La dernière victime : Emmanuel Ménard

Titre : La dernière victime                                                         big_3-5

Auteur : Emmanuel Ménard
Édition : Le masque (1992) CyLibris (2002)

Résumé :
Le 31 août 1888 débute dans les bas-fonds de Londres, dans le quartier de Whitechapel, une des plus célèbres affaires criminelles au monde.

En l’espace de quelques mois, la mort de quatre prostituées, retrouvées horriblement mutilées, fait surgir la figure diabolique de Jack L’Éventreur, la terreur de l’East End, dont l’identité est encore à ce jour demeurée mystérieuse.

Depuis cet automne de 1888, les hypothèses les plus folles se sont succédé… Complot franc-maçon, rejeton royal sombré dans la folie, médecin de la reine cherchant à venger la mort de son fils syphilitique, toutes les pistes ont été suivies…

Sans résultat, et pour cause, ainsi que vous pourrez le découvrir ici en côtoyant tous les acteurs de ce drame, du chef de la police londonienne, sir Charles Warren, à un jeune auteur de romans de détection, un certain médecin du nom de Conan Doyle…

Critique : 
The return of Jack The Ripper ! ♫ Tonton Jack est revenu ♫ Du sang, des viscères, comme on en avait jamais vu ♪

Non, non, il n’est pas « revenu » au sens premier du terme, c’est juste moi qui ait lu beaucoup sur lui ce mois-ci, dont un pas plus tard que le lundi 15 juin.

Là, je suis contente de ma lecture, pas de dégommage de roman en règle, pas de tir au bazooka sur un auteur qui tenterait à l’aide d’hypothèses foireuses ou capillotractées de nous faire croire que l’affaire est classée car il (elle) l’a résolue.

Nous sommes face à de la fiction, mais avec des personnages connus puisque nous croiserons Arthur Conan Doyle, médecin écossais qui a écrit un roman avec une sorte de détective appelé Sherlock Holmes (marchera jamais, mdr), le fameux incompétent Sir Charles Warren (chef de la police de Londres), l’inspecteur Abberline, Sa Très Gracieuse Majesté, etc.

— Ce général Warren, fit Elizabeth, tout gentleman qu’il est, me paraît fort incompétent.
— Je ne suis pas d’accord, s’écria Hallward émergeant de son mutisme. Warren n’a rien d’un gentleman.

Ici, les descriptions des meurtres, tout en étant véridiques, sont tout de même édulcorées, vous ne devrez pas lire les rapports d’autopsie (zut alors), ce qui fait que les âmes sensibles pourront le lire sans défaillir.

Les descriptions de l’East End ne sont pas détaillées comme dans les autres romans qui avaient tout du roman noir, mais l’accent est plus mis sur la psychologie des gens.

Nous avons tout d’abord le reflet des mœurs et des pensées de l’époque : pas de femmes dans la police; les meurtres ne peuvent être que des actes d’étrangers, jamais un anglais de ferait ça; le colonialisme, c’est bon pour les peuples parce qu’ils faut bien les civiliser, ces sauvages; quand à l’esclavage, c’est pas mauvais pour la santé, enfin !

Sans oublier que tous ces gens bien pensant des beaux quartiers se fichaient pas mal des gens qui vivaient dans « l’abîme » (l’East End), étaient tout à fait d’accord et heureux lorsque Sir Charles Warren fit charger 20.000 chômeurs par les policiers, déclenchant un Bloody Sunday…

Les gens riches et aisés se moquaient bien de la misère noire qui régnait dans certains quartiers et après deux meurtres sanglants, les voilà qui veulent jouer les bons samaritains. Hypocrisie, quand tu nous tient.

—[…] Depuis la mort de Mary Nichols, tout le monde, et notamment les gens aisés de Londres, s’aperçoivent que durant des années, ils ont côtoyé avec un mépris souverain une misère noire qui les dérangeait parce qu’elle était devant leur porte. Et pour rattraper des décennies d’hypocrisie, tout le monde s’émeut brusquement, clame la misère de l’East End, et veut apporter son écot pour améliorer la situation de Whitechapel. Ceux là même qui applaudissaient Warren quand il fustigeait « la racaille » sont les premiers à vouloir jouer les bons samaritains. Quel qu’ait été le but de Jack l’Éventreur, il aura au moins réussi à nous ouvrir les yeux sur la situation de l’East End ! D’après mon ami, tel a peut-être été toujours été le mobile de l’assassin.

Avec un style tout ce qu’il a de plus classique dans l’écriture, l’auteur nous entraine dans les rues de Whitechapel ainsi que dans l’enquête sur le fameux Jack menée par un pair du royaume : Lord Edward Ashley.

Œuvre de fiction, donc, pas de coupable ayant une existence réelle, mais tout de même bien trouvé. J’ai entrevu la vérité peu de temps avant Edward et je me suis demandée comment l’auteur allait meubler les 60 dernières pages.

Pas de panique, elles furent bien meublées et j’en suis restée ébahie. Purée, c’est vache un coup pareil mais bien pensé. Juste un léger bémol : tenir autant de gens dans le secret n’est pas très réaliste parce que les gens, ça parle !

Mention très bien pour un blackmailer qui, malgré toute ses exactions m’est resté sympathique jusqu’au bout.

Un bon roman fictionnel sur Jack The Ripper, sans trop de sang ou de boyaux, sans les théories fumeuses habituelles, avec une enquête bien ficelée, brillante et des personnages sympathiques et réels (pour certains).

Ça fait du bien après les spéculations orientées de madame Patricia Cornwell…

Challenge « Thrillers et polars » de Canel (2014-2015), Challenge « Polar Historique » de Sharon, Challenge « Victorien » chez Camille, Challenge « XIXème siècle » chez Netherfield Park, Lire « À Tous Prix » chez Asphodèle (Prix du Roman Policier du festival de Cognac 1992) et le Mois Anglais (Juin 2015) chez Titine, Lou et Cryssilda.

Publicités

La Tour Noire : Louis Bayard

Titre : La tour noire

Auteur : Louis Bayard
Édition : Pocket (1 septembre 2011)

Résumé : 1818. Louis XVI et Marie-Antoinette ont été guillotinés, Napoléon a été exilé et les Bourbons sont revenus au pouvoir.

La France, de nouveau, porte la couronne. Mais dans les rues de Paris, trente ans de chaos ont laissé des traces – et c’est un ancien forçat, habitué des bas-fonds, qui dirige la Sûreté : François Vidocq.

Un as de l’investigation auquel le jeune Hector Carpentier, docteur en médecine, emboîte vite le pas : il faut dire qu’il en va de sa vie, mais également de l’avenir des Bourbons, dont l’un des membres, disparu en 1795, pourrait bien revenir d’entre les morts…

Voici donc notre jeune étudiant un peu naïf mais néanmoins perspicace entrainé à la suite de Vidocq dans les méandres de l’histoire et de la royauté.

L’enquête va les mener sur les traces du Dauphin, le petit Louis XVII (serait-il véritablement mort ?) et par la même occasion sur le passé du père d’Hector…

Critique :

Noté, sur la couverture : « Elu meilleur thriller de l’année par le Washington Post ». Rien que cela ? Sceptique (mais pas comme la fosse), je demande à voir par moi-même et pour cela, je dois le lire.

Oulà, mais que lis-je ? L’auteur est journaliste au Washington Post ! Oups, n’y aurait-il pas un manque  d’impartialité ? Pour ne pas dire que le juge était partie… Moi, je trouve que oui.

Pour conclure (et pas dans le foin), nous sommes loin du « meilleur thriller historique » annoncé sur la couverture (ou alors je n’ai pas la même notion de « thriller » que l’éditeur…).

Attention, je n’insinue pas que le roman est de la daube, mais n’ayant pas lu TOUS les thrillers de l’année, je ne puis vous garantir qu’il soit bel et bien « le meilleur de l’année ». En tout cas, il fait partie des « bons thrillers », ça c’est sûr.

Le livre commence par un petit rappel de l’histoire, ce qui est très utile et nous communique l’arbre généalogique de la famille royale française, qui, comme toutes les familles royales, est souvent très complexe. Ici, il est limité aux derniers.

Chapitre premier, consacré à un récit qui se passe en l’an II. Récit sortit tout droit d’un carnet de note d’un homme qui nous décrit les conditions de détentions inhumaines d’un prisonnier.

Ensuite, nous passons à l’histoire proprement dite qui se passe en 1818, durant la période appelée « Restauration ».

Diable, c’est quoi déjà cette période ? Désolé, mais en Belgique, on n’apprend pas l’Histoire de France.

Ah oui, c’est cette période où les français, après avoir viré leur roi Louis XVI, après lui avoir fait perdre la tête (sans mauvais jeu de mot), ont vécu sous la botte d’un Empereur avant de lui demander d’aller se faire voir ailleurs et de reprendre un roi, Louis XVIII.

Varions les plaisirs, comme je dis toujours…

Tiens, mais il est où le Louis numéro XVII ?? C’est ce que le livre va nous expliquer.

Dans ce roman, deux personnages principaux. Tout d’abord, le jeune Hector Carpentier, sorte d’étudiant en médecine qui passe son temps à l’université pour rédiger une monographie et d’autre part, François Vidocq, chef de la Sureté et ancien forçat. Tout les oppose.

Autant le premier est timoré, n’osant rien faire, vivant chez sa môman parce qu’il a dilapidé tout l’héritage paternel pour une pouffiasse.

Autant le second est un personnage truculent, avec de la gouaille à revendre et s’impose face au jeune Hector. Vidoq manie les mots et le verbe, n’a peur de rien, sait user des déguisements avec maestria (une sorte de Holmes en moins bien éduqué, version « bandit et gueux ») et sait comment interroger les gens pour leur tirer les vers hors du nez.

Quel est le rapport entre Hector et le meurtre du sieur Leblanc ? C’est ce que je me suis demandée d’entrée de jeu. Nous le saurons au fil de la lecture.

Voilà nos deux hommes lancés sur une enquête qui va les mener sur la piste du dauphin qui ne serait pas mort dans la prison de la Tour Noire.

Le récit nous est conté par Hector lui-même, entrecoupé de temps en temps par le récit de l’homme qui nous parle de ce mystérieux prisonnier dont je ne doutai pas un instant de son identité. Conditions de détentions atroces, pires que tout.

Ce livre m’a conforté dans deux points : le premier, c’est que les hommes qui ont fait la révolution en dénonçant les conditions atroces ou ignobles dans lesquelles leurs rois traitaient leurs semblables et en hurlant « plus jamais », commettent les mêmes atrocités qu’eux. Et on peut toujours chanter « Non, non, rien n’a changé, tout, tout à continué, hé hé ».

Deuxièmement, c’est que la connerie humaine est comme l’espace, infinie (et encore, on a un doute pour l’espace).

Voilà les Français qui, après avoir viré leur roi et pris un empereur, ont dû supprimer toutes les références à la fleur de Lys des Bourbon, pour passer aux abeilles et à l’aigle de Napo.

Ensuite, rebelote, on supprime les abeilles et l’aigle pour repasser à la fleur de lys. Et le coût de toute cette connerie ? Parce qu’il fallait changer tout le service ! Et gare à celui qui aurait conservé un vestige de l’Ancien régime, quel qu’il soit, quand il ne le fallait pas.

Ça à l’air bête, mais je ne le savais pas, c’est le livre qui me l’a appris. Petite leçon d’histoire…

Imaginez que vous deviez encore faire pareil après chaque changement de président… Après avoir bouffé la soupe à la grimace dans les assiettes à l’effigie du Nain Nerveux, vous deviez tout changer pour un service à la tête de Flamby…

Heureusement, vos dirigeants ne se penchent plus sur vos assiettes. Enfin, quoique… du moins, ils ne se préoccupent pas de la déco de vos assiettes. C’est déjà ça.

Mais je m’égare !

L’enquête de nos deux hommes avance à grands pas et arrive le troisième personnage. Est-il le dauphin ? Vous vous poserez la question, tout comme moi.

Ce personnage est tout en naïveté, tout en innocence. Il m’a touché. Et quand, de retour avec Hector dans la pension de famille que tient sa mère, un des étudiants l’attaquera verbalement, se moquant de lui (personne, hormis Vidocq et Hector ne savent qui il pourrait peut-être être vraiment).

Mais tout naïf qu’il est, ne connaissant pas la méchanceté, il lui répondra de manière candide, lui clouant le bec puisqu’il ne s’énervera pas.

Réussite totale de ce personnage qui parvient à vous toucher sans devenir gnangnan.

Réussite aussi du personnage de Vidocq. Sans jamais avoir vu une seule série télévisée ou un film sur lui, je voyais Gérard Depardieu devant moi. Il avait vraiment le style (je précise que je fais abstraction de l’affaire du passeport Russe et de l’exil fiscal Belge pour cette critique).

Réussite aussi du livre, qui, d’un meurtre, remonte l’Histoire et plonge dans un de ses Mystères. Pas de temps morts, ou si peu. Pas trépidant, mais très plaisant.

J’ai aimé le récit qui alterne entre l’époque d’Hector (la Restauration) et celle de son père (la révolution).

 J’ai bien aimé aussi la découverte, au fil de ma lecture, des nombreux encarts issus du carnets de notes du père d’Hector, médecin de la famille royale. Ces encarts, intrigants et déroutants au début, finiront par donner tout son sel au récit.

De plus, le personnage d’Hector va évoluer au contact de Vidocq pour finir plus apaisé, plus mûr, plus mature. Hector finira par se libérer au contact de Vidocq.

Beaucoup de questions en lisant ce livre et une seule envie : que ce soit lui.

Le final m’a laissé sur le cul !

Lu dans le cadre des challenges « Polar Historique » de Samlor et « Thrillers et polars » de Liliba.