Les larmes noires sur la terre : Sandrine Collette

Titre : Les larmes noires sur la terre

Auteur : Sandrine Collette
Édition : Denoël (02/02/2017)

Résumé :

Six ans après avoir quitté son île natale pour suivre un homme à Paris, Moe tente de survivre avec son nourrisson.

Elle est conduite par les autorités à la Casse, une ville pour miséreux logés dans des voitures brisées.

Au milieu de ce cauchemar, elle fait la connaissance de Jaja, Marie-Thé, Nini, Ada et Poule, cinq femmes qui s’épaulent pour affronter la violence du quartier.

Critique :
Qui a encore éteint la lumière ? C’est pas possible de débuter sa vie dans un coin paradisiaque et de se retrouver ensuite dans une Enfer digne de Dante !

« Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate », voilà ce qu’on aurait pu noter comme formule d’accueil pour ceux qui entrent à La Casse ! C’est vous dire la sombritude (néologisme offert gratos)…

De ce roman, que je voulais absolument lire, je n’avais pas vraiment lu le résumé avec attention, voulant découvrir l’univers du roman sans l’aide du 4ème de couverture. Rester vierge, en fait !

La Casse… Là, je me suis demandé dans quelle galère j’étais tombée… Pas possible, pour en arriver là, il faut avoir vécu une fin du monde, une catastrophe naturelle, un accident nucléaire… On n’imposerait pas délibérément ça à des êtres humains dans un pays tel que la France tout de même !

Ou alors, je ne suis pas en France, mais dans un autre pays, un pays moribond après les multiples guerres qu’il a subies ??

Non, j’étais bien en France, sans catastrophe naturelle, sans guerre, mais heureusement, dans ce que j’appellerais « un futur » et pas en 2017. Ça fout la trouille tout de même !

La force du roman, c’est que l’auteur a su rester réaliste et donner vie à ses personnages principaux, que ce soit Moe, au départ, qui nous raconte sa vie sur une île des DOM-TOM, sa venue en France et sa descente dans ce qu’elle pensait être un Enfer, sans imaginer qu’il pouvait encore y avoir pire ou les autres personnages qui vont graviter autour d’elle.

On s’attache à Moe, on frémit avec elle, on la voit essayer de s’en sortir, de se trouver un travail, mais la pauvre ne parvient pas à nager dans ce monde de requins, dans cette jungle où la loi du plus fort est toujours en vigueur et la meilleure.

Moe, on la voit chuter, on la voit atterrir à la Casse, endroit où l’on ne voudrait pas se retrouver pour tout l’or du monde, on la suit dans son acclimatation, dans sa découverte des autres femmes qui partagent « sa ruelle » et dans sa descente encore plus bas, afin de réunir la somme nécessaire à son départ de elle et de son enfant.

Oui, pour sortir de là, faut payer son billet de sortie et il n’est pas bon marché. Autrement dit, tu ne sortiras jamais de la Casse. Bienvenue en Enfer !

Pourtant, il y a une once de lumière dans cette Casse, grâce aux autres femmes qui partagent la « cour » avec Moe et qui sont là depuis un certain temps, connaissant tout des us et coutumes de cet enfer sur terre.

Là aussi les portraits sont réussis, leurs histoires sombres, mais racontées de telle manière qu’on aurait, nous aussi, l’impression de les écouter, assises au coin du feu, dans cette petite cour qui réunit quelques carcasses de voitures ou vieille roulottes.

C’est noir, c’est sombre, limite horrible lorsque l’on découvre ces gens que la société ne veut plus, entassés dans une décharge de vieilles voitures, crevant de faim, trimant dans les champs pour un salaire de misère, mourant le plus souvent de faim, de maladies ou à cause des règlements de compte dignes de O.K Corral.

Un petit plaisantin, adepte de l’humour grinçant, aurait même pu ajouter « La travail rend libre » sur un fronton et faire passer les travailleurs-travailleuses de La Casse dessous, lorsqu’ils se rendent aux champs tous les matins, vu les heures qu’ils devaient trimer pour gagner des cacahuètes alors que dans les épiceries de cet Enfer, tout coûte un prix de malade.

Ou comment faire en sorte que les gens qui entrent dans cette Casse, dans cette spirale infernale, n’en sortent plus, le tout avec des moyens simples, sans oublier quelques gardiens armés et munis de chiens.

Un roman noir qui décrit une société dans laquelle je n’aimerais pas vivre… Une plongée en apnée dans une Société qui a rejeté l’autre, le forçant à vivre de manière inhumaine, une Société qui a tout d’une qui pourrait arriver… Restons vigilants !

Un roman bouleversant, émouvant, magnifique, réaliste, sombre, noir, sans édulcorants, sans crème, sans lumière, mais tout au bout, on en voit une petite et elle est merveilleuse.

Sandrine Collette a encore réussi à me faire passer par tout un tas d’émotions et à me lessiver avec un roman fort.

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017) et le RAT a Week Winter Edition Saison 2 chez Chroniques Littéraires (336 pages).

Chat sauvage en chute libre : Mudrooroo

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Titre : Chat sauvage en chute libre

Auteur : Mudrooroo
Édition : Asphalte (12/01/2017)

Résumé :
Australie, dans les années 1960. Le narrateur, jeune métis aborigène, sort d’un court séjour en prison suite à un cambriolage. Livré à lui-même, il erre entre les bars jazz, où il risque de retrouver ses mauvaises fréquentations, et les plages où flâne la jeunesse dorée locale.

Il se heurte de nouveau aux multiples barrières entre lui et les blancs, lui et les Aborigènes, lui et une société dans laquelle il ne trouve pas ses repères.

Dans une librairie, il tombe sur un exemplaire d’En attendant Godot de Samuel Beckett, qui lui fera l’effet d’un électrochoc…

aboCritique : 
« Les hommes naissent égaux. Le lendemain, ils ne le sont plus » (Jules Renard). Pour certains, même avant leur naissance c’est déjà foutu pour les droits…

L’auteur de ce roman paru en 1965 n’avait pas les bonnes cartes en main pour faire une Grande Suite.

Son père était Blanc, et sa mère Aborigène, ce qui fait de lui un métis : pour les Blancs, il est Aborigène, pour les Aborigènes, il est Blanc. Le cul entre deux chaises.

Jugé par tout le monde dès sa naissance, même avant, étiqueté dès l’enfance, condamné par les deux populations, la Blanche et les Aborigènes, il aurait eu du mérite de s’en sortir, vu le sale ticket perdant qu’on lui a casé dans les mains dès qu’il est sorti du ventre de sa pauvre mère.

On m’avait placé un ticket dans la main le jour de ma naissance avec une destination précise, mais que, eh bien, le temps avait passé, l’encre s’était effacée, et aucun contrôleur ne s’était encore présenté pour éclaircir l’affaire.

Il a bien entendu sombré assez vite, pour une broutille, bien entendu, et le fait d’être placé chez des gentils Blancs (ironie) d’une espèce de maison de redressement n’a pas arrangé les choses. Séparé de sa mère, cela ne fera que de le précipiter plus dans la merde totale. Une vraie merde, pas de la glace au chocolat (cfr scandale du Cacagate).

C’est le récit d’un renoncement à tout, sauf aux mauvais coups, le récit d’un naufrage humain, la chronique d’une renonciation annoncée. La chronique d’un jeune gars dont le seul tort était de n’être ni Blanc, ni Aborigène et qui n’a jamais réussi à trouver sa place, ses marques.

Les paragraphes alternent entre des récits du passé et ceux du présent, donnant à certains moments des airs de foutoir, mais comme un chat, on retombe vite sur nos pattes.

Un récit qui n’est pas joyeux, bien entendu, rien qu’aux titres des trois parties on a déjà compris le final. Notre auteur est désabusé, n’attend rien de la vie, rien des autres, ne sait pas trouver sa place et reste assez cynique lorsqu’il porte un regard sur la société Australienne.

C’est court, c’est pas long, mais c’est puissant, l’amertume de l’auteur transpire de chaque phrase et on sent bien que jamais il ne fera un effort pour s’en sortir dans la vie puisque la vie l’a mis sur le côté dès le départ.

Un récit qui, hélas, est toujours contemporain.

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017) et le Mois du polar 2017 chez Sharon.

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Le bon fils : Steve Weddle

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Titre : Le bon fils

Auteur : Steve Weddle
Édition : Gallmeister (2016)

Résumé :
À vingt-six ans, Roy Allison retrouve la liberté après dix années de prison. De retour chez lui, il a la ferme intention de devenir un type bien. Pas question de replonger.

Mais dans cette région à la frontière de l’Arkansas et de la Louisiane, la crise économique a fait des ravages, la guerre a brisé des familles et le monde qu’il retrouve part à la dérive.

Alors, à quoi sert de redevenir un bon fils dans ce pays en ruines où seul le crime vous donne encore l’impression d’être en vie ?

Mise en page 1Critique :
Le résumé du livre m’avait attiré irrémédiablement… et puis, c’était un Gallmeister et jusqu’à présent,  je n’avais jamais été déçue par un Gallmeister. Oh, il y en a eu qui m’ont moins plu que d’autres, mais déçue, « moi jamais ! ».

Je vous présente donc le patient zéro… Celui qui est le premier à me décevoir grandement, alors que je misais beaucoup sur lui.

Première surprise, ce n’est pas un roman, mais un recueil de nouvelles qui se croisent, un roman choral, un peu à la manière de « Chienne de vie » de Franck Bill ou de « Les loups à leur porte » de Jeremy Fel.

Alors que j’avais eu un coup de cœur pour ces deux précités et trouvé leur construction super bien foutue, et bien ici, je l’ai trouvée brouillonne.

Composé de 18 histoires qui se croisent et s’entremêlent, ce roman choral qui avait tout d’un grand, est assez difficile à appréhender. Pourtant, j’y étais entrée avec un sourire béat car la première histoire m’avait plu.

Et puis, j’ai pas capté le comment du pourquoi de la seconde, et ensuite,  j’ai perdu pied, je me suis perdue et j’ai balancé le roman avant la fin… Oui, je l’ai abandonné !

Râlant car il avait vraiment tout pour me plaire, d’ailleurs, voyez le menu : des personnages bien typés; des points de vue différents qui restituent bien la triste réalité de l’Arkansas (la patrie de Bill Clinton); un côté rural prononcé; des personnages durement touchés par la crise économique et qui font face, comme ils peuvent, au chômage et à tout son cortège de misères; de la violence qui vire au drame sordide; sans oublier des braquages, des cambriolages et des trafics de drogue en tout genre.

Un roman noir, un « rural noir » avec sa population qui s’enfonce dans la désillusion puisqu’ils n’ont aucun perspective d’avenir agréable. Et s’ils en avaient un peu, le guerre en Irak leur a pris des fils qui s’étaient engagés.

Le personnage pivot de ce roman choral est Roy Allison. La vie n’est pas rose non plus pour lui car le choupinet a tué ses parents lors d’un accident de la route alors qu’il avait consommé de la drogue.

Son passé est comme un cancer qui ne veut pas le lâcher. Difficile de trouver un job quand on lance à la gueule que vous êtes responsable de la mort de vos parents.

Alors comment cela se fesse-t-il qu’avec d’aussi bons ingrédients et une bonne mise en scène des 18 chapitres, on arrive à un désastre pareil dans mon ressenti de lecture et un abandon sur l’autoroute de la lecture ?

La narration confuse, tout simplement ! J’ai eu de la peine à trouver mon chemin dans ces 18 chapitres, eu du mal à trouver la sortie du labyrinthe de l’intrigue.

Et plus j’avançais dans ma lecture, et plus ma confusion augmentait à chaque fois que je tournais un page, rendant ma lecture tellement laborieuse que j’ai baissé les bras et écouté la petite voix dans ma tête qui m’incitait à abandonner purement et simplement ma lecture.

Dommage, il y avait de la qualité dans l’écriture, de la profondeur dans certaines histoires, des personnages et des paragraphes qui reflétaient bien le marasme économique de l’Arkansas mais le tout était mal cuisiné et le plat final est un roman choral qui m’a déçu.

Fallait bien que ça arrive un jour, mais cela ne m’empêchera pas de continuer de lire ou de me jeter sur les romans publiés chez Gallmeister, et ce, quelque soit la collection.

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Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017), Une année avec Gallmeister : les 10 ans chez LeaTouchBook et le Le « Challenge US 2016-2017 » chez Noctembule.

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Là où les lumières se perdent : David Joy

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Titre : Là où les lumières se perdent

Auteur : David Joy
Édition : Sonatine (2016)

Résumé :
L’histoire sombre, déchirante et sauvage d’un jeune homme en quête de rédemption.

Caroline du Nord. Dans cette région perdue des Appalaches, McNeely est un nom qui fait peur, un nom qui fait baisser les yeux. Plus qu’un nom, c’est presque une malédiction pour Jacob, dix-huit ans, fils de Charly McNeely, baron de la drogue local, narcissique, violent et impitoyable.

Amoureux de son amie d’enfance, Maggie Jenkins, Jacob préfère garder ses distances. Il est le dauphin, il doit se faire craindre et respecter, régler les affaires de son père de la façon la plus expéditive qui soit.

Après un passage à tabac qui tourne mal, Jacob se trouve confronté à un dilemme : doit-il prendre ses responsabilités et payer pour ses actes ou bien suivre la voie paternelle ?

Alors que le filet judiciaire se resserre autour de lui, Jacob a encore l’espoir de sauver son âme pour mener une vie normale avec Maggie. Mais cela ne pourra se faire sans qu’il affronte son père, bien décidé à le retenir près de lui.

where-all-light-tends-to-goCritique :
« Au loin, là où regardait l’Indien, le soleil se couchait sur l’éternité. Et c’était cette promesse d’éternité qui pouvait pousser un homme à faire le grand saut. »

Appalaches, du côté de la Caroline du Nord, dans un trou perdu, non loin d’une ville…

Jacob McNeely, 18 ans, est le fils Charly McNeely, baron local de la drogue bleue, la cristal meth.

Son avenir à lui est déjà  tout tracé, pas de boite privée, pas de science po, pas de ENA, pas de H.E.C…

Et dans le pire des cas, s’il ne travaille pas pour la boîte de papa, c’est dans la gueule qu’il s’en prendra.

Oui, l’avenir de Jacob semble tracé : fils d’une mère junkie accro à la meth et d’un père qui en vend, il sait que jamais il n’ira ailleurs que dans ces montagnes. Son avenir est inscrit dans ses gènes et son avenir est sans lumière.

C’était idiot de croire que je pourrais un jour me tirer de ces collines. C’était idiot de croire que je pourrais si aisément laisser derrière moi la vie dans laquelle j’étais né. Certains sont destinés à de grandes choses, à des endroits lointains, et ainsi de suite. Mais d’autres sont englués dans un lieu et vivront le peu de vie qu’on leur accordera jusqu’à n’être qu’un cadavre de plus enterré sous le sol inégal.

Si on ne choisit pas ses parents ou sa famille, on peut choisir ses amies et Jacob a toujours eu des vues sur la jolie Maggie, son amie d’enfance, celle qui le comprend, celle qui pourrait être sa bouée de sauvetage, celle qui pourrait l’aider à sortir de toute cette merde dans laquelle il doit surnager.

Les gens comme moi étaient enchainés à cet endroit, mais Maggie était sans entraves. Elle s’était enfuie d’ici à l’instant où ses yeux avaient regardé au loin. Si j’avais eu un rêve, ça avait été qu’elle m’emmène avec elle. Mais les rêves étaient absurdes pour les personnes comme moi. On finit toujours par se réveiller.Une telle fille ne pouvait pas rester. Pas éternellement, et certainement pas longtemps.

Nous sommes dans un roman noir, un roman « rural noir » car il nous emporte dans l’Amérique profonde, dans une Amérique où règne la violence, dans une ville ou tout le monde est corrompu, surtout les flics qui mangent dans la main du père McNeely car il leur refile des biftons qui mettent du beurre dans leurs fins de mois (qui sont toujours dures).

Oui, ici, black is black, noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir. Élevé par un père dur et sans amour, cherchant toujours les rares fois où il a été fier de lui, Jacob sait que s’il ne fait rien, le milieu de bouffera, lui qui n’a pas l’étoffe de son père.

Mais comment faire pour se détacher de se père ? Freud aurait dit que couper le cordon n’était pas suffisant, il faut aussi tuer le père…

Ici, il y a de la violence, de la misère humaine dans le sens où Jacob a reçu peu d’amour ou de marques de tendresse de ses parents, pourtant, dans le fond, il les aime.

Ici, le sang coule, les hommes sont des brutes, des corrompus, ici, on règle ses comptes à coup de révolvers et on finit dans le lac avec un peu de malchance.

Ici, ce n’est pas mourir qui est difficile, c’est vivre ! Et il n’y a pas grand-monde pour chanter « Je veux vivre ».

En l’espace de quelque brèves minutes, mourir était devenu simple. C’était de vivre que j’avais peur.

Mais si le sang a coulé abondamment, il y a eu aussi une vallée de larmes : celles de Jacob, celles de Maggie et les miennes.

Parce que oui, même si Jacob n’est pas un ange, même s’il est violent à certains moments, que c’est un buveur, un fumeur de Winston et de beuh, c’est aussi un garçon qui a manqué de tout, mais qui peut tout vous donner s’il vous aime.

Oui, j’ai aimé Jacob et le quitter en refermant le livre fut une torture, même si, dans le fond, il est toujours dans ma tête, ce gamin.

Un roman noir qui m’a pris aux tripes, qui est allé droit dans mon cœur, droit dans mon sternum, comme un coup de poing.

Je savais tout ça depuis que j’étais gamin. C’était ma réalité : la souffrance, la honte et tout ce qui s’ensuivait. Attendre la mort était donc une chose que je connaissais depuis longtemps et ce n’était pas la mort qui me rongeait. C’était l’attente.

Un récit magnifique, une plume sans concession, des personnages attachants (Jacob, Maggie), le tout donnant un récit poignant, émouvant, humain, déchirant que tu termineras par un grand cri car, tel un loup, tu hurleras ta douleur à la fin du roman.

PS : les plus mélomanes auront reconnu le détournement des paroles de « Auteuil, Neuilly, Passy » des Inconnus, une phrase de « Né Quelque Part » de Maxime Le Forestier et le titre d’une chanson de Faudel « Je veux vivre ».

Étoile 5

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2016-2017), Le « Challenge US 2016-2017 » chez Noctembule et le RAT a Week, le marathon de l’épouvante Édition 2016 chez Chroniques Littéraires.

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Petit traité de la fauche : Jim Nisbet

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Titre : Petit traité de la fauche

Auteur : Jim Nisbet
Édition : Payot et Rivages (2016)

Résumé :
« Klinger s’était maintenu dans la ceinture d’astéroïde de la petite délinquance à San Francisco, sans jamais trop s’approcher de la chaleur solaire dispensé par le gros coup, ni s’aventurer trop loin dans les confins glaciaires du système pénitentiaire. »

Dans un monde désormais gouverné par les applications et les smartphones, un petit voleur comme Klinger a du mal à survivre.

Alors qu’il erre dans San Francisco avec juste quelques dollars en poche et son pote Frankie Zigue en remorque, un pigeon à plumer se présente. Malheureusement, le pigeon sait se défendre et les choses tournent mal…

Armé de son style unique et de son humour au vitriol, Nisbet invite le lecteur à une ballade surréaliste dans les rues de San Francisco en compagnie de ses personnages de losers, qui attendent le prochain dollar comme on attend Godot.

Critique : 
San Francisco… Rien que le nom de la ville éveille en moi des tas d’images et de sons.

Que ce soit la série avec Michael Douglas « Les rues de San Francisco » ou la chanson de Scott Mckenzie ♫ If you’re going to San Francisco ♫ Be sure to wear some flowers in your hair ♪ ou Maxime Le Forestier avec ♪ C’est une maison bleue, Adossée à la colline ♫…

Je ne pouvais qu’empocher ce petit roman dont l’histoire se passe dans cette ville et dont nous allons suivre les pérégrinations de Klinger, petit délinquant qui n’est pas au fait des nouvelles technologies. Le mot « appli » n’éveille rien en lui.

J’ai eu du mal au départ à m’attacher à Klinger, le trouvant fade, sans volonté aucune, toujours à courir après le moindre dollar et à tout dépenser ensuite en verres d’alcool pas toujours bon marché, ne pensant qu’à dormir, boire et manger.

Et puis, face à ce grand paumé, j’ai commencé tout doucement à le trouver attachant, ce roublard. Au fil des pages, son personnage s’étoffe et j’ai terminé avec de l’empathie pour cet alcoolo de looser qui regarde un smartphone avec le même air ahuri qu’un homme des tavernes. Pardon, des cavernes !

Notre voleur à la petite semaine a de l’humour, assez acerbe, je dois dire et il nous livre ce qu’il pense du monde dans lequel il évolue, nous parlant de sa découverte de la ville de San Francisco à une époque où tout était plus simple et où les gens s’entraidaient, où les gens, en ville, de parlaient.

Là, je n’avais plus envie de décrocher de mon comptoir et j’ai bu des double Jameson, des baby ou des grogs tout en écoutant notre Klinger causer. Et on en a bu, des verres !

Si le départ du récit avait tout des airs d’un roman noir « conventionnel », on bifurquera ensuite vers une tout autre histoire où notre pauvre Klinger va être dépassé. Et là, moi, je dis « bravo » parce que c’est du grand art, niveau arnaque. Du baisage de première classe.

À partir du moment où Klinguer a suivi son pote, Frankie Zigue, pour un plumage de pigeon imbibé d’alcool, on est monté d’un cran dans le niveau du récit et le coup du pigeon est devenu un succulent canard laqué. Mijoté aux petits oignons…

Léger bémol : malgré la présence de l’histoire dans un San Francisco froid et pluvieux et de quelques passages sur la ville, je n’ai pas ressentit le présence de Frisco comme c’est parfois le cas dans certains romans où la cité est un personnage à part entière.

Un petit roman noir qui prend de la saveur au fur et à mesure que l’on vide la tasse, et, bien que j’en ai bu des plus corsés que cela, il avait tout de même un bon goût de caféine.

Dans ce roman, tout n’est pas toujours ce qu’il paraît être : les coupables sont parfois des innocents et les gens biens ne le sont pas toujours…

À découvrir ! Du moins pour les amateurs de romans noirs…

Étoile 3,5

Challenge « Thrillers et polars » de Sharon (2015-2016) et Le « Challenge US » chez Noctembule.

CHALLENGE - Thrillers Polars 2015-2016

Nous rêvions juste de liberté : Henri Loevenbruck

Titre : Nous rêvions juste de liberté                                            big_5

Auteur : Henri Loevenbruck
Édition : Flammarion (2015)

Résumé :
« Nous avions à peine vingt ans, et nous rêvions juste de liberté. »

Ce rêve, la bande d’Hugo va l’exaucer en fuyant la petite ville de Providence pour traverser le pays à moto.

Ensemble, ils vont former un clan où l’indépendance et l’amitié règnent en maîtres.

Ensemble ils vont, pour le meilleur et pour le pire, découvrir que la liberté se paye cher.

Critique : 
♫ Je vous parle d’un temps, Que les plus de vingt ans, Ne peuvent plus connaître ♫ Les routes en ce temps-là ♪ On les avalait d’jà ♪ Couché sur nos bécanes… ♪
Et si l’humble ville de Providence, Qui nous a servi de nid, Ne payait pas de mine, C’est là qu’on s’est connu, Moi qui n’avait pas d’amis et vous qui m’avez accueilli. ♪

La Bohem, la Bohem… Non les mecs, j’ai pas fait de fautes, ne me faites pas un scandale en Bohème parce que Bohem, c’est le surnom d’Hugo, un jeune gars de 16 ans à qui la vie n’a pas fait de cadeau, que l’école à préféré enfoncer plutôt que de secourir. Comme tant d’autres.

Hugo, il s’est fait trois copains dans cette école privée. Et putain de Dieu, il fallait du talent à l’auteur pour arriver à me faire aimer ces quatre petites graines de blousons noirs ! Sales gamins de merde, mais avec des règles morales : on vole pas les pauvres gars, on fait pas chier les meufs.

Avec eux, j’ai fait les 400 coups, avant que nous ne quittions la ville de Providence, juché sur Lipstick, la bécane d’enfer de Bohem. Mon seul regret sera de ne pas avoir su convaincre mon pote, mon frère, mon ami, Freddy, de nous suivre dans notre périple.

J’ai avalé tellement de kilomètres avec Bohem, La Fouine et Oscar, que j’en ai la gorge sèche, nouée, brûlante. Nous avons bouffé du bitume, dormi à la belle étoile, notre peau a bruni au soleil lorsque nous avons traversé le désert au guidon de nos brêles, tout les trois, puis avec trois autres motards ivres de liberté aussi.

Les jours d’après, on a roulé pareil, à s’arrêter quand on voulait, à faire les pitres sur la route, à dormir à même la terre, à manger un peu n’importe quoi et à payer une fois sur deux, à la tête du patron. On commençait à avoir la peau sacrément brûlée par le soleil et ça sentait pas vraiment la rose toutes ces journées sans se laver, sans se changer, mais, bon sang, on s’en foutait, on était pas sur la route pour embaumer la planète, les pirates qui sentent bon c’est pas des vrais pirates, et plus on se trouvait sales plus on se trouvait beaux, comme aventuriers, avec la peau qui tire et la crasse qui fait ressortir les rides du sourire.

On s’est bouffé quelques mandales dans la gueule, aussi… j’en ai encore les maxillaires tout ankylosés, ils sont tout dur quand j’essaie de faire bouger ma mâchoire.

C’est avec ses mots à lui que Bohem/Hugo nous raconte son périple, son voyage les cheveux au vent, la blanche dans les narines et avec les keufs au cul aussi, souvent…

Et les mots de Hugo, c’est pas du Victor ! Genre que ça ferait même grincer les dents des académiciens car c’est brut comme un arbre à came, noir comme du cambouis, mais ça ronronne comme des moteurs de motos sur la ligne de départ, quand on essore les poignées de gaz.

C’est pas du Baudelaire, mais putain de merde, qu’est-ce que ça fait du bien à tes tripes. Il t’invente même des mots, le Bohem, comme le faisait le Frédéric Noeud… Non, Dard !! Dard, pas Noeud… « Entrouducuter », fallait le pondre, ç’ui là !

Le voyage avec mes p’tits gars tient plus d’un road-trip que d’une promenade de santé, le dimanche, avec bobonne. Mais bordel de cul, qu’est-ce que ce fut bon de rouler les cheveux au vent, même si j’ai plus d’affinités avec les motos sportives qu’avec les chopper où on a les pieds dans le phare, façon Easy Reader.

Marrant comme les gars qui veulent plus de la société et de ses règles finissent par monter des clubs de motards avec des règles, eux aussi ! Loyauté, Honneur et respect ! Avec une hiérarchie et du protocole. L’homme restera toujours le même et sans règle, c’est le chaos et rien ne progresse lorsqu’on est dans le chaos.

Ce fut un voyage éprouvant, émouvant, beau comme un châssis de moto, fou, un voyage de malade, un voyage que je referais bien encore une fois. Des personnages attachants (pourtant, z’ont rien pour, ces petites teignes que j’ai aimé), profonds, des amis pour la vie, des frères de sang…

De l’amitié, de la vitesse, de la folie, un zeste d’iscariotisme (moi aussi j’invente de mots) et ça donne un cocktail détonnant, une furie.

Fais chier, merde, j’ai les yeux rouges à cause du soleil que je viens de regarder dans les yeux. Merde, une limaille dans mon œil ! Là, je chiale comme une gonzesse sur la fin du parcours.

Roule, mon Bohem, tu es libres de toutes entraves. Fais rugir ton moteur, mon Bohem, la route est longue et sans fin. Lève la roue avant, mon Bohem, ta moto glisse sur la route de la liberté retrouvée.

La liberté, il y en a partout. Il faut juste avoir le courage de la prendre.

Roule et ne pense pas aux miles, aux kilomètres… La liberté a un prix et tu as mis le flouze sur la table pour pouvoir la garder, quand d’autres se sont enchaînés à des bars, à des bagnoles, à du fric, malheureux deniers…

Dans la vie, je crois qu’il vaut mieux montrer ses vrais défauts que ses fausses qualités. Vaut mieux surprendre que décevoir.

Renie jamais ton âme, mon Bohem, ne renie jamais tes serments, ne lâche jamais ton guidon et roule jusqu’à plus soif. Parce quand t’arrêtes de rouler, t’es mort.

On roulait comme on respirait : pour pas mourir.

Merci à l’auteur d’avoir écrit ce magnifique voyage, ce putain de bordel de merde de coup de cœur, et fais chier qu’il y ait inséré des épluchures d’oignons entre les pages finales parce que je ne vois plus le clavier de mon PC…

Et j’ai pas les mots qu’il faut pour rendre hommage à ce roman qui m’a troué l’âme et perforé le cœur.

J’espérais qu’avec la nuit il voyait pas ces putains de larmes, ces salopes toutes salées qui coulaient encore sur mes joues.

Le « Challenge US » chez Noctembule.

BILAN - Coup de coeur

Le monde à l’endroit : Ron Rash

Titre : Le monde à l’endroit                                            big_4-5

Auteur : Ron Rash
Édition : du Seuil (2012) / Points (2013)

Résumé :
Travis Shelton, 17 ans, découvre un champ de cannabis en allant pêcher la truite au pied de Divide Mountain, dans les Appalaches. C’est un jeu d’enfant d’embarquer quelques plants sur son pick-up.

Trois récoltes scélérates plus tard, Travis est surpris par le propriétaire, Toomey, qui lui sectionne le tendon d’Achille, histoire de lui donner une leçon.

Mais ce ne sera pas la seule de cet été-là : en conflit ouvert avec son père, cultivateur de tabac intransigeant, Travis trouve refuge dans le mobile home de Leonard, un prof déchu devenu dealer.

L’occasion pour lui de découvrir les lourds secrets qui pèsent sur la communauté de Shelton Laurel depuis un massacre perpétré pendant la guerre de Sécession.

Confronté aux ombres troubles du passé, Travis devra également affronter les épreuves du présent.

Le père, Toomey, Leonard, trois figures qui incarnent chacune une forme d’autorité masculine, vont tragiquement façonner son passage à l’âge d’homme.

Petit plus : Ce roman, le troisième de Ron Rash — après Un pied au paradis et Serena — à être traduit en français, confirme par son lyrisme âpre que cet écrivain est avant tout un poète, ardent défenseur de sa terre et de la mémoire de celle-ci.

« Aussi impitoyablement la force écrase, aussi impitoyablement elle enivre quiconque la possède, ou croit la posséder. De toute façon elle change l’homme en pierre… et une âme placée au contact de la force n’y échappe que par une espèce de miracle ». C’est une femme qui s’appelait Simone Weil, qui l’a écrit, à Paris, en 1940. Elle ne faisait pas de théorie. C’était un témoin.

Critique : 
Travis Shelton a 17 ans et au moment où il remonte la rivière, il ne sait pas encore que sa partie de pèche aura des répercussions sur le reste de sa vie… Il ne sait pas encore que ses actes, ses humeurs, son impulsivité, auront des conséquences graves plus tard.

Comme quoi, le battement d’aile d’une cuiller « Panther Martin » en argent au bout d’une canne à pèche peut déclencher un tsunami d’événements.

Il n’avait pas pêché depuis l’automne et ce serait agréable de sentir l’eau palpiter contre ses jambes, encore meilleur de sentir le moment où une truite mordait, cette secousse remontant de son poignet le long de son bras et jusqu’à son cerveau, comme si le courant n’était pas de l’eau mais de l’électricité. À cet instant-là, avant de pouvoir évaluer la charge qui courbait la canne ou le bourdonnement du frein, vous ignoriez si la truite n’était pas plus grande que votre main ou la plus grosse de votre vie.

Travis, tout comme la truite devant qui ont agite un leurre, s’est fait ferrer par un terrible leurre : des plants de cannabis ! Il est si simple d’en chiper quelques uns afin de les vendre et de payer son assurance voiture.

Bingo, tel une truite mouchetée, Travis va céder et mordre dans l’hameçon, prenant même le risque de revenir une deuxième et une troisième fois. Grave erreur ! Toomey, le proprio, n’est pas content du tout et le tendon d’Achille de Travis en subira les conséquences.

— Pour venir une deuxième fois, fallait du courage. Même si j’avais pigé que c’était toi j’aurais laissé couler, rien que pour la crânerie de ce que t’avais fait. Mais venir une troisième fois c’est carrément idiot et cupide. C’est pas comme si tu étais un petit merdeux. T’es assez vieux pour avoir un peu de bon sens.

Le problème de notre Travis, c’est qu’il souffre du manque de reconnaissance de son père, véritable handicapé des sentiments, incapable de féliciter ou de remercier son fils pour le travail abattu…

« Chaque fois que dans sa vie, il avait merdé, personne ne s’était proposé pour partager les reproches, mais maintenant qu’il avait fait quelque chose de bien, on se bousculait au portillon pour s’en attribuer le mérite ».

Vous avez sans doute dans votre entourage des gens qui au lieu de voir ce qui est bien fait, met le doigt sur le petit truc qui n’est pas fait ou pas bien fait.

Commencer à penser qu’on est trop bien pour avoir de la terre sous les ongles. C’était le genre de truc que son père dirait s’il entendait un discours pareil, trouvant à critiquer parce qu’il était impossible à satisfaire.

Le père de Travis est ainsi et il sera « le détonateur » de tout le reste. S’il avait prodigué un peu d’attention à son fils, ce dernier ne se serait pas enfui après son agression par les Toomey – père et fils – pour atterrir chez Leonard Shuler, le revendeur de drogue et d’alcool du coin.

Mes lectures avec Ron Rash sont toujours un découverte : sa plume continue de m’enchanter, ses histoires me font voyager, ses personnages sont toujours d’une grande profondeur et d’une complexité qui me fait les imaginer bien vivant.

Il y a du contraste dans ces personnages. Entre un Carlton Toomey, véritable montagne de muscles d’1,40m, monstre sans pitié qui possède une voix qui, quand il entonne un Gospel, fait chialer l’assistance et un ancien professeur qui, suite à une manipulation, s’est retrouvé accusé de dealer de l’herbe et qui, maintenant, le fait vraiment, le contraste est étonnant.

Pas de lac, mais malgré ça, on continue d’explorer les tréfonds de l’être humain, le tout sur fond de nature sauvage et de guerre de sécession.

Oui, les événements passés agissent encore sur ceux du présent.

Travis va devoir se prendre en main et on va le suivre durant sa remontée de la pente, cherchant toujours cette reconnaissance qui lui manque.

Un roman sombre, noir, même, avec tout juste une lueur d’espoir qu’il faudra protéger du vent afin de ne pas moucher la chandelle.

— J’ai pas peur de vous », dit-il.
Leonard laissa aller son regard plus bas et vers la droite, comme si quelqu’un était assis sur une chaise à côté de Travis. Quelqu’un qui ne prenait pas davantage au sérieux les paroles du gamin.
— Quand le monde se sera occupé de toi pendant quelques années, tu frimeras un peu moins, remarqua-t-il, sans plus sourire. Si tu es toujours vivant.

Ici, on se promène dans l’Amérique profonde, celle des gens un peu rustres qui doivent composer avec la nature qui n’est pas une tendre, par là, et une histoire de massacres durant une sale guerre civile.

« On pourrait croire qu’ils n’auraient pas fait un truc pareil à leurs voisins, remarqua-t-il. L’histoire en témoigne autrement. Bien souvent les gens font pire à ceux qu’ils connaissent qu’à des inconnus. Dans le cas de Staline et d’Hitler, c’est sûr ».

Un roman où s’entremêlent l’Histoire, le premier amour, l’amitié, les drogues, du mystère (les notes d’un médecin en 1850 à la fin de la guerre civile), les conneries d’un adolescent et toutes les conséquences qui peuvent en découler d’une manière stupide… Travis mérite parfois des baffes !

Ah, si tout le monde y avait mis un peu du sien, on n’en serait pas arrivé là ! Mais on serait passé à côté d’un grand roman qui m’a mis la tête à l’envers mais le coeur au bon endroit.

Il y a de la beauté en ce monde, leur avait-il dit, plus de beauté qu’aucun de nous ne peut le concevoir, et jamais nous ne devons l’oublier.

Pendant deux ou trois minutes, il fut incapable de répondre. Il s’était passé trop de choses ce soir-là, et rien ne tenait debout. Tout était déglingué, le monde n’était plus d’aplomb. C’était comme d’être sur un manège à la foire, tout, autour de lui, bruyant, aveuglant et tourbillonnant.

— Bêtise et ignorance, cela n’a rien à voir. On ne peut pas guérir quelqu’un de sa bêtise. Quelqu’un comme toi, qui est simplement ignorant, il se pourrait qu’il y ait de l’espoir.

Challenge « Le mois Américain » chez Titine, Challenge « Il était une fois dans l’Ouest » chez The Cannibal Lecteur et « Ma Pedigree PAL – La PAL d’excellence » chez The Cannibal Lecteur.

La faux soyeuse : Éric Maravelias

Titre : La faux soyeuse                                             big_5

Auteur : Éric Maravelias
Édition : Série Noire  Gallimard (2014)

Résumé :
« La Faux Soyeuse » est un roman noir, pas de doute. Très noir. Suivant la définition d’Aurélien Masson, le directeur de la mythique série noire, un roman noir se doit de respecter au moins trois critères. Un milieu, avec son langage et ses codes, des personnages vivants et attachants, et une intrigue.

Pour le milieu, avec La Faux, on a la tête dans le sac. On est en banlieue, près de Paris, et au fil des 253 pages, le lecteur traverse deux décennies.

La folie des années 80, les vols, les braquages, la belle vie, l’amour, et l’arrivée en masse de la dope dans les quartiers, la glissade et la chute irréversible de Franck, le héros, triste héros, racaille toxicomane au cœur tendre.

C’est une odyssée, poignante et pathétique, dure et sans pitié. Pas de rédemption. Pas de pardon. Mais c’est aussi poétique et tendre, parce que ce sont des hommes et des femmes, comme vous, avec un cœur qui bat. Mais trop vite. Trop fort.

Puis les années 90 et les ravages du Sida, la déchéance, la maladie, la mort.

Petit Plus : « J’ai voulu, avec La Faux Soyeuse, porter un témoignage sur ce que fut ma vie. Ne vous y trompez pas, c’est un roman. Franck n’est pas moi et je ne suis pas lui. Mais ce qu’il a vécu, je l’ai vécu, moi aussi. En grande partie ».

C’est un roman qui s’adresse à tous, de tous âges et de toutes conditions.

C’est ce qui se passe aux pieds de vos immeubles. C’est ce qui s’y est passé, en tout cas. Dans toute sa cruauté. Vous en avez entendu parler, mais jamais vous ne pénétrerez ce monde mieux qu’avec La Faux Soyeuse. Et sans danger pour vous, sinon celui d’être hantés par ces hommes et ces femmes.

Vous allez les aimer. Malgré tout. Malgré leurs vices et leur laideur. Malgré leur langage et leurs esprits tordus. C’est ce que je veux. C’était mes potos. Nous étions des enfants.

Les personnages : Ils sont là, et ils vous balancent ce qu’ils sont au visage, sans honte. Le bon comme le mauvais. Et leur folie vous capture. Leurs démons vous pénètrent.

L’intrigue : Elle est simple, affreusement simple, horriblement simple. Pathétiquement simple. Mais elle est l’enchaînement, le destin, qui vous prend et vous pousse irrémédiablement vers la fosse. De violences en cris, en trahisons. D’amertume en amertume, il vous entraîne dans le chaos, sans répit.

Dans ce roman, pour ce qui est du style, j’avais comme une obsession.

Unir E.Bunker et J.Lee Burke. Mes deux auteurs fétiches depuis toujours. Le style au scalpel de la rue, son langage cru, direct, et la poésie de Burke dans les descriptions de l’environnement. C’était presque inconscient, au début, et puis cette évidence m’a sauté aux yeux. C’est comme ça que je voulais écrire. C’est comme ça que j’écrivais déjà. J’ai travaillé dans ce sens.

Critique : 
« Mes veines sont comme un fleuve tari, une rivière asséchée et parsemée de cailloux, où la roche affleure, une terre devenue stérile et dure. Elles forment de longues cicatrices qui ne véhiculent plus aucune vie. Ce sont les routes sombres de mon passé que mon sang a désertées. »

Je n’ai jamais eu envie de me droguer, mais si je l’avais eu, ce roman m’en aurait dégoûté à tout jamais !

C’est le genre de livre à offrir à une personne qui vous dirait que goûter là a poudreuse le tenterait bien, « juste pour essayer, parce que lui, il saura résister et pas recommencer, pas comme tous ces camés qui n’ont aucune volonté »

Mettez-lui ce livre dans les mains ! Il est rempli de gens qui voulaient « juste essayer une fois » et qui y sont resté pour toujours, passant des bras de la blanche pour ceux de la faucheuse.

Une fois de plus, un roman noir… mais cette fois-ci, rempli de poudre « blanche ».

Si la poudreuse peut-être coupée avec tout et n’importe quoi (strychnine !), le roman, lui, il est pur ! C’est de la bonne, de celle qui arrache et qui te marque à tout jamais, comme « L’herbe bleue » m’avait marqué à vie à l’âge de 16 ans, horrifiée que j’étais de voir qu’ils étaient prêt à tout pour avoir leur came.

Franck « Eckel » est un camé et il est au fond du gouffre, en ce 12 septembre 1999. Il a besoin de sa dose, comme tous les jours, depuis des lustres. Nous le suivrons lors de ses achats et nous écouterons ses pensées. Rien ne nous sera caché ou épargné.

Comment il en est arrivé là ? Il vous le racontera, sans édulcorants, avec son langage à lui, argotique et sans fioritures.

Franck nous fera vivre les années 80 et l’arrivée de la poudre sur le marché, les toxicos utilisant tous la même seringue, se refilant ensuite le HIV. C’est tout un pan d’histoire qui nous est conté, ici. Et il m’a fait frémir.

S’il a commencé « petit », Franck est vite monté vers de la « dure » et dans les doses, n’hésitant pas à prendre des médocs pour avoir son shoot, à cambrioler des pharmacies ou à devenir dealer pour se faire du fric et avoir ses doses à lui.

Volant, agressant, mendiant, implorant,… faisant tout ce qui est possible pour avoir son shoot dans les veines.

Il n’y a pas à dire, un toxico en manque, ça ne manque pas d’imagination pour se procurer sa dope, de l’argent ou le matos pour s’injecter la petite mort dans ses veines.

Ce qui frappe, dans ce roman, c’est la réalité avec laquelle il est écrit ! Tel un Edward Bunker nous parlant de la taule, Maravélias nous parle du milieu des toxicos comme si on y était. Des décors environnants jusqu’à la déchéance des corps et des esprits, en passant pas la crasse immonde, tout est superbement bien décrit.

« Mon univers s’exhibe dans un rectangle opaque, derrière les vitres sales drapées de rideaux gris. A l’ombre de deux peupliers, observateurs silencieux de ma lente décomposition. Un bout d’azur terni, usé, témoin indifférent de tant d’horreurs mais de plaisirs fugaces, aussi, ces rares moments de joie, comme une ponctuation, des instants en italique dans ces récits fiévreux ».

Comme je vous le disais, l’utilisation de l’argot et des codes des camés ajoutent au texte une réalité qui vous place au centre du jeu avec autant de réalisme que si vous étiez vraiment.

Pourtant, l’exercice n’était pas facile. En effet, il s’agit tout de même, pour Franck, de décrire des sensations à des lecteurs qui ne les ont jamais ressenties (du mois,, je l’espère pour eux).

« Ce n’est pas facile de décrire avec de simples mots, même en ayant du vocabulaire, les expériences extrêmes. Hors du commun. D’en faire saisir l’intensité à ceux qui ne l’ont pas vécues. Comme il est dur d’accorder foi au récit d’autrui sans aller voir par soi-même de quoi il retourne. Il n’y a guère que les enfants pour aller foutre les doigts dans la prise bien qu’on leur ait répété mille fois que ça faisait mal. Mais l’homme est un éternel enfant. Peu de gens, en vérité, sont conscients de ce qu’ils sont capables de faire dans certaines conditions ».

Franck n’est pas un personnage que l’on aime, mais on le suit dans sa déchéance, lui, ou les autres, les filles n’ayant pas honte de se prostituer ou de sucer contre une dose. Du liquide contre de la poudre…

On a beau ne pas les aimer, savoir qu’ils sont là de par leur volonté – ou par leur manque de volonté – on a mal pour eux, mal de les voir s’enfoncer de plus en plus profondément, sans espoir de retour, dans les sables mouvants que sont les drogues.

« Mon his­toire n’est qu’une suite d’exemples de mon in­com­pa­rable connerie » nous avouera même Franck. C’est vous dire que même lui, drogué jusqu’à la moelle, a encore de la lucidité de temps en temps. Mais il aime trop les sensations que les drogues lui procurent.

« Comment dire à quelqu’un de ne pas faire une chose sous prétexte que c’est nocif et mortel, alors que de toute évidence, ça vous procure un vif plaisir ? À tel point, même, que vos journées se passent à courir après ? Cherchez pas. C’est impossible ».

Mélangeant habilement les moments de 1999 et ceux des années 80, c’est dans un voyage fantastique que vous emmènera la plume de l’auteur, jonglant avec les époques, avec les personnages tous plus défoncés les uns que les autres, déambulant tous dans les tréfonds de la société, ayant perdu jusqu’à la moindre parcelle de pudeur ou de raison.

« Elle [la came] nous a obligé à faire des horreurs pour pouvoir profiter d’elle et en tirer du plaisir. Elle a fait de nous des parias. Des malades asociaux et violents. Elle a fait de Carole une pute. Sa putain exclusive ».

Le ton du texte est juste aussi… Franck a beau être camé jusqu’au sourcils, il reste logique dans ses pensées. Il ne se trouve pas d’excuses, mais il sait le prix qu’il devra payer pour ce qu’il a fait circuler dans son corps.

Quant au final, s’il ne vous arrache pas une larme, je n’y comprends rien. Là, j’ai eu mal. Une douleur sans nom quand j’ai compris en même temps que Franck que…

Un texte fort qui se dévore d’une traite – comme d’autre snifferont d’une traite leurs rails de coke – ne vous laissant pour séquelles que le souvenir de toutes ces ombres que vous aurez croisé dans ses pages. Ombres, qui, comme la Blanche, vous laisseront un grand vide lorsque vous refermerez ce livre et vous hanteront comme la fugueuse de « L’herbe bleue » me hante encore.

« La faux soyeuse » porte bien son nom. Le jeu de mot est habile, subtil, magnifique et aura le mérite de mettre en garde les imbéciles crâneurs contre cette fossoyeuse !

« La came se sert de notre bouche pour fumer des clopes à la chaîne et dire des conneries […]. Elle se sert de notre corps pour en faire une épave et prendre son plaisir. Elle utilise notre esprit d’où, installée confortablement, elle dirige tout et pourrit notre existence. De l’extérieur, c’est à ce point flagrant. Mais nous, on ne s’en rend pas compte. On croit au contraire que l’on maîtrise. C’est affligeant.« 

Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2014-2015), le « Challenge Ma PAL fond au soleil – 2ème édition » chez Métaphore, « La coupe du monde des livres » chez Plume de Cajou (mon second gardien de but) et « Ma Pedigree PAL – La PAL d’excellence ».

BIBLIO - Pedigree PAL

Petit dico du toxico :
Came  (n. f.) : Drogue, cocaïne, héroïne ; consommer de la drogue, se droguer. Abrév. de camelote = marchandise (GR) / Ancien argot (Arnal) • synonyme : drogue • morph : apocope  • usage : drogue • famille : cam- (camelote)

Dope (n.f.) : (familier) drogue agissant sur le système nerveux et dont l’abus conduit à la toxicomanie.

Chrome : Faire crédit

Carotter : Voler, se faire avoir

Bicrave : Vendre, dealer (origine gitane)

Brown-sugar & brown sugar ; brown (n. m.) : Héroïne en grains, mélangée à de la caféine

Coke : Drogue, cocaïne

Rail rail de coke ; rail d’héroïne ; se faire un rail : Ligne de drogue en poudre préparée pour aspiration nasale ; se préparer une prise de cocaïne (ou parfois héroïne) (disposer la poudre en ligne)

Blanche : Drogue en poudre blanche (avec parfois idée de pureté) : cocaïne, héroïne

Hard Revolution : George P. Pelecanos

Titre : Hard Revolution                                                     big_4

Auteur : George P. Pelecanos
Édition : Points (2006)

Résumé :
Washington D.C., 1959. Derek et Dennis Strange grandissent dans une famille noire qui lutte contre la violence et la misère ambiantes.

Neuf ans plus tard, le premier devient flic, le second, de retour du Vietnam, sombre dans la drogue et la délinquance. Les deux frères vont alors s’entredéchirer dans une ville au bord de l’explosion.

Critique : 
Celui qui cherche un livre rempli  de courses poursuites, de rebondissements à gogo, de suspense trépidant, devra aller chercher son bonheur ailleurs… Bien que je lui conseille fortement de se pencher sur ce roman aussi noir que la peau d’ébène des protagonistes et aussi noir que le coeur de certains ségrégationnistes, car ce livre en vaut vraiment la peine.

Dans cette histoire, l’homme Blanc n’en sortira pas grandi, que du contraire, mais de toute façon, on ne récolte jamais que ce que l’on sème. Et lorsque l’on sème la haine des autres, le mépris, l’arrogance, l’intolérance, le racisme, on sait qu’un jour on récoltera la tempête qui aura poussé dans ce terreau plus que fertile.

Comme toujours, les Blancs méprisent les Noirs et les considèrent comme des moins que rien, alors, à force, un jour, ces derniers risquent de renvoyer l’ascenseur afin de leur retourner leur morgue glaciale.

Mais venons-en au récit… 1959. Nous sommes avec le jeune Derek Strange, un ado qui vit dans un quartier noir de Washington. Quartier Noir qui a tout du ghetto… Malgré tout, la famille de Derek l’entoure, l’aime, et hormis quelques conneries de son âge, il grandit sans tomber dans la délinquance.

À quelques encablures de là, d’autres adolescents poussent aussi, et pas toujours en sagesse. Des Blancs,  pour la plupart (italiens, grecs, irlandais, juifs…). Entre les deux communautés, c’est pas l’amour fou, on se côtoie difficilement et la ségrégation est toujours une réalité…

Le rythme du livre est assez lent. Une grande partie du récit est consacrée à la jeunesse de Derek et de son frère aîné, Dennis, sans oublier la vie du quartier, personnage à part entière, lui aussi, avec ses délinquants, ses gens honnêtes, ses commerçants, ces jeunes blancs-becs qui roulent dans leur grosses bagnoles chromées.

1968… Derek est flic et ce n’est pas évident pour lui de faire son boulot alors qu’il est méprisé par sa communauté. Dennis, son aîné, lui, a mal tourné. Sans travail, il vit de petits trafics et se la joue petit trafiquant.

La force de Pelecanos est de nous captiver avec ses atmosphères, ses petits morceaux de vie de l’Amérique des années 50 et 60, cette part pas très réjouissante de son Histoire.

L’auteur ne jette pas la pierre à l’un ou à l’autre, ses personnages sont travaillés, on passe du temps avec eux, ils expriment leurs pensées et on s’attache à certains.

Oui, bien que « calme », le récit m’a captivé de par son histoire, de par sa force, de par le style d’écriture agréable de l’auteur et grâce à ses personnages bien travaillés.

Juste que, à un moment donné, je me suis dit que le 4ème de couverture était trompeur, car Derek et Dennis, bien que en désaccord, ne se déchiraient pas vraiment (comme annoncé sur la couverture) et que, bien que nous ayons déjà eu deux crimes crapuleux, l’embrasement de la ville ne se produisait pas (annoncé aussi sur le 4ème)…

Mal m’en pris ! À 60 pages de la fin, une balle a tout changé… Un mort et tout s’est déclenché. La ville s’est bel et bien embrasée.

Avec l’imbécilité des gens qui foutent en l’air leur quartier, leurs magasins, pillent les commerçants qui les servaient, leur faisaient crédit, les connaissaient tous par leurs prénoms…

Un livre fort sur une part obscure de l’Amérique qui, en 1968, n’aurait jamais élu un Obama.

Challenge « Thrillers et polars » de Liliba (2013-2014) et le « Challenge US » chez Noctembule.