Des clairons dans l’après-midi : Ernest Haycox

Clairons dans l'après-midi, des - Haycox

Titre : Des clairons dans l’après-midi

Auteur : Ernest Haycox
Édition : Actes Sud (2013) – Collection « L’Ouest, le vrai » dirigée par Bertrand Tavernier

Résumé :
Dans un coin perdu du Dakota, la jeune Josephine Russel fait la connaissance de l’énigmatique Kern Shafter, aux allures de gentleman, que ronge un lourd secret et un désir de vengeance. Shafter rejoint comme simple soldat le Septième de cavalerie que commande le général Custer.

Histoire d’amour et de vengeance sur fond de la plus célèbre bataille des guerres Indiennes, Little Big Horn, que Haycox retrace avec une extraordinaire lucidité. Un magnifique roman épique et intime, lyrique et précis.

la-bataille-de-little-big-hornCritique :
— Holà, Tavernier, à boire ! Servez-moi quelque chose de bon, de fort, de puissant, de goûtu. Pas une infâme piquette !

— Alors, madame, je vous conseille de boire à cette bouteille, de poser vos lèvres sur ces clairons de l’après-midi, vous m’en direz des nouvelles. Et puis, je suis Bertrand Tavernier, le directeur de la collection, pas le serveur.

— Excellent ce breuvage, Tavernier… On sent qu’il a pris son temps de murir en fût de chêne et que l’auteur a bien fait son travail, qu’il a su faire décanter son récit et lui additionner tout ce qui fait un grand cru.

— Vous m’avez demandé de vous servir de la qualité, madame, ce que j’ai fait en vous proposant ce grand-cru Western de chez Ernest Haycox, un maître en la matière. Ceci n’est pas un Western de gare. Vous sentez sa longueur en bouche ? Un roman que vous n’oublierez pas de sitôt, croyez-moi !

— En effet ! Il a une odeur de grandes plaines sauvages, un soupçon de Black Hills, de la Frontière, si proche, une odeur de poudre à fusil, de cheval, de sueur, de cuir des selles, de poker, des bagarres dans le saloon, du sang, de la trahison… Oh, des indiens qui galopent dans la bouteille !

— Bien sûr qu’il y a des indiens, sinon, ça manquerait de corps et vous avez sans doute souffert avec tout les corps, sur la fin… Vous remarquerez que les personnages principaux, qui composent de divin nectar, ont été travaillés, taillés avec amour, blessés, aussi, mais cela forge le caractère.

— Oh, j’ai ressenti un gros faible pour le mystérieux Ken Shafter : ses fêlures, ses zones d’ombre, la violence intérieure qu’il trimballe, son passé dont qu’on ne nous dévoilera qu’à petites doses, ses allures de gentleman, ses envies de vengeance.

J’ajouterai aussi que la jeune Josephine Russell est réussie, elle aussi, et à l’opposée des femmes que l’on a tendance à croiser dans des Westerns de mauvaises factures. Joséphine, c’est une jeune femme complexe,  libre et elle n’a rien d’une femme soumise. De plus, ses jugements sur Shafter sont pertinents.

“Vous avez été blessé une fois et vous avez cessé de grandir. Vous avez passé les dernières années de votre vie à rapetisser […]. Vous avez brillamment réussi à vous transformer en homme insignifiant”

— Les personnages secondaires ne sont pas en reste non plus !

— Que nenni, monsieur Tavernier ! Même les personnages les plus secondaires, que nous ne croiserons qu’une seule fois, sont brillamment mis en place et ils nous dévoilent un véritable pan de la vie à cette époque (les deux tenancières des hôtels en sont des exemples vivants), non loin de cette fameuse Frontière qui recule pendant que les autres avancent.

— Les habitants de la frontière veulent aller vers l’ouest. Ils voient que les Indiens leur barrent le chemin. Alors, ils vont tuer quelques Indiens et les Indiens vont les tuer. Cela provoquera un incident. Les gens d’ici se plaindront au Congrès et le Congrès fera pression sur le ministère de la Guerre. Et c’est nous que l’on enverra.

Même son Méchant de l’histoire est soigné et l’auteur nous brossera un portrait qui n’est ni tout blanc, ni tout noir, mais tout en nuance de gris, comme il le fait pour le général Custer, dont les différents protagonistes nous dresserons un portrait à charge ou à décharge, sans lui trouver des excuses ou tout mettre sur son dos.

Tour à tour indulgent et débordant d’intolérance furieuse, il [Custer] n’avait aucun semblant d’équilibre, et il était tellement aveugle face à son propre caractère qu’il enfreignait inutilement le règlement de l’armée au nom de la vertu absolue, alors qu’il condamnait et punissait instantanément un subordonné à la moindre infraction. Il était toutes ces choses : un ensemble primitif d’émotions, de désirs et de rêves jamais apaisés, jamais maîtrisés, ni raffinés par la maturité, car il n’avait jamais grandi.

Mon dieu, Tavernier, et cette plume ! Elle m’a emportée dans la vie courante de la garnison d’un fort, j’ai vécu avec ses soldats, suivi leurs rituels, eu faim et froid avec eux, ressenti l’épuisement des longues chevauchées et puis, ce climat du Dakota, qu’elle merveilleuse manière qu’a Haycox de le présenter.

[la tempête] brisa les lignes télégraphiques qui partaient vers l’est et arrêta les trains en provenance de Saint Paul. Elle surgit des grands espaces vides au nord, semblable à de grandes vagues indomptables, de plus en plus hautes, de plus en plus violentes, et cette fureur qui tonnait contre les murs de Fargo finit par emporter toutes les choses fragiles, en secouant chaque construction jusque dans ses fondations. Les habitants de la ville se comptaient et dressaient la liste de ceux qui s’étaient laissé surprendre, loin de chez eux, en sachant que la mort rôdait au-dehors.Une corde avait été tendue de l’hôtel au restaurant et du restaurant au saloon, et les gens se déplaçaient en suivant ce chemin borné, à l’aveuglette.

Ce temps qui change constamment, qui passe de la chaleur la plus accablante au vent le plus glacial, sans prévenir. La plume de Haycox nous le démontre bien par des petits épisodes de la vie quotidienne. Niveau décors, il n’est pas en reste non plus. On les voit, on les vit.

En fait, dans ce Western haut de gamme, on peut dire que toute l’action est sur la fin du récit, mais le talent de l’auteur fait que, ce qu’un cinéaste considérerait comme des moments “inutiles” sont absolument essentiels dans le récit et l’auteur ne s’en prive pas, pour notre plus grand plaisir.

Un roman Western fort, bien construit, bien raconté, des personnages travaillés, réalistes, ou le plus insignifiant a son rôle, où aucun n’obéit aux règles immuables du genre et qui nous conte une bataille dont on a entendu beaucoup parler mais dont on ne sait pas grand-chose, au final, et dont il est facile, avec le recul, de juger.

Le régiment avait affronté les Sioux au summum de leur puissance, la plus grande concentration de forces jamais vue dans les plaines. Invaincu et libre, ce pouvoir sioux repartait sans se presser maintenant, tandis que Terry et ses troupes dévastées étaient incapables de le suivre.

Sa description de la bataille de Little Big Horn est des plus réaliste, on s’y croirait, même si nous n’aurons qu’un seul point de vue, celui du groupe de Shafter et pas celui de Custer ou des Sioux.

De plus, si quelqu’un a un jour pensé – ou lu – que la bataille de Little Big Horn avait été un combat rapide, engagé et perdu en fort peu de temps, et bien, il avait tout faux : la bataille a au moins duré un jour et demi (et c’est long quand tu crèves de soif ou de douleur !!).

L’auteur nous décrit aussi, au plus juste, la panique des soldats, dont certains n’avaient jamais été au feu, ainsi que l’indécision dont font preuve certains officiers ou soldats, mais aussi le courage dont certains firent preuve !

— Et bien, si quelqu’un avait encore un doute sur le fait que la Belette a aimé ce western, ses personnages, son histoire, ses combats violents à la fin…
— Hé, au fait, M’sieur Tavernier, tu aurais pu appeler ce roman « Kern le survivant » !
— Tu as regardé trop le Club Dorothée, toi.
— Oui, sans doute…
— Je te ressers un verre de la cuvée « L’Ouest, le Vrai » ?
— Sans hésiter, Bertrand, mais pas tout de suite si tu le permets, laisse un peu celui-ci reposer, c’était du costaud, on n’en boit pas tous les jours au petit déjeuner !
— En effet… Bien que j’ai connu une polonaise qui en buvait au petit-déjeuner !
— Toi, tu as trop regardé les Tontons, toi !

Pour citer une conclusion de Bertrand Tavernier qui résume ce que je voudrais vous dire mais que je n’y arrive pas tant les mots se bousculent dans ma tête : « Portrait magnifique, à la fois mesuré et impitoyable, généreux et lucide. […] Haycox nous restitue une réalité complexe, âpre, déroutante, avec une vérité plus grande que certains historiens qui reconstruisent la réalité de manière abstraite. »

Je dirai plus sobrement « Putain, quel grand roman western qui rend ses lettres de noblesse au genre trop souvent décrié et méprisé ! ».

PS : Mes excuses les plus plates à monsieur Bertrand Tavernier, directeur de cette belle collection « L’Ouest, le vrai » auquel je prête des dialogues imaginaires avec moi pour cette chronique.

— J’y ai réfléchi, murmura Shafter. Le général Terry a divisé ses forces en deux sections, afin d’approcher les Sioux en tenailles. C’était une erreur. Puis Custer a séparé son régiment en trois. Autre erreur. Il devait attendre l’arrivée de Gibbon. Il devait envoyer un éclaireur pour savoir où était Gibbon. Mais il n’a pas envoyé d’éclaireur. Et il n’a pas attendu. Deux autres erreurs. Nous comptions sur Crook, mais Crook n’est jamais venu. Additionnez tous ces éléments.
— Si Terry n’avait pas divisé ses troupes, si Custer avait attendu…

Étoile 4,5

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017), le Challenge « Polar Historique » de Sharon, le Challenge « La littérature fait son cinéma – 4ème année » chez Lukea Livre, le Challenge « Victorien » chez Camille, le Challenge « XIXème siècle » chez Netherfield Park, « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et « Le Mois Américain 2016 » chez Titine.

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8 réflexions au sujet de « Des clairons dans l’après-midi : Ernest Haycox »

  1. Ahah mais quelle chronique !!! Quelle originalité, quelle drôlerie et quelle belle façon de faire passer ton ressenti.
    J’adore !!
    Msieur Ravernier ne t’en voudra pas, j’en suis certain 😉

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