Tenir sa langue : Polina Panassenko

Titre : Tenir sa langue

Auteur : Polina Panassenko
Édition : de l’Olivier – Littérature française (19/08/2022)

Résumé :
« Ce que je veux moi, c’est porter le prénom que j’ai reçu à la naissance. Sans le cacher, sans le maquiller, sans le modifier. Sans en avoir peur ».

Elle est née Polina, en France elle devient Pauline. Quelques lettres et tout change. À son arrivée, enfant, à Saint-Etienne, au lendemain de la chute de l’URSS, elle se dédouble : Polina à la maison, Pauline à l’école. Vingt ans plus tard, elle vit à Montreuil.

Elle a rendez-vous au tribunal de Bobigny pour tenter de récupérer son prénom. Ce premier roman est construit autour d’une vie entre deux langues et deux pays.

D’un côté, la Russie de l’enfance, celle de la datcha, de l’appartement communautaire où les générations se mélangent, celle des grands-parents inoubliables et de Tiotia Nina. De l’autre, la France, celle de la materneltchik, des mots qu’il faut conquérir et des Minikeums.

Drôle, tendre, frondeur, Tenir sa langue révèle une voix hors du commun.

Critique :
Petite, on me disait de me tenir droite, de me tenir comme il faut, mais jamais de tenir ma langue, puisque j’étais une taiseuse.

Dans le cas de l’autrice, ce n’était pas tenir sa langue dans le sens que l’on connait, mais plutôt de parler français, de ne pas oublier le russe, langue maternelle et surtout, de ne pas mélanger les deux !

Souvent, lorsque l’on travaille avec des collègues bilingues (néerlandophones dans mon cas), les mots des deux langues se mélangent, un mot flamand sort à la place d’un français, mais tout le monde comprend, personne ne s’en offusque. Pas la mère de Polina qui veille sur le russe de sa fille comme sur le dernier oeuf du coucou migrateur…

Ma mère aussi veille sur mon russe comme sur le dernier œuf du coucou migrateur. Ma langue est son nid. Ma bouche, la cavité qui l’abrite. Plusieurs fois par semaine, ma mère m’amène de nouveaux mots, vérifie l’état de ceux qui sont déjà là, s’assure qu’on n’en perd pas en route. Elle surveille l’équilibre de la population globale. Le flux migratoire : les entrées et sorties des mots russes et français. Gardienne d’un vaste territoire dont les frontières sont en pourparlers. Russe. Français. Russe. Français. Sentinelle de la langue, elle veille au poste-frontière. Pas de mélange. Elle traque les fugitifs français hébergés par mon russe. Ils passent dos courbé, tête dans les épaules, se glissent sous la barrière. Ils s’installent avec les russes, parfois même copulent, jusqu’à ce que ma mère les attrape. En général, ils se piègent eux-mêmes. Il suffit que je convoque un mot russe et qu’un français accoure en même temps que lui. Vu ! Ma mère les saisit et les décortique comme les crevettes surgelées d’Ochane-Santr’Dieu. On ne dit pas garovatsia. On dit parkovatsia ou garer la voiture. La prochaine fois que garovatsia arrive je lui dis non, pousse-toi, laisse passer parkovatsia.

Ce roman, c’est le récit d’un exil, d’une immigration vers la France, c’est celui d’une famille qui a quitté un pays qui n’existe plus maintenant, l’U.R.S.S, devenu la Russie. C’est un roman d’apprentissage, celui d’une langue pas facile pour celles et ceux qui doivent l’apprendre, la maîtriser.

C’est aussi l’histoire d’une naturalisation qui s’est mal passée puisque son prénom a été francisé et que Polina croyait qu’elle pouvait utiliser utiliser le prénom de Pauline et/ou de Polina. Ben non, elle était devenue Pauline.

Changer de prénom n’est pas difficile, en principe, si demain je voulais me faire appeler Caroline ou Elizabeth, cela passerait sans problème. Oui, parce que mon prénom est dans le calendrier, qu’il est francophone. Là, la magistrate ne comprenait pas pourquoi elle voulait récupérer un prénom russe ! Kafkaïen !

Il y a de l’humour, dans ces pages. Non, on ne s’esclaffe pas, on ne se tape pas sur la cuisse, mais on sourit devant cette petite fille, débarquant à la materneltchik et ne comprenant rien à ce qu’on lui dit, se liant d’amitié avec un gamin bègue, évincé des autres pour cause de différence, lui aussi.

On sourit devant les noms des magasins, des publicités, qu’elle comprend mal, qu’elle retranscrit en phonétique. Et cet accent qu’elle ne veut pas avoir, sauf si c’est celui du présentateur du J.T, qui n’en a pas.

Le ton de son écriture est enjoué, mais il est aussi caustique, notamment avec l’intégration. Pourquoi enfermer quelqu’un dans une culture, une seule, alors qu’il est plus enrichissant d’en avoir plusieurs, de jongler avec ?

Les arrière-grands-parents de l’autrice avaient russisés les prénoms de leurs enfants, notamment celui de sa grand-mère qui se nommait Pessah (trop juif) en Polina… Pour se protéger des persécutions. Polina, l’autrice, voulait juste récupérer celui de sa grand-mère, rien de plus, et ce fut un combat difficile, long et dur.

Un roman sur l’absurdité de certains systèmes judiciaires, administratifs et sur les difficultés de l’exil, sur ces deux langues avec lesquelles il faut jongler : être russe à la maison (dedans) et française à l’extérieure (dehors). Exercice d’équilibriste bien difficile.

Un roman pétillant, amusant, drôle, caustique. Le récit d’une double culture, d’un exil toujours difficile. J’ai autant apprécié les récits consacrés à sa vie en France qu’à ses retours en Russie, de voir le décalage entre deux cultures, ses retrouvailles avec ses grands-parents maternels, dont la question essentielle était « c’est mieux en France ou en Russie ? ».

C’est grâce au passage de l’autrice à La Grande Librairie que j’ai eu envie de découvrir son roman, qui m’a sorti de ma zone de confort, qui m’a fait découvrir d’autres horizons et c’était une très bonne chose.

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16 réflexions au sujet de « Tenir sa langue : Polina Panassenko »

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  3. C’est particulier qu’une personne originaire d’un pays totalitaire où la moindre opinion dissidente est réprimée puisse avoir le besoin de s’épancher sur le fait d’avoir dû « tenir sa langue » en arrivant dans un pays défendant la liberté d’expression… Pourquoi ses parents ont ils quitté la Russie d’ailleurs ? Croit-elle que les russes ne doivent pas tenir leur langue plus qu’elle aujourd’hui ou il y a dix ans??? 😉 J’ai un peu de mal avec ça… Ok la situation de migration ou de s’adapter à un nouveau pays n’est pas si simple… Mais on a eu et on a encore des vagues de migrations en France sans que les enfants n’aient été obligés de changer leurs prénoms n’en déplaise à Zemour… Et c’est pas d’hier… Alors j’avoue que l’argument de ce livre m’échappe un peu…🤔

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    • Elle veut dire qu’elle a dû tenir sa langue russe, pour ne pas l’oublier, que sa mère a fait en sorte qu’elle ne l’oublie pas, mais qu’elle ne mélange jamais les deux.

      Il fallait aussi éviter de se faire remarquer, comme beaucoup d’immigrés faisaient avant, ne pas faire de bruit, se faire tous petits. Ils ont quitté l’URSS quand elle a changé pour devenir Russie, quand des chars sont entrés dans les villes…

      Elle s’est sentie tiraillée entre deux langues, deux nations. Il faut lire le livre pour tout « comprendre », notamment avec les réflexions que lui faisaient ses amies.

      Oui, en Russie, tu fermes ta gueule et même là, tu n’es pas sûr de pouvoir t’en sortir.

      Elle, on lui a changé en Pauline, sans lui demander.

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      • Je comprends mieux même si je trouve que le choix du titre prête à confusion.

        Ce changement de prénom est une initiative des parents certainement. On ne demande pas aux migrants de changer de nom en France (sauf s’ils le souhaitent). Oui… préserver sa culture natale est difficile quand on arrive dans un nouveau pays sans espoir de retour en arrière. On demande en effet aux migrants de s’intégrer mais pas de renier leurs racines. La France est d’ailleurs l’un des pays les moins exigeants (pas d’examen de langue et de culture des institutions – même si des fois la droite dit y penser) en Europe. Résultat tu as des gens (femmes cantonnées au foyer le plus souvent) qui ne parlent pas un mot de français 20 ou 30 ans après leur arrivée, les gens ne sortant pas de leur communauté. Quand on les reçoit pour parler de leurs enfants à l’école le dialogue est impossible.

        En revanche tu as des migrants qui vont se montrer plus soucieux de leur assimilation et surtout de celle de leurs enfants.

        J’ai observé ça le plus souvent dans familles de gens éduqués fuyant leur pays pour des raisons politiques et pas économiques. Leur rapport aux apprentissages facilite cette attitude. Certains parents ont un désir très fort de voir leurs enfants s’assimiler le plus possible au pays d’accueil parce qu’ils pensent que c’est pour leur bien. Et ils vont même jusqu’à ne plus parler la langue natale à la maison devant les enfants ! Il y a peut être de ça pour Polina.

        Chez certains jeunes on se rend compte qu’ils ne parlent plus la langue natale des parents et qu’ils ne se sentent pas originaires de ce pays quand ils y vont… mais s’ils ne sont pas blancs (les immigrés d’Europe de l’est n’ont pas ce problème)… ils rencontrent assez de gens leur renvoyant qu’ils ne sont pas français ce qui les prive de racines dans les deux pays où ils ont grandi. C’est terrible… d’autant que le résultat c’est quoi? Et bien c’est le repli vers le religieux communautariste dans un contexte idéalisé et hors réalité qui renforce l’échec de l’intégration et pose d’autres problèmes potentiellement plus effrayants.

        L’accompagnement le moins mauvais des enfants qui subissent une migration (je parle de subir car les parents ne leur en expliquent que rarement les raisons – dans certaines cultures les enfants ne sont pas associés aux décisions parentales) n’est manifestement pas quelque chose que nos sociétés ont pensé en profondeur !🙄

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        • Oui, le titre n’a rien à voir avec nos parents qui nous demandaient de tenir notre langue, autrement dit, de fermer notre gueule et de ne pas dire des bêtises 😆

          L’autrice est arrivée en France dans les années 90 (fin ?), après la chute de l’URSS, sans doute que les « règles » n’étaient pas les mêmes que de nos jours. Je ne les connais pas, moi, les règles, ça change tous les jours.

          Chez nous, les flamands exigent que les immigrés parlent le flamand (et certains le parle mieux que nous, les wallons), mais ce n’est pas pour autant que certains racistes du Nord sont contents…

          Ma belle-mère ne parlait pas français, ou si peu, elle restait à la maison, mon beau-père allait bosser et faisait les courses. Ce fut un déracinement pour elle, ce pays qu’elle ne connaissait pas, cette neige qu’elle n’avait jamais vu (et les enfants non plus), parce qu’en Sicile, même si Adamo le chante, la neige ne tombait pas 🙂

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  4. Il ‘a l’air très intéressant. cette histoire de prénoms (dont celui de la grand-mère) est intéressant en ce qu’elle dit de la domination, (du Russe) et la volonté d’intégration (au Français). Dans les deux cas on enjoint à un individu d’occulter une grande partie de son identité.

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    • On oblige toujours les gens à oublier leur culture, à l’occulter, à ne pas la pratiquer, ou alors, en secret, ce qui est con. Si demain je changeais de pays et partais en exil, je veux bien parier que je deviendrais plus Belge que tous les belges et que je voudrais faire la fête le 21 juillet, alors que là, rien à foutre…

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