Une assemblée de chacals : S. Craig Zahler

Titre : Une assemblée de chacals

Auteur : S. Craig Zahler
Édition : Gallmeister (06/10/2017)

Résumé :
Après avoir tiré un trait sur leurs jeunesses de braqueurs et d’assassins, les quatre membres du « Gang du grand boxeur » mènent désormais des existences rangées et paisibles. Jim a si bien réussi à refaire sa vie qu’il est sur le point d’épouser la sublime fille d’un shérif.

Mais un fantôme ressurgi du passé annonce qu’il compte s’inviter à la cérémonie et profiter de la fête pour régler de vieux comptes.

La mort dans l’âme, les quatre anciens amis n’ont plus qu’à se donner rendez-vous au mariage, où il faudra vaincre ou mourir. Mais ce qui les attend dépasse de très loin tout ce qu’ils avaient pu imaginer…

Entre La Horde sauvage et les films de Tarantino, un western noir terriblement efficace.

Critique :
Une assemblée de chacals a tout d’un épisode bien connu des fans de GOT : les noces pourpres… En version western, bien entendu.

J’avais lu que certains trouvaient ce western noir fort violent, et, dans mon imagination, je m’attendais à un déchaînement de fureur dès les premières pages.

Mais non, ce n’est pas si violent que ça !

Certes, le final est assez sanglant, avec un happy end disparu sans demander son reste, mais au vu des chacals et des hyènes qui s’invitèrent à la noce, on ne pouvait pas terminer sur une note style « l’île aux enfants » ! Restons sérieux…

La violence ne commence qu’à se faire sentir sur le final, dans les 100 dernières pages, mais malgré l’agressivité de certaines scènes, il ne pouvait en être autrement avec un tel personnage à la tête d’une horde sauvage. Pour les miracles, veuillez vous adresser à Lourdes et prévoir 48h de délai.

Bon, lorsque Oswell écrit une lettre expliquant tout son passé à son épouse, on aura droit à quelques scènes de violences, nous parlons de braquages, aussi. Mais Jim, Oswell, Godfrey et Dicky, nos bandits, sont des anges face à un sadique tel que Quilan.

Moi, j’ai littéralement pris mon pied dans ce western plus sombre que les caleçons des mercenaires, surtout en sentant la tension monter d’un cran et les révolvers sortir de leur gaines. Le point culminant étant le mariage de Béatrice avec Jim, un ancien du gang.

Il y a un peu de « Unforgiven » dans ce roman car nos anciens bandits se sont calmés et ont pris un tournant radical dans leur vie, passant de braqueurs de banques meurtriers à paisibles fermiers, menuisiers, ou dragueur de bonnes femmes riches.

Oui, c’est un western noir, sombre, violent sur le final, prenant et bourré de tensions. Du Sergio Leone qui se serait accouplé avec Quentin Tarantino. C’est vif, c’est précis, tu sens que ça va mal se terminer, tu sens que la poudre va parler, que le sang va couler et mine de rien, tu agrippes un peu plus ton roman.

Les dialogues sont courts, brefs, percutants, sans grands discours, ils vont droit au but et certaines répliques m’ont fait sourire.

Pas de temps mort, même lorsque l’auteur nous présente nos quatre anciens bandits, James « Jim » Lingham, Richard « Dicky » Sterling, Oswell et Godfrey Danford, qui se complaisent dans des petites vies bien rangées.

L’écriture simple, mais non simpliste, va droit au but et pourrait très bien aller pour un scénario de film tant elle est visuelle. Manque plus que la musique d’Ennio pour te croire sur un grand écran ou carrément dans un bled du Montana.

Tout en restant sur la ligne rouge, tout en jouant au funambule entre le sérieux et le grotesque, l’auteur ne tombera jamais du mauvais côté car il maîtrise son récit, et, bien que mené à un bon rythme, il est assez intelligent que pour ménager sa monture et éviter qu’elle ne s’essouffle au bout de quelques chapitres.

C’est cru sur la fin, c’est violent, c’est l’époque, c’est l’Homme. Mais la violence n’est jamais gratuite dans le récit, elle est toujours « justifiée » car nous sommes faces à des chacals (on dit « chacaux » ?) de la pire espèce.

Et pour nous défendre, nous sauver, nous avons quatre anciens bandits…

Génial !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018) et le challenge US (2017-2018) chez Noctembule et Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur.

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Battues : Antonin Varenne

Titre : Battues

Auteur : Antonin Varenne
Édition : Manufacture Livre (2015) / Points Policier (2016)

Résumé :
Les hommes laissèrent les distances se creuser entre eux et commencèrent à marcher d’un pas plus long et rapide.

La pente dans le dos et n’y croyant plus vraiment, ils accéléraient naturellement, distançant Rémi qui continua à s’user les yeux sur le moindre morceau de terre, la moindre tache de couleur aperçue.

Il pensait à Philippe, roulé dans un tas de feuilles mortes, sur un humus pourrissant, à quelques mètres de lui, peut-être, et lui revenait le souvenir de l’odeur du sang qui se mélangeait à celle de la prairie fauchée; la douleur qui le ramenait à la conscience en des chocs déments; la folie des secondes, coincé sous la ferraille. Il avait attendu, comme Philippe, peut-être, un œil fiché au ciel, se demandant si quelqu’un allait lui venir en aide ou s’il allait crever ici.

Critique :
Varenne, c’est pas un tocard ! « Il Capitano » est le plus riche trotteur de l’histoire ! Et son homonyme écrivain est tout comme lui : c’est pas un tocard, c’est aussi un champion, mais dans l’écriture, lui.

Les deux peuvent se targuer de m’avoir fait vibrer quelques fois, même si l’auteur n’a pas encore gagné le Grand Prix d’Amérique.

Comment pourrait-on qualifier le roman Battues ? Presque de rural noir, même si on est plus dans du Forestier Noir, vu qu’on va arpenter les forêts.

Un Roman Policier Noir ? Oui, il l’est aussi un peu car le déclin d’une ville, passée de la prospérité à la dégringolade, cette dernière étant inversement proportionnelle à la montée de son taux de chômage et de misère commerciale puisque tous les commerces sont vides, à remettre, périclites, sauf les bistrots, tiens.

Battues ne se lit pas comme un thriller, on en est loin, l’auteur prenant le temps de poser ses jalons, de planter son décor, ses personnages, tout en mélangeant l’ordre de ses chapitres, nous donnant la version lors de la déposition devant le commissaire avant de nous montrer ce qu’il s’est vraiment passé.

Les titres des chapitres sont originaux, bien trouvés, comme je vous le montre en exemple : « 20 ans après l’accident, 9 jours après la découverte du premier cadavre, 12 heures après la fusillade ».

On pourrait croire, vu ainsi, que ce genre d’agencement des chapitres pourrait embrouiller la tête et nous faire perdre l’ordre du récit, mais que nenni ! Pas besoin de café fort, d’aspirines ou de GPS pour s’y retrouver, tout coule de source.

Niveaux décors, ils sont grandioses, que ce soit la petite ville de R. qui s’asphyxie toute seule, les forêts majestueuses et rasées sur certains versants par les bûcherons de la scierie, on a l’impression d’y être et d’avoir réellement croisé cette harde de sangliers.

Les personnages sont bien campés, torturés, avec leurs défauts et leurs qualités, certains étant plus têtus que d’autres, ce qui est le cas de Remi Parrot, le garde-chasse qui n’a pas dû voir les épisodes des Experts et oublié qu’il ne faut pas corrompre une scène qui pourrait être rattachée celle d’un crime !

Locard l’a toujours dit : toute personne qui intervient sur une scène de crime y laisse des traces de sa présence et emporte avec elle des traces de cette scène ! Mais Remi n’écoute pas la voix de la raison et fonce à tout va.

Quand à la petit ville, sa description du départ est bien faite, aussi précise qu’un rapport d’autopsie, sans oublier qu’elle est gangrenée et sous la coupe des deux familles les plus riches et les plus puissantes du coin : les Messenet et les Courbier.

Mon seul bémol sera pour le manque de précision lors des dialogues. Je les ai trouvé « pauvres » dans le sens où j’aurais aimé que l’auteur précise plus l’état d’esprit du personnage à ce moment là, ou tout simplement qui disait quelle phrase car il m’est arrivé de devoir lire plusieurs lignes avant de remettre chaque paroles dans la bonne bouche.

Un roman noir aux relents de tourbe, de poils de sanglier, de battues, de poudre à fusil, de sang de cochon sauvage, de remugle de cadavres, d’alcool, de médocs et d’entourloupes en tout genre car les puissants aiment se vautrer dans les magouilles qui rapportent du fric ou du pouvoir.

Un roman forestier noir profond, qu’on déguste avec sagesse car écrit avec passion.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018).

Les portes de l’enfer : Harry Crews

Titre : Les portes de l’enfer

Auteur : Harry Crews
Édition : Sonatine (01/10/2015)
Édition Originale : This Thing Don’t Lead To Heaven (1970)

Résumé :
Cumseh est une petite ville de Géorgie où il ne se passe jamais grand-chose. Hormis à la maison de retraite. C’est en effet dans cet établissement, tenu d’une main de fer par l’imposante Axel, que semblent s’être donné rendez-vous les personnalités les plus excentriques de la région.

Un jour, trois nouveaux arrivants en ville se retrouvent à la porte du « Club des seniors », Sarah Nell Brownstein, une géante amoureuse du masseur nain de la maison de retraite, Bledsoe, représentant d’une entreprise de pompes funèbres, et Carlita Rojas Mundez, une adepte du vaudou.

Entre eux un drame va très vite se nouer et les précipiter dans une tragi-comédie aussi déchirante qu’irrésistible.

Avec ce roman, dont l’action est concentrée sur vingt-quatre heures, Harry Crews s’attaque à tous les tabous de la vieillesse : abandon, solitude, misère sexuelle, etc., et nous offre un tableau poignant et sans concessions de la condition humaine.

On y retrouve toute la noirceur et l’humour légendaire de l’auteur de La Foire aux serpents.

Critique : 
Harry Crews est un auteur qui aime plonger ses lecteurs dans des ambiances un peu spéciale et typiquement bien à lui : des marginaux et des freaks, ou des monstres de foire, si vous préférez.

Mais pas que… pour reprendre le slogan des éditons Lajouanie.

Parce que classer Crews comme auteur décrivant des freaks à longueur de romans serait réduire sa plume et ses environnements.

Harry Crews est un auteur que j’apprécie, mais il faut l’apprivoiser et ouvrir ses romans sans avoir d’attentes bien définies. Juste pour ce qu’ils sont : des romans d’Harry Crews.

Ici, pas d’homme tronc marchant sur ses mains comme dans « La malédiction du gitan », mais un nain, Jefferson Davis Munroe, travaillant en tant que masseur pour un home perdu dans la petite ville de Cumseh, en Géorgie. Il a la taille de Tyrion Lannister et les muscles de Schwarzy !

La dirigeante de ce home se prénomme Axel, n’a rien d’une Rose (jeu de mot pour les amateurs des Gun’s), culmine à plus de un mètre quatre-vingts et vit dans ce club des seniors depuis sa naissance. Elle vit avec des morts en sursis. Pas étonnant qu’aucun homme ne reste pour la courtiser.

Pourtant, la moitié de la ville, si pas plus, lui appartient. Tout le monde lui doit des hypothèques, et sans les résidents de sa maison de retraite, la ville ne serait plus que l’ombre d’elle-même puisque sans consommateurs.

Il y avait des vieux partout, à vue de nez des centaines. Ils entraient et sortaient des magasins, trimbalant des paquets de papier brillant, des bouts de ruban et des porte-monnaie noirs.

Ce qui fait que les romans d’Harry Crews soient étranges, ce sont les atmosphères qu’il décrit, les personnages qui gravitent dedans, leurs histoires personnelles.

C’est ce tout qui fait que ces romans ne soient pas comme les autres et qui pourraient en rebuter plus d’un parce qu’on ne peut pas dire qu’il se passe des choses folles dans ce home, qu’il y a du suspense à mourir, mais tout de même, je me suis faite happer par ce huis-clos à la limite du sordide, quand on y pense bien.

Tout se passait bien à l’Axel’s Senior Club avant que ne débarque du Greyhound Carlita, une cuisinière espagnole et prêtresse vaudou ; Junior Bledsoe, un vendeur de concession funéraire qui sent qu’il a touché le filon en or avec cette maison remplie de vieux prêts à casseur leur pipe ;  et une femme amoureuse du nain, et qui croit qu’il fait un mètre nonante !

Quand vous réunissez dans le même endroit un prêtre qui ne croit plus, un vendeur sans scrupules, une femme amoureuse, un nain qui voudrait grandir, une patronne qui aime être touchée, des petits vieux qui veulent revivre le grand amour, une vaudou espagnole qui trimbale des os et des poils avec elle, croyez-moi, si ça ne fait pas des étincelles, ça reste tout de même des choses intéressantes à regarder d’en haut.

C’est tragique, c’est cru, ça donne des phrases chocs entre un vendeur de concession funéraire et un prêtre qui dit que la mort n’existe pas, alors que le pavillon où finissent les mourants du home nous rappelle cruellement notre condition de mortel et de retour à ce que nous étions : poussières.

Mon seul bémol sera pour le fait qu’en aussi peu de pages, avec autant de personnages clés, avec un huis-clos et tous les ingrédients qui vont avec, Harry Crews ait parfois du mal à lier sa sauce.

Sans jamais m’embêter une seule seconde, j’ai parfois eu l’impression que ça partait dans tous les sens.

Dans tout les cas, il faut sans doute être amateur du style de Harry Crews pour l’apprécier à sa juste valeur. Et j’apprécie l’auteur.

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018) et le challenge US (2017-2018) chez Noctembule.

La Route au tabac : Erskine Caldwell

Titre : La Route au tabac

Auteur : Erskine Caldwell
Édition : Gallimard (02/06/1937)
Édition Originale : Tobacco Road (1937)

Résumé :
Ada, sa femme, malade, la grand-mère dont personne ne s’occupe, Ella May, la fille nymphomane au bec de lièvre, le fils Dude et la petite soeur âgée de douze ans, déjà mariée au voisin.

Le seul fil conducteur du livre est la faim et tous les stratagèmes imaginés par la famille pour tenter de la combler.

La réalité décrite par Caldwell, à peine déformée, est une vision du Sud très proche de celle de Faulkner, sur fond de modernisation et d’expropriation du monde rural. Mais, chez lui, l’angoisse est diffuse, non dite, comme si les personnages n’avaient aucune conscience de leur état.

Critique :
Dans la masse des sorties de 1937, j’avais ce petit roman de ce grand auteur qu’est Erskine Caldwell !

Petit à petit je comble mon retard dans les rentrées littéraires et donc, aujourd’hui, on met un oldies sous la lumière des projecteurs.

80 ans de retard dans la lecture, une paille ! Je ne fais pas mon âge non plus…

Direction la Georgie très profonde (et pas la Gorge) pendant cette période noire que fut Grande Dépression de 1929.

La famille Lester possède une maison délabrée sur la route au tabac et cette famille est ravagée par la faim et la misère… Le père Lester, son épouse Ada, leurs deux enfants et la grand-mère ne mangent pas à leur faim tous les jours. C’est même rare qu’ils mangent de tout leur soûl.

Là où elle habitait, sur la route au tabac, personne ne riait. Là où elle habitait, les filles devaient sarcler le coton en été, le ramasser en automne, et couper du bois en hiver.

— Quand j’ai bien mal au ventre, j’ai qu’à prendre une petite chique, et j’sens plus la faim de la journée. Le tabac, y a rien de meilleur pour conserver un homme en vie.

Non, ne plaignez pas le père, Jeeter Lester, il est seul responsable de la misère crasse dans laquelle il vit, lui et sa famille, car c’est un grand fainéant devant l’Éternel dont il pense que ce dernier va pourvoir à sa survie et faire pleuvoir de la nourriture sur sa pauvre carcasse.

Jeeter se demandait où Lov avait trouvé les navets. Il ne lui venait pas à l’idée que Lov eût pu les acheter. Jeeter, depuis longtemps, était arrivé à cette conclusion qu’on ne peut se procurer de quoi manger qu’en volant.

— Pourquoi que vous allez pas quelque part voler un sac de navets ? dit Dude. Vous n’êtes plus bon à rien. Vous restez là assis à jurer, parce que vous n’avez rien à manger, pas de navets. Pourquoi qu’vous allez pas voler quelque chose ? Vous n’pensez pas que Dieu va venir vous servir. Il n’va point vous faire tomber des navets du ciel. Il n’a pas de temps à perdre avec vous. Si vous étiez point si fainéant, vous feriez quelque chose au lieu de rester là à jurer.
— Mes enfants rejettent la faute sur moi parce qu’il a plu à Dieu de me réduire à la misère, dit Jeeter.

C’est beau de croire… Bien que chez lui, ce soit plutôt une des excuses dont il se sert à tout bout de champ.

— […] M’est avis, Lov, qu’j’ai qu’à attendre que le bon Dieu veuille bien pourvoir à nos besoins. On dit qu’Il prend soin de Ses créatures. J’attends qu’Il daigne s’apercevoir que je suis là. J’crois point qu’il y ait personne d’aussi mal en point que moi, d’ici à Augusta. Et dans l’autre direction non plus, entre ici et McCoy. Il semblerait que je suis le seul à n’avoir point de vivres ni de crédit. J’sais pas d’où ça vient, parce qu’enfin, j’ai toujours donné Son dû au bon Dieu. Lui et moi, on a toujours été honnêtes en affaires. Il serait temps qu’Il remarque dans quel pétrin je me trouve. J’vois point autre chose à faire que d’attendre qu’Il le remarque.

Il rejette la faute sur les autres : ce n’est pas de sa faute s’il ne sait pas cultiver son champs car personne ne veut lui vendre des semences et du guano à crédit, lui prêter une mule et il ne peut pas aller bosser à l’usine puisque Dieu l’a fait naître sur cette terre et donc, il doit y rester et y faire pousser du coton… mais puisque personne ne lui fait crédit… Le chien se mord la queue.

— […] J’peux pas gagner d’argent puisque y a personne pour me donner du travail. On n’veut plus de métayers. J’vois point où que j’pourrais me placer. J’peux même pas faire pousser ma propre récolte, d’abord parce que j’ai pas de mule, et ensuite parce que personne n’veut me donner de graines et de guano à crédit. Alors, j’peux point m’procurer de vivres ni de tabac, sauf de temps en temps quand j’peux porter une charge de bois à Augusta.

— […] J’ai ça dans le sang : brûler des herbes et labourer à c’t’époque-là de l’année. V’là cinquante ans bientôt que j’le fais, et mon père et son père étaient tout pareils à moi. Nous autres Lester, sûr qu’on aime retourner la terre et y faire pousser des choses. J’peux point m’en aller dans les filatures, comme font les autres. La terre me tient trop fort.

Jeeter Lester, c’est le type même de personne à qui l’on a envie de botter les fesses tant il n’arrête pas de se plaindre, de gémir, d’envier les autres et surtout, de reporter à demain ce qu’il pourrait faire aujourd’hui. Le roi de la procrastination, c’est lui ! Le plus gros poil dans la main, c’est lui qui le possède.

Pour tout ce qu’il voulait faire, Jeeter faisait toujours dans sa tête des plans très détaillés, mais, pour une raison ou une autre, il n’accomplissait jamais rien. Les jours passaient, et il était beaucoup plus facile d’attendre au lendemain. Le lendemain venu, il repoussait invariablement les choses jusqu’à un moment plus propice. Il avait employé cette méthode aisée pendant presque toute sa vie […]

Sur ses douze enfants vivants, dix sont déjà parti sans demander leur reste pour bosser en ville ou dans des usines. Les deux qui restent sont Dude, un garçon de 16 ans un peu simplet et Ellie May, pauvre fille pourvue d’un bec de lièvre et qui a le feu au cul.

— Ellie May s’comporte tout comme votre vieux chien quand ça le démangeait, dit Dude à Jeeter. Regardez-la donc qui se frotte le cul sur le sable. Votre vieux chien, il faisait le même bruit aussi. Comme un petit goret qui couine, pas vrai ?

— Dude n’est pas assez intelligent pour s’en aller. S’il était aussi malin que vos autres enfants il ne resterait pas ici. Il se rendrait compte de l’absurdité d’essayer d’exploiter une ferme étant donné l’état actuel des choses.

Ajoutez à cela que Jeeter est un pitoyable voleur, un faux croyant doublé d’un roublard avec un petit air lubrique, un prometteur des beaux jours qui ne tient jamais ses promesses… Bref, vous avez face à vous le portrait d’un type détestable et minable. Et pourtant, on a du mal à le détester…

— Quand tu n’voudras plus de ta salopette, tu devrais bien me la donner, dit Dude. J’ai jamais eu de combinaison neuve, autant que j’me rappelle. P’pa dit qu’il nous en achètera une à chacun de nous, un de ces jours, quand il aura vendu beaucoup de bois, mais j’ai jamais confiance dans ce qu’il dit. Il ne le vendra jamais son bois, pas plus d’une charge à la fois en tout cas. Il n’y en a pas comme lui pour mentir. M’est avis qu’il aimerait mieux mentir sur cette question du bois plutôt que d’en porter à Augusta. Il est tellement fainéant que, des fois, il n’a pas le courage de se relever quand il s’fout par terre, j’lai vu rester sur place près d’une heure avant de se relever. Le bougre d’enfant de garce ! J’en connais pas de plus fainéant.

On se demande même ce qu’il va nous inventer comme excuses pour ne pas accomplir le travail et le reporter aux calendes grecques !

— J’ai l’intention d’en porter demain ou après-demain, dit Jeeter. J’aime pas qu’on me bouscule. Il faut du temps pour se préparer à faire un voyage comme ça. Faut que je pense à mes intérêts. Mêle-toi de ce qui te regarde.
— T’es qu’un fainéant, t’es pas autre chose que ça.

— J’t’entends dire ça tous les ans, à la même époque, mais j’te vois jamais commencer. V’là bien sept ou huit ans que t’as pas creusé un sillon. Y a si longtemps que je t’entends parler de faire valoir cette ferme que je te crois plus maintenant. C’est que des menteries. Les hommes, vous êtes tous les mêmes. Et il y en a plus de cent comme toi, dans le pays. Parler, c’est tout ce que vous savez faire. Les autres s’en vont mendier, mais toi, t’es même trop fainéant pour ça.
— Écoute-moi, Ada, dit Jeeter. J’commencerai demain matin. Dès que les champs seront brûlés, j’emprunterai des mules. Dude et moi, on peut faire une balle par arpent, si je peux trouver de la graine et du guano.
— Pfff ! dit Ada en quittant la véranda.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, sous ses dehors de gros looser, de doux rêveur, de « procrastineur » et d’adepte des excuses faites pour s’en servir, Jeeter ne dit pas que des conneries quand il gémit sur le monde ou sur la vie.

Son discours, sur les banquiers qui prêtent des sous à de pauvres fermiers qui veulent de l’argent pour cultiver leurs terres, a tout de la critique et de la satire sociale : ces avides banquiers réclament leurs intérêts, le montant de la dette, et encore des intérêts et il ne reste qu’au pauvre fermier, après la vente de sa récolte, que quelques dollars en poche, ou pire, il se retrouve avec encore des dettes.

Il n’avait jamais traité avec personne d’aussi rapace que les banques de crédit. Une fois, il avait emprunté à l’une d’elles la somme de deux cents dollars […] Tout d’abord, on venait l’inspecter deux ou trois fois par semaine. La banque envoyait des gens à sa ferme pour essayer de lui apprendre comment planter le coton et combien de guano il lui fallait répandre sur chaque arpent. Ensuite, le premier de chaque mois, ils venaient toucher les intérêts de l’emprunt. Il ne pouvait jamais payer, et ils ajoutaient l’intérêt au capital et lui comptaient un intérêt sur le tout. En automne, le jour où il avait vendu sa récolte, il ne lui était resté que sept dollars. Pour commencer, il lui fallait payer trois pour cent par mois pour son emprunt, et, au bout de dix mois, il avait dû payer trente pour cent, sans compter un autre trente pour cent sur les intérêts non payés. […] Quand tous les comptes furent réglés, Jeeter s’aperçut qu’il avait payé plus de trois cents dollars et qu’il en retirait personnellement un profit de sept dollars. Sept dollars au bout d’une année de travail ne lui paraissaient pas une juste rétribution pour la culture du coton, surtout étant donné qu’il avait fait tout le travail et avait, par-dessus le marché, fourni le terrain et la mule. Il était même encore endetté, car il devait dix dollars à celui qui lui avait prêté la mule pour faire pousser son coton.

Un roman court dont la plume d’Erskine Caldwell m’a enchanté ! On dit toujours du bien de Faulkner pour parler du Sud Profond, mais c’est injuste de laisser Caldwell méconnu car il a tout d’un Grand et le portrait qu’il nous brosse du Sud durant la Grande Dépression vaut bien Faulkner et Steinbeck !

C’est cru, c’est trash, c’est la misère sociale, la misère morale, la misère crasse et la crasse absolue car cette famille se lave une fois l’an et a des habits qui partent en couilles.

— Bessie, dit-elle, il faudra que vous veilliez à ce que Dude se lave les pieds de temps en temps, parce que, sans ça, il salira toutes vos couvertures. Des fois, il reste tout l’hiver sans se laver, et les couvertures deviennent si sales qu’on ne sait plus comment faire pour les nettoyer.

Pourtant, j’ai passé un excellent moment de lecture avec cette famille improbable, mais comme il doit encore en exister, celles qui dans « Aide-toi et le Ciel t’aidera » ne retiennent que « Le Ciel t’aidera ».

— Ça ne fait rien, Lov. J’ai pas un sou, et toi, t’en as.
— Que voulez-vous que j’y fasse ? Le Seigneur nous aime tous également, à ce qu’on dit. Il me donne ce qui me revient, s’Il vous oublie, c’est avec Lui qu’faut vous entendre. Ça n’est point mes affaires. J’ai bien assez de mes soucis personnels.

Un grand roman noir…

Ellie May et Dude étaient les deux seuls enfants qui habitaient encore chez les Lester. Tous les autres étaient partis et s’étaient mariés. Quelques-uns étaient partis tout tranquillement, comme lorsqu’ils allaient au dépôt de charbon regarder les trains de marchandise. Quand, au bout de deux ou trois jours, on ne les voyait pas revenir, on comprenait qu’ils avaient quitté la maison pour toujours.

— Dieu a peut-être bien voulu que les choses soient ainsi, dit Jeeter. Il en sait peut-être plus long que nous autres, mortels. Dieu est un vieux malin. On peut pas le rouler, Lui ! Il s’occupe de petits détails que les simples mortels ne remarquent même pas. C’est pour ça que j’veux pas quitter ma terre pour aller à Augusta vivre dans une de leurs sacrées filatures. Il m’a mis ici, et Il ne m’a jamais dit de m’en aller vivre ailleurs. C’est pour ça que je reste sur ma terre. Si j’entreprenais de déménager pour aller dans une filature, ça pourrait peut-être me coûter cher, à la fin du compte. Dieu pourrait bien se fâcher, et me faire tomber raide mort. Ou bien, Il me laisserait peut-être attendre ma mort naturelle, mais Il me harcèlerait tout le temps avec un tas de petites diableries. Des fois, c’est comme ça qu’il punit les gens. Il nous laisse vivre, tout doucettement, mais il nous harcèle à chaque pas, si bien qu’on n’a plus qu’un désir, c’est d’être mort et enterré. C’est pour ça que j’veux point me précipiter dans les usines comme ont fait tous les gens autour de Fuller. Ils sont partis là-bas, et ils ont tous en dedans d’eux-mêmes ce grand regret de la terre, et ils ne peuvent pas revenir. Faut qu’ils restent. Voilà ce que leur a fait le bon Dieu pour leur apprendre à quitter leur terre. Il ne leur laissera point de répit jusqu’à ce qu’ils meurent.

Le challenge US (2017-2018) chez Noctembule.

PS : attention, la cigarette, c’est pas bon pour la santé ! 😆 Même si le tabac de l’époque de la Grande Dépression comportait bien moins de produits toxiques que celui d’après-guerre.

La promesse de l’Ouest : Robert Lautner

Titre : La promesse de l’Ouest

Auteur : Robert Lautner
Édition : Presses De La Cité (19/03/2015)

Résumé :
Avril 1837. Le jeune Tom Walker quitte New York avec son père, commis voyageur.

Tous deux se dirigent vers l’Ouest, au-delà des montagnes et des plaines arides, pour vendre, de petite ville en petite ville, le célèbre revolver Colt.

La joie d’être sur la route, de partager un repas autour d’un feu et de dormir l’un près de l’autre, est cependant de courte durée.

Tandis que la nature se fait de plus en plus sauvage, une rencontre dévastatrice laisse Tom seul et démuni.

Déterminé à regagner l’Est et la civilisation, le jeune garçon place alors tous ses espoirs en Henry Stands, un cowboy taciturne croisé en chemin.

Ensemble, cet étonnant duo se lance dans un périlleux périple…

Voyage des ténèbres vers la lumière, de l’ignorance vers la connaissance, de la confusion de l’enfance vers la lucidité de l’âge adulte, La Promesse de l’Ouest est un magnifique roman.

« C’est une histoire palpitante, violente, inquiétante, profondément humaine et émouvante. » The Times

Critique :
Tom Walker est un jeune garçon de 12 ans qui vit seul à New-York avec son père et sa tante, sa mère étant décédée.

Son père, commis voyageur en lunette a décidé de changer de crémerie et sera le représentant exclusif d’un jeune entrepreneur dont beaucoup se demandent si son invention aura du succès : Colt…

« Le seigneur a fait les hommes. Et Sam Colt les a faits égaux . »

L’Ouest, le vrai ! Celui de 1837… Celui qui ne fait pas de cadeau, celui des révolvers à un coup et où le révolver de monsieur Colt pourrait changer la donne pour le meilleur et surtout le pire.

Dans un univers où la loi du plus fort ou de celui qui dégaine le premier, comment un homme aussi gentil que monsieur Walker pourrait-il survivre face à des crétins bas de plafond qui pense que la loi du plus fort est toujours la meilleure ?

« Bienvenue en terre hostile » aurait pu être le titre de ce roman car notre jeune Thomas va se retrouver seul, livré à lui-même et devoir négocier son rapatriement vers New-York… Et croyez-moi, on est loin d’Europe Assistance ou de Touring Secours !

Son seul salut réside dans un grand type bougon, taciturne, ancien ranger, Henry Stands, qui n’a absolument pas envie de trimbaler un gamin volubile mais timide dans ses basques.

Les personnages sont attachants, surtout Thomas et au fur et à mesure, je suis sûre que vous apprécierez aussi le ronchon Henry, car si pour Thomas ce voyage a tout d’un voyage de l’ombre vers la lumière qui le fera grandir, il en sera de même pour Henry.

Utilisant une écriture agréable à suivre, plantant ses décors plus vrais que nature, nous distillant de-ci de-là des réflexions sur le progrès, la religion, la culture, les armes à feu, la mentalité, l’auteur nous emmène dans un voyage des plus palpitants, sans pour autant avoir de l’action ou du suspense à tout les coins de page.

Quand les colons sont victorieux on parle d’une bataille, mais quand les indiens triomphent on appelle ça un massacre.

L’arme à feu à répétition a abrégé les guerres, sans aucun doute, mais uniquement parce qu’elle a accru la capacité des hommes à réduire le nombre de leurs ennemis, et non pas parce qu’elle a fait cesser l’horreur de leurs œuvres.

Jamais moralisateur, jamais ennuyant, l’auteur dénonce l’utilisation des armes à feu et les dégâts qu’elle peuvent faire mises dans de mauvaises mains.

Un roman qui raconte une aventure formidable, réaliste, un grand voyage qui se déroulera d’Est en Ouest et repartira dans l’autre sens avant d’avoir pu explorer toutes ces terres sauvages qu’étaient celles au delà de la Frontière.

Un roman qui trainait depuis un peu trop longtemps sur mon étagère et qui, sans la LC avec Bianca, aurait encore pris la poussière longtemps vu mon HAL (Himalaya À Lire). Sa chance fut qu’il était placé à côté du roman que je venais de terminer en LC…

Mais pourquoi l’aie-je laissé prendre les poussières aussi longtemps, moi ??

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018), le challenge US (2017-2018) chez Noctembule,  Le Challenge « A year in England – 2017-2018 » chez Titine (Plaisirs à Cultiver) et Le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur.

Une histoire des loups : Emily Fridlund

Titre : Une histoire des loups

Auteur : Emily Fridlund
Édition : Gallmeister (17/08/2017)

Résumé :
Madeline, adolescente un peu sauvage, observe à travers ses jumelles cette famille qui emménage sur la rive opposée du lac. Un couple et leur enfant dont la vie aisée semble si différente de la sienne.

Bientôt alors que le père travaille au loin, la jeune mère propose à Madeline de s’occuper du garçon, de passer avec lui ses après-midi, puis de partager leurs repas.

L’adolescente entre petit à petit dans ce foyer qui la fascine, ne saisissant qu’à moitié ce qui se cache derrière la fragile gaieté de cette mère et la sourde autorité du père. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Critique :
Comment faire la chronique d’un roman où l’on a pas réussi à rentrer dans l’histoire, que l’on a survolé en soupirant, en sautant des lignes, des paragraphes, des pages, des chapitres entiers ?

Impossible me direz-vous…

Je vais tout de même essayer : déjà au départ, j’ai eu du mal à m’attacher à Madeline, la narratrice, dont je trouvais le récit décousu, inintéressant, et dont j’ai eu envie quelques fois de lui coller une claque pour la faire réagir.

De toute façon, pas moyen de m’attacher aux autres personnages du livre, même au gamin de 4 ans, Paul, que j’aurais aimé balancer dans le lac… Rien de moins !

Pire, je n’aurais pas dû relire le premier tome de Soeur Marie-Thérèse des Batignolles (Maëster) car le petit Paul, je le voyais avec la tronche du petit Attila que l’on croise dans la bédé et je vous jure que ça ne le mettait pas en valeur !

Les loups, que je cherche encore, même si j’ai capté que c’était une métaphore et que les loups de l’histoire devaient être l’Homme qui, comme tout le sait, est un loup pour l’Homme.

Le récit m’a donné une impression de froideur, comme si l’auteur me tenait volontairement à distance de son récit, me fermant la porte d’entrée, survolant des sujets qui auraient sans doute mérité un traitement plus en profondeur.

Autant j’apprécie les romans où les époques s’alternent dans les chapitres, autant ici j’ai trouvé les allers-retours lourds, pénibles, chiants et la plupart n’étaient même pas indispensables, sans parler des circonlocutions (ou l’art de tourner autour du pot) et des faits qui étaient anecdotiques et qui n’apportaient rien à l’histoire.

J’avais eu ouïe dire que j’allais me retrouver face à roman très psychologique et je m’attendais à un suspense à couper au couteau, plus tendu que le soutif de Lolo Ferrari après s’être faite regonfler les nibards, ou à une atmosphère épaisse comme un discours d’un politicien pris les doigts dans le tiroir-caisse,  et au final, comme disait l’autre, ça a fait « Pchitt ».

Oui, l’histoire dramatique de Paul, petit garçon embarqué dans une histoire bien tordue c’est révélée être d’une banalité affligeante, ou alors, c’est la manière de la raconter qui était mauvaise et de ce fait, je n’ai pas réussi à pénétrer dans cette histoire.

Chronique d’un drame annoncé, somme toute.

Mon drame a moi c’est de finir déçue par un roman de l’écurie Gallmeister, déçue par un roman que j’avais coché (stabiloté, même !) dans cette rentrée littéraire de septembre 2017 et dont j’attendais beaucoup.

Allez, au suivant !

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018) et le challenge US (2017-2018) chez Noctembule.

Les rumeurs du Mississippi : Louise Caron


Titre : Les rumeurs du Mississippi

Auteur : Louise Caron
Édition : Aux forges de Vulcain (18/05/2017)

Résumé :
Sara Kaplan, journaliste au New-York Times, reçoit la confession d’un ancien soldat, Barnes, vétéran de la guerre d’Irak. Barnes revendique le meurtre d’une tzigane de 17 ans.

Meurtre pour lequel un Indien a été condamné cinq ans auparavant à la peine capitale. Sara Kaplan publie la lettre. L’affaire occupe d’un coup le paysage médiatique et divise l’Amérique.

Sara est hantée depuis l’enfance par le suicide de son père, vétéran du Vietnam. En s’acharnant à vouloir montrer la responsabilité de l’armée dans la folie de Barnes, elle cherche à surmonter la tragédie qui a détruit sa famille.

Dans sa quête, Sara nous entraîne de New-York à Hué en passant par le Sud désenchanté des Etats-Unis en crise.

Elle dresse, au travers de ses personnages, un portrait de l’Amérique d’aujourd’hui, s’interrogeant sur le rôle de la presse, le racisme, la violence des conflits, et sur la malédiction qui condamne les gens sans mémoire à revivre sans fin leur passé.

Critique :
Voilà un roman qui, du haut de ses 294 pages, pèse pourtant très lourd, le poids des mots (sans le choc des photos) imprimés à l’intérieur lui donnant cette densité énorme.

Ce roman est l’un de ceux que l’on dévore en prenant son temps car l’encre est gluante de toutes ces vérités que l’on connait et qui ne sont pas toujours bonnes à dire, qui ne sont pas souvent dite…

Lors de la lecture, mon esprit a pris son temps afin de ne rien rater par une lecture trop précipitée qui aurait gâché ce morceau de choix.

Que les amateurs de rythme effréné comprennent bien qu’ici l’enquête de la journaliste Sarah Kaplan prend son temps et que nous ne sommes pas dans un thriller où toutes les fins de pages sont en clifhanger mais je peux vous garantir qu’il n’y a pas besoin de courses poursuites pour être happé par ce récit.

Dans cette histoire, l’auteur, au travers de son personnage de Sarah Kaplan, journaliste au très célèbre New-Yokk Times, va vous entrainer dans ce que l’on pourrait nommer l’Amérique profonde, celle qui est raciste par habitude, parce qu’on les a éduqué ainsi et parce qu’à leur âge, on ne les changera plus.

L’auteur va aussi nous plonger dans les affres post-guerre d’Irak et du Vietnam, au travers des parcours de deux vétérans,  l’un étant son père (mort) et l’autre étant Niko Barnes qui a écrit au journal pour s’accuser d’un meurtre.

Comme je le disais, l’enquête menée par Kaplan afin de démêler le vrai du faux se déroule sur un rythme lent, mais petit à petit, on empile les faits et les infos comme des briques, les personnages jouant le rôle du ciment.

Et dans un brouillard qui se lève, le bâtiment commence à prendre forme sous nos yeux qui n’en peuvent plus de lire ce que nous suspections déjà (du moins ceux qui ont un cerveau et qui l’utilise pour réfléchir) sur l’Armée, les guerres, la Justice et sur l’Amérique elle-même.

Quand tout est terminé, on reste groggy de tout ce qu’on a lu, de tout ce qui nous a fait mal au bide et que l’auteur nous a dévoilé avec le talent de ceux qui peuvent nous apprendre des choses que nous soupçonnions déjà depuis longtemps.

À la fin du roman, il nous manquera quelques pièces que nous devrons sculpter nous-même car dans la réalité, on ne sait pas tout et il est des mystères dont nous saurons jamais le fin mot.

Un superbe roman coup de poing, une plume qui était belle, trempée ainsi dans l’encrier où flottait quelques gouttes de venin qui donnera des sueurs froides à certains qui pensent que ne pas réfléchir est la bonne solution, et même à ceux qui réfléchissent déjà…

— Je connais les chiffres, dans quelques années se sera nous, les Blancs, qui seront en minorité. Et une minorité, je ne vous apprend rien, à vous journaliste, se replie toujours sur son identité. Ses valeurs.

— Ces Blancs-là, se sentent mal aimés, mal défendus. Ils ont une revanche à prendre, et à la prochaine élection, il y a tout à parier qu’ils soutiendront un type qui leur parlera de la supériorité des Américains blancs, qui leur fera miroiter le retour de la prospérité. Le fameux rêve américain. Plus les gens sont en bas de l’échelle plus ils ont besoin d’entendre qu’on prendra en compte leurs intérêts spécifiques. Ils veulent relever la tête, êtres fiers d’appartenir à la classe populaire. Ils choisissent un homme providentiel qui se dira plus vertueux que les élites actuelles, qui démolira la presse, les étrangers, et leur promettra de travailler pour eux d’abord, avec honnêteté. Amercia First. Il les attrapera avec des slogans sur la grandeur de l’Amérique comme on attire des guêpes avec du miel. Ils céderont aux sirènes de patriotisme. Ce sera un vote identitaire, que vous le vouliez ou non.

Un roman boueux comme le Mississippi qui déborde, emportant tout sur son passage, et aussi tortueux que tous ses méandres.

Pour le coup, je remercie les éditions Aux Forges de Vulcain pour la publication d’un tel roman, son auteure pour avoir pris le temps de nous mitonner un tel roman aux petits oignons et à Babelio d’avoir fait suivre.

J’essayais de passer en revue les massacres qui ornaient la cabane, l’aigle, un renard, un tête de cerf, un dix-corps, un castor, une belette…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018)  et Le « Mois Américain – Septembre 2017 » chez Titine.

L’étoile du désert – Tome 3 : Marini, Desberg & Hugues Labiano

Titre : L’étoile du désert – Tome 3

Scénaristes : Marini, Desberg
Dessinateur : Hugues Labiano

Édition : Dargaud (23/09/2016)

Résumé :
À la tombée de la nuit, une bande attaque un convoi de pionniers. Plusieurs années après, Maria, seule survivante du massacre, et son père reviennent s’installer non loin du lieu du drame, à la frontière du territoire des indiens.

Ils se trouvent donc tout proche de la tribu de Souffle du Matin et d’Étoile du Désert, deux jeunes qui se tournent autour.

Leur confrontation avec des cow-boys chassant les bisons va déclencher une série de rencontres et de péripéties qui mènera éventuellement aux évènements des premiers tomes.

Critique :
J’avais découvert le diptyque de l’étoile du désert assez tard, en 2017, pour être précise, c’est-à-dire 20 ans après sa sortie. Oui, je suis à la page, je trouve aussi.

Mais la bonne nouvelle dans l’histoire, c’est que je n’ai pas du poireauter 20 ans pour avoir le plaisir de lire le tome 3, na !

Par contre, moi qui pensais continuer de suivre les aventures de ce diable de sean Connery, enfin, de son sosie, Matthew Montgomery, je suis tombée de haut.

Cet album est en fait le préquel à l’histoire qui se déroulera après, avec notre beau Matthew et cette fameuse étoile du désert.

Exit donc le bellâtre à collier de barbe sexy, et place aux aventures de deux jeunes indiens : Souffle du matin et notre fameuse Étoile du désert.

Adios les cow-boys et bienvenue dans le territoire des indiens Lakolas, qui attendent impatiemment l’arrivée des bisons, mais si ces grosses bébêtes arrivent, les colons sont de la partie aussi, l’Homme Blanc voulant sans cesse agrandir ses possessions territoriales.

Fallait oser, 20 ans après, écrire sur un personnage important des deux premiers tomes, alors que le lecteur sait bien ce qu’il va advenir d’elle.

Oui, mais ce que nous ne savions pas, c’est comment, pourquoi, qu’est-ce qu’il s’était bien passé pour qu’Étoile du Désert en arrive là. Une partie des réponses nous sont données.

Ce qui m’a ennuyé le plus, c’est le changement de dessinateur, alors que Marini dessine les chevaux comme personne, j’ai moins aimé le style de Labiano, même si j’ai adoré l’utilisation des tons sépias, le dessin, ça ne passe pas.

Les auteurs nous offrent là un western qui ne demande qu’à poursuivre sa route, à s’étoffer un peu plus, même si les personnages, avec peu de détails, nous donnent l’impression d’avoir de la profondeur.

Une page importante de l’Histoire des États-Unis se joue sous nos yeux de lecteurs, c’est le conflit entre les cow-boys sans foi ni loi et qui veulent être libres, les colons guidés par Dieu et les Indiens qui aimeraient qu’on leur foutasse la paix sur leur territoires sacrés.

Mais je sens que ça va mal se terminer pour eux…

Challenge Thrillers et Polars de Sharon (2017-2018), le Challenge « Polar Historique » de Sharon, le Challenge « XIXème siècle » chez Netherfield Park, le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et Le « Mois Américain – Septembre 2017 » chez Titine.

 

Green Blood : Masasumi Kakizaki

Titre : Green Blood – Tomes 1 à 5

Scénariste : Masasumi Kakizaki
Dessinateur : Masasumi Kakizaki

Édition : Ki-oon (2013) – Série terminée

Résumé :
À Manhattan à la fin du XIXe siècle, misère, criminalité et prostitution ravagent le quartier de Five Points, immense ghetto où échouent tous les laissés-pour-compte du rêve américain.

La pègre, qui a corrompu les autorités, y fait régner sa loi. Au sein de la marée d’immigrants qui transitent par New York jour après jour, le jeune Luke Burns s’efforce de rester honnête et joue les dockers pour survivre.

Il sait, comme tout le monde, que le clan mafieux le plus dangereux de la ville, les Grave Diggers, s’appuie sur des assassins impitoyables pour asseoir son autorité.

Mais ce qu’il ignore, c’est que le plus célèbre et le plus redoutable d’entre eux, le Grim Reaper, n’est autre que son frère aîné, Brad…

Critique :
Un manga aux airs de western… Des grands manteaux, des chapeaux, des flingues… Ça ne peut pas être mauvais, tout ça !

Et en effet, c’était bon, même si, dans ce manga western, on est dans du violent et du parfois « un tantinet exagéré », mais l’ensemble tient la route.

On commence dans un quartier de New-York, il y a fort, fort longtemps, dans les années 1880… La pègre règne sur tout le quartier de Five Points, ghetto habité par des pauvres gens qui crèvent de misère et qui trime du matin au soir. Bref, l’Amérique d’en bas !

Luc Burns est une jeune garçon qui s’en va suer au boulot avec le sourire, il entretient son grand frère, Brad, qui a l’air de pas en foutre une dans la journée, mais ce que Luc ne sait pas, c’est que Brad est le tueur à gage des Grave Diggers. Le fameux Grim Reaper dont tout le monde parle et craint, c’est lui.

Brad Burns est un tueur implacable et sévèrement burné… Ok, jeu de mot foireux, je sais.

Des tons sombres, des visages fermés, des yeux bizarres, parfois, limite globuleux, des morts, du sang, deux clans qui s’affrontent pour être le seul calife à Five Points, bref, que des salopards de chez salopards.

Sauf notre Luc qui reste toujours un optimiste convaincu, un non-violent… Le véritable gentil qui fait preuve d’altruisme, d’empathie, de générosité alors que son frère aîné ne rêve que de vengeance : tuer leur père, Edward King, qui tua lui-même leur mère.

Oui, c’est pas gai, je sais ! Mais c’était pas le monde des Bisounours non plus, en ce temps-là !

Ici, Police, Pègre et Politique sont dans le même bain, ils commencent tous par la même lettre, ce ne doit pas être un hasard… Les flics sont corrompus, arrosés par la pègre pour fermer les yeux et les politiciens ne sont pas des enfants de coeur non plus.

Si les deux premiers tomes se déroulent dans le quartier de Five Points, le reste se passe dans les immenses plaines de l’Amérique, les deux frères étant à la poursuite de leur père, chef de gang lui aussi, dans le but de lui trouer la peau et, chose étonnante, Luc a pris les armes, même si tuer n’est pas toujours facile pour lui.

Pas le temps de s’ennuyer, ça bastonne, ça cartonne, ça complote en coulisses et le Méchant (Kip McDowell) est assez réussi dans le genre psychopathe qui veut devenir calife à la place du calife (Gene McDowell, son père et le chef des Grave Diggers) et qui pense qu’il en a les couilles, qui a déjà tué (des clodos sans défense), et qui, à force de vouloir dégager Grim Reaper, risque de s’en prendre sur la gueule.

De plus, des flash-back émaillent le récit afin de nous faire revivre certaines scènes importantes de la vie de Luke et Brad, ou de l’arrivée sur le continent américain de leur père, Edward King, avec d’autres migrants.

Les dessins sont superbes, nerveux, sombres, rendant bien la sauvagerie de certaines scènes (ou la douceur des autres), ainsi que les décors miséreux des taudis ou des grandes plaines de l’Ouest.

Par moments, je l’ai trouvé un peu trop stéréotypés, avec le Méchant Kip aux yeux qui lui sortent des orbites, ou Edward King, qui est une montagne de muscles un peu trop exagérée. Ceci est un détail…

C’est sombre, sanglant, violent, sans concession, les personnages principaux que sont Brad et Luke vont devoir prendre sur eux, changer, évoluer, se battre, afin de rester en vie et de venger l’assassinat de leur mère.

Si Luke est touchant à être aussi gentil et prompt à aider les autres, Brad a aussi un coeur qui bat sous la cape noire du tueur car il est prêt à tout pour protéger son petit frère. Au final, aucun des deux n’est ni tout blanc, ni tout noir, car chacun pourra passer du côté obscur ou lumineux de la Force.

Bref, une fois que j’eu commencé le premier tome, je n’ai eu qu’une seule envie, me faire les autres et ça tombait bien parce que les 5 tomes qui composent cette série étaient tous disponibles et j’ai pu les avaler l’un à la suite de l’autre.

Un manga western qui se joue dans la fureur et qui a à vous offrir du sang, de la peine, des larmes et de la sueur. Une belle histoire de fraternité entre deux frères que tout oppose dans le caractère et la manière de vivre, ainsi qu’avec leur père, bête assoiffée de sang, prêt à tout pour remplir ses poches.

Une chouette découverte pour moi que ce manga seinen western et roman social !

PS : J’aurais bien mis 4 Sherlock, mais bon, nous sommes dans un manga, malgré tout, mon 3,5 est une excellente cote pour celui ou celle qui voudrait découvrir un manga nerveux, sombre et sanglant (Yvan, tu peux balancer sur le système de cotation…).

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017), Le « Challenge US 2016-2017 » chez Noctembule, le Challenge « Polar Historique » de Sharon, le Challenge « XIXème siècle » chez Netherfield Park et le Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur.

Soleil rouge : Matthew McBride

Titre : Soleil rouge

Auteur : Matthew McBride
Édition : Gallmeister (03/01/2017)

Résumé :
Dans le comté de Gasconade, la méthamphétamine dicte sa loi. Les paumés, les ouvriers, les banquiers y sont accros. On la fabrique dans les garages, les remises ou les chambres d’enfants.

Même les flics se laissent parfois tenter. Et lorsque le shérif adjoint Dale Banks découvre 52 000 $ cachés dans le mobile-home d’un trafiquant de drogue, il ne résiste pas et s’empare de l’argent.

Banks a beau avoir agi pour de bonnes raisons, il devra tout faire pour se sortir de ce mauvais pas, car le dealer et ses associés, parmi lesquels un révérend illuminé et violent, ne sont pas du genre à partager.

Critique :
Viens faire un tour dans le Comté de Gasconade, dans le Missouri. Viens découvrir l’Amérique authentique, celle que tu verras jamais dans ton guide de vacances !

Ici, c’est l’Amérique des rednecks, des white trash, des loubards qui n’ont rien de flamboyant tant ils sont miséreux, des loosers finis, des prédicateurs fous et des ripoux de chez ripoux.

Ici, lorsqu’on parle de cuisine ou de cuisiniers, ça n’a rien à voir avec ceux de Top Chef ou avec la cuisine authentique de ta maman, mais plutôt avec celle de Walter White, alias Heisenberg… Tu vois de quelle « cuisine » je cause, maintenant ?

Non mais, arrête de rêver, mon pote, jamais tu ne verras chez ton dealer de vacances « Visitez Gasconade, capitale de la méthamphétamine ». Pourtant, dans cette paisible (hum) contrée, on te fabrique de la meth comme d’autre te font des babelutes.

Tout les endroits sont bons pour en fabriquer et pour la vendre, pas de soucis à se faire, on la refourgue à des dealers, à des camés paumés, ou a des banquiers plein de fric.

Dans ce roman noir, la galerie de personnages est à souligner car ils sont tous plus tarés les uns que les autres, mention spéciale au prédicateur-révérend Butch Pogue qui lui décroche la timbale…

Pourtant, il n’y a pas de la sombritude dans ces pages, on a aussi des moments émouvants entre un père et ses enfants, dont une est trisomique… Ou d’autres poignants entre un vieil homme seul et son chien, son vieux compagnon qui le suit partout.

Niveau temps mort, ils sont peu nombreux, juste le temps de souffler entre deux trucs de malade, entre les enquêtes des flics locaux ou les manigances des fabricants de meth. Et n’allez pas croire que les flics sont tous les Bons et les paumés tous des Mauvais, on peut vite glisser d’un bord à l’autre, dans ces pages.

Un paumé peut aimer ses gosses aussi, essayer de s’en occuper du mieux qui peu et un flic intègre peu aussi perdre la boule à la vue de 52.000$… Normal, leur paie n’est pas terrible et ils risquent leur peau en visitant une caravane déglinguée pour une simple dispute de ménage.

Les décors sont plantés de manière réaliste, et quand on plonge dans les caravanes miséreuses et déglinguées, on n’a pas besoin de forcer son imagination car on les « voit » en lisant les lignes (ou en  les sniffant, chacun son truc).

Le pitch n’est pas neuf : un type qui pique le fric des dealers locaux et ceux-ci qui tentent de remettre la main dessus… Le début ne fait pas exception à la règle et ne vaut que pour la galerie de personnages qui est haute en couleur et bien détaillée, réaliste.

L’auteur, tout en déroulant son intrigue, nous plonge la gueule la première dans les eaux boueuses et tumultueuses de la contrée de Gasconade avec des petites anecdotes/souvenirs racontées par l’un ou l’autre personnage, qu’elles soient agréables ou pas.

La seule chose qui m’a gêné dans ce roman noir et qui lui fait louper le 4 étoiles, c’est le final un peu trop « exagéré » à mon goût. Ah sûr qu’il est excité, le final, énergique, ça pulse, ça tire de partout et si on était dans un Lucky Luke, le croque-mort se frotterait les mains devant une telle hécatombe.

Dommage… Malgré tout, cela reste un roman noir vif, énervé, qui ne mâche pas ses mots, qui envoie du lourd dans la gueule de son pauvre lecteur, mais qui ne ravira sans doute pas les fans de la série Breaking Bad comme j’ai pu le lire dans une chronique d’un libraire, sur le site de Gallmeister, car ça n’a rien à voir (hormis la cuisine de la meth).

Pour les amateurs de romans noirs survoltés !

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017) et Le « Challenge US 2016-2017 » chez Noctembule.