’église le dimanche et certains pratiquent encore le culte avec des serpents.

Bizarrement, même si les femmes sont résignées, ce ne sont pourtant pas des femmes faibles, sans volonté. Elles auraient voulu changer de vie, mais les montagnes des Appalaches ne leur ont pas permis de se libérer et celles qui voulaient foutre le camp se retrouvent mariées avec des enfants, vivant dans un mobile-home ou dans une cabane en rondins.

Ce qui marque le plus, dans ce roman noir profond, c’est la puissance des personnages, qu’ils soient adultes ou adolescente, comme Wren, la fille du manipulateur de serpent qui la garde dans sa cabane, perdue au fond des bois, régnant tel un dictateur sur ce petit territoire et sur deux sujets : son épouse et sa fille.

Malgré le fait que je ne me sois pas vraiment attachée à Wren, malgré le fait que le récit soit assez lent, qu’il n’y ait pas vraiment d’action, j’ai apprécié cette lecture en apnée, cette descente dans l’intimité de deux familles où les hommes ne foutent pas grand-chose et où ce sont les femmes qui portent tout à bout de bras.

Dans d’autres romans, je me serais ennuyée, mais ici, jamais. L’atmosphère est oppressante, sans jamais l’être trop et la construction du récit est intelligente. Si la première partie concerne le récit vu aux travers des yeux de Wren, les parties suivantes seront pour les récits de sa mère, Ruby et de sa meilleure amie, Ivy, avant de passer à Flynn, le moonshiner (il distille de l’alcool).

Ces différentes trames temporelles apportent un éclairage intéressant sur le récit, nous apporte des réponses sur le pourquoi ses deux femmes sont restées sur ces collines boisées, sur leur vie d’avant et d’après, leurs rêves…

Un roman puissant, sans pathos aucun, avec des personnages tout en nuance, désespérés, perdus, cherchant leur voie dans cette Rust Belt qui ne fait de cadeau à personne et n’offre pas du travail à tous. Alors on boit pour oublier, parce que c’est plus simple de se laisser porter par la vie, que d’être acteur de la sienne.

Un roman noir porté par une belle écriture, simple, sans fioritures, trempée dans une encre très sombre, décrivant ces vies fracassées, cette Nature imposante, cette société où le fait de naître femme vous condamne déjà à être ce les hommes voudront que vous soyez et ne vous laissera aucune opportunité de changer de vie (à moins qu’une bite ne vous pousse).

Une histoire ancrée dans un réalisme qui fait frissonner car nous avons beau être dans une fiction, elle n’est guère éloignée de la réalité.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°49].

Les prisonniers de la liberté :‬ Luca Di Fulvio [LC avec Bianca]

Titre : Les prisonniers de la liberté

Auteur : Luca Di Fulvio
Éditions : Slatkine & Cie (2019) / Pocket (2021) – 780 pages
Édition Originale : La figlia della libertà (2018)
Traduction : Elsa Damien

Résumé :
1913, un paquebot quitte l’Europe. À son bord, trois jeunes en quête d’une seconde chance.

Rosetta, jeune femme indépendante et rebelle, fuit son village italien. À la mort de ses parents, harcelée et violentée par la pègre, ayant perdu son honneur, elle n’a eu d’autre choix que d’abandonner la ferme familiale.

Rocco, fier et fougueux jeune homme, laisse derrière lui sa Sicile natale. Il cherche à échapper à la Mafia locale, à laquelle il a refusé de se soumettre.

Raquel, petite juive russe, a vu toute sa famille décimée dans un pogrom. Elle n’emporte avec elle que le souvenir de l’amour que lui portaient ses parents.
Le nouveau monde les réunira.

Après New York, Luca Di Fulvio nous emmène à Buenos Aires. Un parcours semé d’embuches, où amitié, amour et trahisons s’entremêlent…

Critique :
Les voyages en compagnie de Luca Di Fulvio se ressemblent tous un peu. C’est le troisième que je lis et sa trame est semblable aux deux autres. C’est la marque de fabrique de l’auteur qui ne se renouvèle guère.

Une fois de plus, il nous propose des personnages qui ne vivent pas dans le monde des Bisounours et à qui il va arriver tout un tas de saloperies de misères les plus crasses.

Coincés dans le fleuve tumultueux de la vie qui ne fait pas de cadeau, ils vont aller de Charybde en Scylla, leur père narratif ne les épargnant guère, rajoutant même des pelletés de sales coups à tous ceux qu’ils ont déjà pris dans la gueule.

On est dans un roman noir, le contexte social était important et bien mis en valeur, que ce soit en Sicile avec la mafia qui ne vous laisse guère le choix, ou dans les ghettos Juifs du côté de la Russie, Pologne ou en Argentine où l’extrême misère est de nouveau la proie des puissants. L’exploitation des miséreux fait la richesse des forts.

Le monde de Rosetta, Rocco ou Rachel n’est que violence, extorsion, abus de pouvoir, vols, viols, harcèlement, mafia et pogroms pour les Juifs que l’on accuse de tous les maux (empoisonnement de l’eau, mauvaises récoltes…) et surtout d’avoir assassiné le Christ, qui, si mes souvenirs sont bons, était Juif lui aussi… Comprenne qui pourra, moi je ne cherche plus à comprendre l’imbécilité de certains et leur illogisme.

Dans ce monde pourri, les femmes sont toutes des putes (dixit la majorité hommes), surtout si elles tentent de leur tenir tête et les hommes sont tous des harceleurs, des violeurs, des gros cochons qui ne pensent qu’avec leur bite et qui considèrent les femmes comme juste bonne à baiser, de force ou en les payant.

Heureusement, tous les hommes ne sont pas comme ça ! Non pas parce que les femmes ne sont pas leur tasse de thé, juste parce qu’ils ont de l’éducation et du respect pour les autres, même s’ils ne seraient pas vraiment d’accord pour nous donner l’égalité.

Anybref, comme vous pouvez le constater, nous face à des vies de misère où tous les coups sont permis pour briser des êtres humains et les mettre plus bas que terre. Les femmes et les filles étant celles qui ont la vie la plus infernale puisque le seul métier qu’on leur propose est de faire la pute dans cette ville de Buenos Aires.

Comme à Ken Follet, je reprocherai toujours à Di Fulvio son manichéisme dans ses personnages.

Les méchants n’ont rien pour les racheter et sont pourris jusqu’au bout des ongles (ou de leur bite), hormis quelques uns, mais dès le départ, on se doutait qu’ils n’étaient pas si méchants que ça.

Si dans la vie réelle, certains humains sont des salopards finis, d’autres ont des portraits plus nuancés, des fêlures, un passé qui explique cela et j’apprécie toujours lorsqu’ils les portraits sont en nuance, dans la littérature.

Les palmes d’or des perversions allant à Amos le maquereau, au baron de La Bite Molle et à la princesse du Clito En Biais. Ces deux derniers, sorte de Valmont et Merteuil de ce récit, n’ont vraiment absolument rien pour équilibrer leurs portraits et l’auteur en rajoutera même, des fois que l’on aurait des doutes…

Même si le baron sicilien de La Bite Molle possède moins d’élégance dans la perversion que n’en avait Valmont, que c’est une sorte de potentat local qui se croit tout permis, qui devient bête dans son obsession et qui finira par perdre toute crédibilité dans une scène avec un coupe-papier.

Fallait pas en rajouter, la coupe était déjà pleine pour ce personnage. Trop est l’ennemi du bien. Cela a desservi ce méchant baron sicilien.

Je me plains souvent des auteurs qui bâclent leurs grandes scènes finales en deux coups de cuillère à pot alors qu’on se trouve dans un pavé.

Ce ne fut pas le cas ici, Di Fulvio a pris son temps pour régler tous les problèmes, pour terminer la grande bataille finale, mais à un moment, il est retombé dans ses travers et en a rajouté, ce qui a nuit à l’ensemble car ça devenait trop long. Un peu de péripéties, ça va, trop, bonjour les dégâts.

Avec 150 pages de misères en moins, l’auteur aurait pu offrir à ses lecteurs un roman bourré d’émotions, d’action, d’aventure, sans que cela ne nuise à l’ensemble.

On pourrait penser, en m’entendant bougonner et étaler les défauts du roman, que je n’ai pas apprécié cette lecture. Que du contraire !

En fait, comme Tano, le cordonnier grincheux, je ronchonne entre mes dents pour ne pas que l’on sache que ce récit m’a bouleversé et apporté des tonnes d’émotions, me mettant le cœur en vrac, une fois de plus.

Les personnages gentils m’ont fait vibrer, j’aurais aimé les serrer dans mes bras, les aider, j’ai souffert avec eux, j’ai hurlé à l’injustice comme eux, sans que l’on nous écoute et je les ai vu souffrir sans pouvoir rien faire pour les sortir de là.

Ce roman, après toutes ces souffrances, donne de l’espoir et fait un bien fou au moral, même si dans la réalité, ce genre de fin n’arrive jamais, sauf sans les Disney. Mais merde, de temps en temps, ça fait chaud au cœur de voir triompher le Bien et non le Mal.

C’est une formidable aventure humaine, c’est une histoire de destins brisés, de vies qui auraient dû prendre fin, mais ils se sont accrochés à la vie et Rosetta, comme dans la chanson de J-J.G, a changé la vie des autres.

Alors basta pour les défauts rédhibitoires que son un certain manichéisme, les misères à rallonges et les trames qui sont semblables dans tous ses romans ! Les histoires de l’auteur sont belles à lire et ça me fait passer sur ces gros défauts qui mettraient par terre les romans d’autres auteurs (oui, pas bien, je sais).

Par contre, ces multiples défauts (manichéisme, trame la même) et cette surenchère de violence (parfois gratuite) ont fait en sorte que ma copinaute Bianca n’a pas du tout apprécié sa lecture. 780 pages de malheurs, ça faisait beaucoup… Sa préférence restera pour « Le gang des rêves » (et moi aussi). Suivez le lien !

Lu dans son édition Pocket de 780 pages.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 12 Juillet 2021 au 11 Juillet 2022) [Lecture N°48] et Le pavé de l’été – 2021 (Saison 10) chez Sur Mes Brizées.

 

Blood and Sugar : Laura Shepherd-Robinson

Titre : Blood and Sugar

Auteur : Laura Shepherd-Robinson
Édition : 10/18 (06/05/2021)
Édition Originale : Blood and Sugar (2019)
Traduction : Pascale Haas

Résumé :
Juin 1781. Un corps est pendu à un crochet sur le quai de Deptford : l’homme a été horriblement torturé et porte la marque des esclaves.

Quelques jours plus tard, le capitaine Harry Corsham – un héros de guerre se lançant dans une carrière parlementaire prometteuse – reçoit la visite de la sœur d’un vieil ami.

Son ami, Tad Archer, un abolitionniste passionné, était sur le point de dévoiler un dangereux secret, lourd de conséquence pour l’industrie de la Traite négrière. Un secret capable d’abolir l’esclavage.

Pour découvrir ce qui est arrivé à Tad, Harry est obligé de remonter les fils de l’enquête de son ami, en fouillant au cœur de la conspiration que Tad avait mise au jour.

Son enquête va menacer ses perspectives politiques, le bonheur de sa famille et l’obliger à affronter son propre passé, à ses risques et périls.

Critique :
C’est l’histoire de l’hypocrisie humaine qui rencontre l’appât du gain à n’importe quel prix.

Nos deux horreurs fusionnant ensemble se transformeront ensuite en un business sans conscience puisque ce sera l’exploitation de l’Homme par l’Homme.

Oh, ne jugez pas trop vite ces Anglais esclavagistes qui voulaient du sucre à bas prix pour mettre dans leur tea time, nous ne valons pas mieux qu’eux de nos jours.

Comme eux, nous souhaitons acheter des biens à bas prix : nous ne regardons pas toujours où nos habits sont fabriqués, ni comment (et par qui) sont extraits les matériaux de nos smartphones, PC, ni si notre huile d’olive, viande, légumes ou fruits ont été collectés par des travailleurs syndiqués, payés aux tarifs en vigueurs dans nos pays ou par des travailleurs immigrés sous-payés, des sans papiers qui touchent des misères,…

Le but du jeu n’a pas changé : de la qualité pas trop cher et pour le reste, comme les Anglais de cette époque, nous faisons ceux qui ne savent pas, qui regardent leurs pieds, ailleurs, qui ont des scrupules qui ne durent que peu de temps.

Ce thriller historique frappe là où ça fait mal : l’esclavagisme, la traite des Noirs, les vaisseaux négriers qui allaient chercher des Noirs en Afrique et les transportaient ensuite dans les Caraïbes pour bosser dans les exploitations de canne à sucre.

Ces esclaves Noirs appelés Nègres sont considérés par la loi comme du mobilier, ce qui fait qu’au même titre que vous pouvez shooter dans vos casseroles ou massacrer votre buffet, sans que cela émeuve personne, vous avez le droit de tuer vos esclaves sans qu’un tribunal ne vous condamne.

Ce polar historique a aussi des airs de roman noir, le contexte social de cette Angleterre étant bien mis en avant et utilisé à bon escient, se mélangeant harmonieusement dans l’enquête (qui ne sera pas de tout repos) que le capitaine Harry Corsham va mener afin de savoir qui a tué aussi abominablement que ça son ancien copain de collège, Tad Archer.

Bourré de fausses-pistes, de chausse-trappes, d’omerta, son enquête se révèlera bien plus dangereuse que l’on ne pourrait penser de prime abord car dans cette histoire, on ne sait jamais à qui se fier, les personnages pouvant cacher une âme sombre ou vous aider sans vous le montrer.

Sans aucun doute, ce roman a demandé des heures, des jours, de travail de recherche historiques et cela a payé car le réalisme est bien présent, autant dans les personnages que dans le récit historique.

Personne n’est tout à fait blanc ni tout a fait noir dans cette histoire et la plupart des personnages sont esclavagistes comme d’autres seraient banquiers ou pécheurs. C’est un métier comme un autre en 1780…

À cette époque, en plus de les considérer, par la loi, comme des biens meubles, la population Blanche considérait les Noirs comme un peuple de dégénérés, des sous-hommes, des animaux. C’était scientifique, même ! (oui, ça me fait mal de l’écrire mais je n’y peu rien, je ne fais que noter la pensée des gens de l’époque).

Si nous avions baigné dans de pareilles inepties, pensées horribles (tous les mots que vous voulez), sans doute n’aurions pas pensé différemment que ceux de cette époque. Harry Corsham qui ne pense pas comme les autres est regardé de travers et c’est mal vu pour une carrière politique de penser que les Nègres (oui, c’est pas ce terme qu’ils sont désignés, je ne l’utilise pas en insulte, par contre) sont des humains comme les autres.

Sera-t-il hypocrite comme les autres, aura-t-il les couilles ou nous fera-t-il un compromis à la Belge ? Non, je ne vous le dirai pas, faudra lire cet excellent polar historique pour le savoir.

Sachez juste que nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours et qu’il n’est pas facile d’avoir raison contre tout le monde dans cette époque qui voulait que les gens ne soient pas ce qu’ils étaient vraiment. Si un Juif pouvait se faire passer pour un catho pour éviter les ennuis, si un homo pouvait donner le change aux autres, un Noir en fuite ne pouvait pas changer sa couleur de peau.

Un polar historique bien documenté, addictif, sans pour autant se la jouer 24H chrono, des personnages réalistes, qui évoluent, une enquête difficile et quelques scènes qui donneront envie de hurler tant c’est inhumain. Un récit brillant.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°284], Le Challenge A Year in England pour les 10 ans du Mois anglais [Lecture N°37] et Le Mois anglais (Juin 2021 – Season 10) chez Lou, Cryssilda et Titine.

Ormeshadow : Priya Sharma

Titre : Ormeshadow

Auteur : Priya Sharma
Édition : Le Bélial’ Une Heure Lumière (08/04/2021)
Édition Originale : Ormeshadow (2019)
Traduction : Anne-Sylvie Homassel

Résumé :
Angleterre, fin du XIXe siècle. Fonctionnaire de province, le père du jeune Gideon Belman subit divers échecs financiers qui l’obligent, lui et sa famille, à quitter Bath pour l’ancestrale ferme de son frère, au lieu-dit Ormeshadow, sis au pied d’une colline à la forme caractéristique.

À en croire la légende locale, un dragon serait endormi sous cette colline et un trésor s’y trouverait dissimulé, trésor dont les Belman seraient les gardiens. Une simple légende, rien d’autre…

L’oncle de Gideon, homme fruste et brutal, nourrit des rapports conflictuels avec son frère. Un jour, à la suite d’une énième dispute, le père de Gideon disparaît. Qu’est-il advenu de lui ? Nul ne le sait ou ne tient à le savoir, et le jeune garçon reste vivre à la ferme avec sa mère, son oncle et la famille de ce dernier.

Les années passent et Gideon, désormais adolescent, n’oublie pas cette histoire de trésor caché. Mais les tensions ne cessent de croître chez les Belman. Qui sait ce qu’elles libéreront ?…

Âpre récit initiatique, aussi riche et sombre que la glèbe rocailleuse de son décor, Ormeshadow évolue dans les ombres grises qui séparent la littérature fantastique du mainstream. Salué par la critique anglo-saxonne, ce court roman a été couronné par le prix Shirley Jackson 2019.

Critique :
Angleterre, époque victorienne, mon époque préférée. Non, non, rangez vos belles robes, mesdames, vos services à thé et vous, messieurs, remisez au placard vos beaux costumes car c’est dans l’Angleterre rurale que cette novella nous emmène.

Pour un homme qui a été secrétaire, qui aime lire, écrire et évoluer dans des bibliothèques, tout abandonner pour partir avec sa femme et son fils, travailler dans la ferme dont il a hérité la moitié avec son frère, c’est un pas qu’il n’est pas facile de franchir.

Et John Belman accompli ce retour vers la terre, allant habiter chez son frère cadet qui gère la ferme depuis le début puisqu’il n’a pas eu l’opportunité de faire des études.

Si les citadins regardent les bouseux avec condescendance, la réciproque a lieu quand le rat des ville va aux champs. Les villageois ont toujours pensé que le père de Gidéon les prenait de haut puisque lui avait fait des études, était lettré.

C’est tout ce microcosme qui se met en place avec l’arrivée du lettré au pays des bouseux. Pourtant, John ne les a jamais dénigré, il a travaillé la terre aussi, plus jeune, il sait tondre des moutons, mais face à son frère qui est taiseux, colérique, tyrannique et sanguin, il s’écrase.

Ce court récit (le plus long pourtant de la collection) suit le parcours initiatique de Gidéon,, jeune garçon rêveur et naïf, qui a bien du mal à s’adapter à la vie rurale, surtout quand on a un oncle bourru qui n’est jamais satisfait de votre travail, qu’il vous traite en domestique et que vos cousins sont des casseurs de couilles.

L’auteure a réussi à décrire la vie campagnarde, dure, sans concession, à la merci des éléments naturels. Cette vie de misère où les paysans du coin, éleveurs de moutons, tirent le diable par la queue, se fichant bien des légendes entourant le village et cette terre où l’on dit qu’une dragonne s’est assoupie il y a des siècles.

C’est âpre et violent comme récit car notre Gidéon n’est pas fait du même bois que les autres, son père ne l’a jamais battu, lui-même ne sait pas se battre et sa mère n’a rien d’une mère à mon sens. Elle est froide avec lui, ne l’aide pas, ne le soutient pas. Je l’ai détestée autant que j’ai apprécié Gidéon.

Ce que j’ai aimé dans ce récit fantastique, c’est que vous pouvez le voir de deux manières différentes. Soit comme Gidéon, vous voyez le dragon, vous sentez son souffle, sa colère, soit vous décidez que les évènements sont dû à une cause naturelle, mais cette dernière option vous ferait perdre la magie de cette novella.

Omershadow est un récit bouleversant, celui de l’apprentissage de la vie dure par un jeune gamin, à coups de poings, de brimades, de travail dur dans les champs, sous la houlette d’un oncle qui en veut au gamin à cause de la jalousie qu’il a toujours eu envers son frère.

C’est un conte initiatique qui sent bon le fantastique. Une légende qu’un père raconta à son fils, passant avec lui des moments de douceurs, de partage et qui à servi à Gidéon de refuge quand il devait faire face à la dureté de la vie, des gens.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°269], Le Challenge A Year in England pour les 10 ans du Mois anglais [Lecture N°19], Le Challenge Animaux du monde 2020 chez Sharon [Lecture N°61] et Le Mois anglais (Juin 2021 – Season 10) chez Lou, Cryssilda et Titine.

San Perdido : David Zukerman

Titre : San Perdido

Auteur : David Zukerman
Édition : Livre de Poche (11/03/2020)

Résumé :
Qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme qui réalise un jour les rêves secrets de tout un peuple ?

Un matin de printemps, dans la décharge à ciel ouvert de San Perdido, petite ville côtière du Panama aussi impitoyable que colorée, apparaît un enfant noir aux yeux bleus.

Un orphelin muet qui n’a pour seul talent apparent qu’une force singulière dans les mains. Il va pourtant survivre et devenir une légende.

Venu de nulle part, cet enfant mystérieux au regard magnétique endossera le rôle de justicier silencieux au service des femmes et des opprimés et deviendra le héros d’une population jusque-là oubliée de Dieu.

Critique :
Ne cherchez pas la ville de San Perdido (Panama) sur une carte, vous ne la trouverez pas.

San Perdido a beau être fictive, cela ne l’empêche pas de peser de tout son poids sur ses habitants les plus pauvres et d’être d’un tel réalisme qu’on la dirait vraie.

Le récit commence en 1946, dans le bidonville, avec l’arrivée d’un jeune garçon Noir aux yeux bleus étranges que Felicia surnommera La Langosta.

Retenez bien son arrivée ! Il a beau être muet, lui aussi pèsera de tout son poids dans le récit, même s’il n’aura pas le monopole car dans ces pages, tout le monde aura son importance, son rôle à jouer, une participation quelconque. La Langosta sera le fil rouge du roman, ne le perdez pas de vue et laissez-vous toucher par son don étrange.

Malgré le nombre des personnages, vous ne les confondrez pas., rassurez-vous. Ils sont travaillés, détaillés et possèdent de la profondeur : qu’ils soient issus du bidonville ou du palais d’en haut, qu’ils tirent le diable par la queue ou qu’ils vivent dans l’opulence, qu’ils tâchent de s’en sortir comme ils peuvent ou qu’ils magouillent…

Ce roman qui mélange habillement le roman noir et d’aventure, la fable et le réalisme, la politique, l’histoire, nous entraînera du San Perdido du bas à celui du haut, nous mettant face à des injustices perpétrées par les riches et les puissants, par ceux qui se trouvent au-dessus des lois, ceux qui profitent de la misère humaine pour l’exploiter encore plus, se moquant de la justice qui n’existe pas pour eux, sauf que…

Certains ont envie de rétablir la balance à leur manière et La Langosta est parfait dans le rôle de juge silencieux, à tel point qu’on aimerait qu’il existe en vrai, que cette jolie fable soit réelle et qu’un jour, quelque part, tout le monde puisse bénéficier des services de La Mano…

Sans bouger de mon canapé, j’ai voyagé loin, j’ai exploré une terre inhospitalière, une décharge dans un bidonville, mais au milieu des détritus, j’ai trouvé de belles personnes (et quelques voyous). A contrario, dans les palais où les puissants pètent dans la soie, je n’y ai trouvé que des magouilleurs, des profiteurs, des jouisseurs de la vie (et du sexe). Et pourtant, pas de manichéisme.

Porté par une belle écriture, simple sans jamais être simpliste, j’ai passé un moment de lecture qui fut enchanteur dès les premières lignes avalées et qui se termine par un coup de cœur.

Il aurait été dommageable que je ne lise pas cette belle fresque humaniste où le soleil illumine chaque page, même les plus sombres.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°250] et le Mois Espagnol chez Sharon – Mai 2021.

Get Up ! Stand Up ! : Perry Henzell

Titre : Get Up ! Stand Up !

Auteur : Perry Henzell
Édition : Sonatine (19/06/2014)
Édition Originale : Power Game (1982)
Traduction : Evelyne Trouillot

Résumé :
Un pays des Caraïbes, qui fait fortement penser à la Jamaïque. D’un côté, une caste privilégiée qui tient le gouvernement, l’armée, les médias, la justice et toutes les richesses locales, une élite corrompue, qui oscille entre volonté d’indépendance et soumission aux riches investisseurs étrangers.

De l’autre, le ghetto, les gangs, le trafic de ganja, une misère de plus en plus noire. Un mélange explosif qu’une seule étincelle suffirait à faire exploser.

Et si celle-ci venait de Zack Clay, une star du reggae de retour au pays après un triomphe international ?

Lui seul a en effet le pouvoir de rassembler les gangs et la rue pour venir à bout de l’oppression, des injustices et des inégalités. Mais entre un message prophétique de paix et le passage à la lutte armée, le fossé est grand.

Zack devra ainsi faire un choix dont pourrait dépendre le sort de l’île tout entière. Mêlant musique et politique, Perry Henzell nous offre un portrait sans concession d’une société dévorée par les inégalités et la corruption.

On reconnaîtra à travers la figure de Zack l’ombre de Bob Marley.

Critique :
« Power game » est le titre en V.O et il colle bien à ce roman Noir car il est effectivement question de jeux de pouvoir dans ce petit pays des Caraïbes.

Que ce soit dans l’armée, dans la politique, dans les ghettos, à tous les niveaux, chacun veut être le roi et s’asseoir sur le trône (qui n’est pas en fer).

Et comme dit le proverbe « Quand les éléphants se battent, les herbes en souffrent ». Il existe aussi une version avec les fourmis qui meurent…

Anybref, tout ça pour vous dire que dans cette guerre de pouvoir aux ramifications énormes, ce sont les pauvres gens qui vont en souffrir, qui vont mourir, qui vont crever la dalle pendant que quelques uns se livrent à des jeux de pouvoir pour savoir qui sera calife de l’île.

Mettant en scène plusieurs personnages différents, ce roman noir aux airs de reggae n’a rien de folichon et ne donne pas envie de se trémousser tant il est sombre. Réaliste, très réaliste, mais très sombre.

Normal, il y a de la profondeur dans le scénario, dans les personnages, dans les jeux de pouvoir qui sont plus violents que ceux dans un bac à sable.

Si au départ j’ai moins bien accroché avec certains personnages, j’ai été agréablement surprise de les voir évoluer, changer, se faire pousser des couilles et pour finir, c’est avec une pointe de regret que j’ai laissé Winston, son frère Marc le général, Eddie le businessman de la chanson et de la ganja (marijuana), Michelle la belle…

Nous ne saurons jamais avec précision dans quel pays le récit se passe, mais il ne faut pas être grand voyant pour comprendre que nous sommes en Jamaïque. N’allez pas croire que l’auteur a pioché dans les clichés des rastas qui fument et qui ne savent dire que « Yo man ».

Non, non, comme pour tout le reste du roman, il y a une vraie réflexion derrière chaque action, chaque personnage, dans le scénario et les clichés ne sont pas de mises, heureusement.

Explorant les différentes castes qui régissent l’île, allant des dirigeants aux pauvres dans les ghetto, en passant par l’armée et les gangs, l’auteur tisse une toile où chacun va devoir se sortir les doigts du cul afin de ne pas se faire broyer par la machine du pouvoir et ceux qui la pilotent.

Un roman noir aux airs de reggae joué sur la plage, dans la fumée de la ganja fumée. Un roman noir sombre, violent, profond, où rien n’est simple, où rien n’est joué, où rien n’est gagné.

Excellent.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (du 11 Juillet 2020 au 11 Juillet 2021) [Lecture N°192] et Le Mois du Polar – Février 2021chez Sharon [Fiche N°18].