Titre : Les Mystères de la Forêt 🇬🇧
Auteur : Ann Ward Radcliffe 🇬🇧
Édition : Folio Classique (2011) – 546 pages
Édition Originale : The Romance of the Forest (1791)
Traduction : François Soulès
Résumé :
Un carrosse lancé à toute allure, dans la nuit, en pleine tempête, un couple fuyant la justice, un arrêt devant une vieille maison isolée sur la lande, occupée par des bandits tenant prisonnière une belle jeune fille…
Les Mystères de la forêt est un roman gothique, baignant dans une atmosphère inquiétante, sur fond d’architecture médiévale et de surnaturel. C’est pour ce livre qu’Ann Radcliffe mérite particulièrement son titre de « maîtresse du suspense ».
Roman d’aventures, c’est aussi un roman de la sensibilité : volupté dans le malheur, émotions exacerbées sont mises en avant. Mais le désir et la sexualité refoulée ne sont jamais loin, dans ce livre dont le sous-titre pourrait être “Adeline ou les malheurs de la vertu”.
L’avis de Dame Ida :
Or donc, figurez-vous que l’autre jour, je cuisinais, avec la tablette branchée sur Toupub. Et, entre deux pubs me proposant des placements à la con en bitcoins, ou une crème miracle anti-vieillerie, je tombe sur un petit spot estampillé « Arte » où le Monsieur de la Grande Librairie nous donnait des conseils de lecture à l’approche d’Halloween, sur les grands monuments de la littérature gothique.
Dracula de Stoker… Lu ! Le tour d’écrou d’Henry James… Lu (j’ai même fait une fiche) ! Frankenstein de Shelley… Aussi ! Docteur Jeckyll et Mister Hide… Également… Pffff ! Vraiment ? N’y avait-il absolument rien pour moi ?
Et voilà que le Monsieur parle d’une certaine Ann Radcliffe, née Ward, à la fin du XVIIIe siècle, mariée à un directeur de journal et ancien d’Oxford. Le couple restant sans enfant pour occuper Madame, Monsieur l’a donc encouragée à écrire des romans.
Notons là le privilège consenti à une époque où les femmes n’étaient pas encouragées à s’exprimer et à faire preuve de créativité ailleurs qu’en cuisine ou dans la décoration de leur salon.
Je n’avais jamais entendu parler de cette autrice qui nous était présentée comme l’une des premières romancières du genre gothique, citée par Poe, Féval, Balsac ou Tourgueniev, imitée par Jane Austen, et qui aurait inspiré Scott ou Dostoïevsky.
« Les mystères de la Forêt », connu aussi sous le titre « La Forêt » ou encore « L’abbaye de Saint Clair »(titre original anglais : « The Romance of the Forest »), est un petit roman d’environs deux cents pages en deux « volumes ».
Un couple ruiné par les investissements hasardeux à répétition de l’époux jouisseur et volage, fuit Paris à la cloche de bois avec un valet et une bonne, et après s’être vu confié de force une jeune femme pour des raisons mystérieuses, finit par trouver refuge dans les ruines d’une vieille abbaye abandonnée au milieu d’une forêt, où ils essaient de se construire un semblant de vie clandestine à l’écart de la curiosité du monde et surtout… des huissiers. Quelques frayeurs lorsque le fils du couple finit par les débusquer et lorsqu’un Marquis, propriétaire des lieux, se présente…
Mais que fait Monsieur La Motte lorsqu’il s’isole dans les bois ? À qui est ce squelette dans une pièce souterraine ? Comment Adeline parviendra à se débrouiller de la jalousie de Madame La Motte qui croit qu’elle plaît à son mari, alors qu’elle est notamment courtisée par leur fils et le Marquis… à qui elle préfère son ami Théodore ? Et où là mèneront ses cauchemars ?
C’est une lecture ardue pour ne pas dire pénible même pour moi qui apprécie les auteurs du XIXe siècle. L’écriture reste très ancrée dans le XVIIIe, privilégiant la forme du récit au point d’évacuer le recours au dialogue, et privant les interactions entre les personnages de tout dynamisme. Les temps du passé et le présent de l’indicatif se mélangent et le style donne dans le poétique et le lyrisme sur un ton suranné pouvant sembler un brin outré pour ne pas dire inutilement pompeux, s’alourdissant de descriptions interférant dans la fluidité de la lecture.
Les motivations des personnages ou les raisons de certains évènements ne seront jamais explicitées, laissant constamment le lecteur dans un flou plutôt pénible. Certes, l’angoisse est une peur sans objet, et maintenir le flou peut contribuer à entretenir le suspens… Mais ce ne sera pas l’effet produit ici : on reste surtout sur sa faim et la généralisation du procédé laisse craindre une certaine paresse de l’autrice.
Les imbroglios amoureux potentiels, les dialogues qui les mettent en scène et la foison de passages introspectifs, prennent le pas sur la dimension « gothique » supposée de l’œuvre. Le sentimentalisme est notamment ce qui qualifie ce livre du fait de ses procédés d’écritures, l’aspect gothique de la trame de l’intrigue prenant franchement son temps pour se manifester et se développer.
La part de mystère et de suspens est en effet surtout développée dans la seconde partie, mais il faut avoir supporté plus de cent pages sans mourir d’ennui pour en arriver là. Et encore… les travers de la première partie ne disparaissent pas pour autant.
Difficile de donner une appréciation, car j’aurais davantage eu ici l’impression de faire de l’archéologie littéraire qu’une fiche de lecture. On ne peut reprocher à une œuvre de n’être que ce qu’elle est et pas ce qu’on aurait voulu y trouver… Quant à qualifier un roman ancré dans le XVIIIe siècle finissant avec nos yeux de lectrices du XXIe siècle, ce n’est pas non plus lui rendre justice.

