Titre : Bérézina 🇷🇺
Auteur : Sylvain Tesson 🇫🇷
Édition : Folio (2016) – Guérin (2015) – 199 pages
Résumé :
En octobre 1812, piégé dans Moscou en flammes, Napoléon replie la Grande Armée vers la France. Commence la retraite de Russie, l’une des plus tragiques épopées de l’Histoire humaine.
La Retraite est une course à La mort, une marche des fous, une échappée d’enfer. Deux cents ans plus tard, je décide de répéter l’itinéraire de l’armée agonisante, de ces cavaliers désarçonnés, de ces fantassins squelettiques, de ces hommes à plumets qui avaient préjugé de l’invincibilité de l’Aigle.
Il ne s’agit pas d’une commémoration (commémore-t-on l’horreur ?), encore moins d’une célébration, il s’agit de saluer par-delà les siècles et les verstes, ces Français de l’an XII aveuglés par le soleil corse et fracassés sur les récifs du cauchemar.
Le géographe Cédric Gras, le photographe Thomas Goisque et deux amis russes, Vassili et Vitaly, sont de la partie.
Pour l’aventure, nous enfourchons des side-cars soviétiques de marque Oural. Ces motocyclettes redéfinissent en permanence les lois élémentaires de la mécanique. Rien ne saurait les arrêter (pas même leurs freins). Notre escouade se compose de trois Oural, chargées ras la gueule de pièces détachées et de livres d’Histoire.
Au long de quatre mille kilomètres, en plein hiver, nous allons dérouler le fil de la mémoire entre Moscou et Paris où l’Empereur arrivera le 15 XII 1812, laissant derrière lui son armée en lambeaux.
Critique :
Comme je voulais en savoir un peu plus sur la retraite de la Grande Armée de Napo, en Russie, sans pour autant me farder un pavé historique, j’ai choisi le récit du voyage à moto que fit Sylvain Tesson, avec des amis.
Partant de Moscou, en plein hiver, ils ont refait le périple de l’armée de Napoléon jusqu’à Paris (dont la partie que fit l’Empereur uniquement accompagné du général de Caulaincourt et de quelques soldats, laissant son armée se démerder seule).
Durant son périple à moto, l’auteur va rendre hommage à ces soldats, qui, bravant le froid, à pied, sans vivres, ont enquillé les kilomètres, passant à côté de leurs camarades morts, agonisants, obligés de bouffer les cadavres des chevaux morts (ou alors, quand ils étaient agonisants), certains allant même jusqu’au cannibalisme et à se manger eux-mêmes.
Tesson nous donnera l’essentiel de la retraite de Russie, mais au moins, maintenant, j’en sais un peu plus et j’en ai une autre vision. Napoléon a gagné tous les combats contre les Russes, mais malgré tout, il a perdu.
La Retraite de Russie repose ainsi sur ce paradoxe, pressenti par Koutouzov, unique dans l’Histoire des Hommes : une armée marcha, de victoire en victoire, vers son anéantissement total !
De récit, Napoléon n’est pas sorti grandi, même si l’auteur ne lui fait pas un procès à charge. Toutefois, si ce dictateur avait écouté la météo, au lieu de s’en foutre, la face de sa retraite de Russie aurait été changée…
Le Roi des Rois, persuadé de son étoile, ne concevait point que les contingences climatiques puissent se mettre en travers de son destin. Ce n’était pas au ciel de commander ! À Wiazma, le 1er novembre 1812, alors que le climat laissait espérer un redoux, il lança au prince de Neuchâtel : « Les contes qu’on faisait sur l’hiver en Russie ne devaient effrayer que les enfants ».
La Nature se moque des grands hommes et quand l’hiver vient, là-bas, c’est autre chose que chez nous. Marcher sous des -20°, le ventre vide, avec des vêtements non adaptés, ça n’aide pas à survivre.
Bravant le froid, eux aussi, nos motards vont remonter la piste, faire des arrêts stratégiques, lire les mémoires de Caulaincourt, rendre hommage à Napo, au général Koutouzof, ainsi qu’aux centaines de milliers de soldats morts sur les différents champs de bataille, aux civils qui les accompagnaient, sans oublier tous les chevaux morts et qui n’avaient pas demandé à être là.
Ils furent les grands martyrs de la Retraite. On les creva sous les charges, on les écorcha vifs, on les bouffa tout crus, à même la carcasse ou bien en quartiers, braisés au bout d’un sabre. Pour les bâfrer, on ne prenait pas l’égard de se détourner des bêtes encore vivantes.
Une fois de plus, la plume de Sylvain Tesson, sa manière de parler, de raconter ses voyages, a encore fait mouche. J’ai pris un énorme plaisir à lire son récit de voyage, ses aphorismes, ses anecdotes sur la culture russe et à découvrir les mémoires du général Caulaincourt, à l’écouter refaire le monde et nous parler de leur beuverie, à chaque étape.
En Russie, l’art du toast a permis de s’épargner la psychanalyse. Quand on peut vider son sac en public, on n’a pas besoin de consulter un freudien mutique, allongé sur un divan.
Un récit qui raconte un double voyage, dont un sera dans le temps, 200 ans plus tôt, où se joua une page de l’Histoire, car après cela, tout changea et pour Napo, ce fut le début de la fin : le grand stratège qui avait tout gagné, avait mis un genou à terre, sans vraiment le mettre, puisque stratégiquement parlant, il restait le meilleur (et ça m’écorche la gueule de le dire, vu que je le déteste).
Un récit qui m’a emporté dans la Russie du tsar Alexandre Iᵉʳ et qui m’a donné des frissons, en imaginant cette longue colonne d’hommes, frigorifiés, affamés, dont plus de la moitié ne reverront jamais leur famille, pays, amis.
Un récit de voyage à lire un jour de canicule, parce que nos motocyclistes vont tout de même se geler les miches sur leur side-car et comme dehors, en vrai, c’était la neige et le gel, ça m’a doublement refroidie.
Après le passage de la Berezina, Napoléon pouvait s’estimer heureux, il avait échappé à l’anéantissement, sauvé sa propre peau, ses maréchaux et ce qui pouvait l’être de son armée, réduite à deux mille officiers, à moins de vingt mille hommes et à quarante mille suiveurs hors d’état de combattre. « Vous voyez comment on passe à la barbe de l’ennemi », répétait-il aux siens.
Si l’on se conformait à la pure réalité des faits, « c’est la bérézina » aurait dû signifier « on l’a échappé belle, les gars, on l’a senti passer, on a laissé des plumes, mais la vie continue et merde à la reine d’Angleterre ».

- Le Mois Russe (janvier 2026), chez Bianca – N°07
- Challenge « Gravillons de l’hiver » chez La petite liste, du 22 décembre 2025 au 19 mars 2026 [N°09].




